CCCXVIII.

Une chose que je regrette : n’avoir jamais réussi à trouver une maison (ou un appartement) sur les hauteurs de la ville. D’un point de vue où je dominerais Rouen. Pas tant Mont-Saint-Aignan ou Boisguillaume sinon Bihorel, mais au moins voir des toits. Le ciel aussi. Une vue qui m’évaderais. Les choses veulent que je sois dans une rue étroite, ancienne, où je ne vois que le mur des voisins.

Lesquels changent avec régularité. Déménagement sur emménagement. J’ai pris l’habitude de les noter sur un carnet. Ne connaissant pas leurs noms (à peine), je les affuble de surnoms. Pas toujours du meilleur goût, reconnaissons-le. Il y a eu les petits bleus, le jeune homme réchauffé, la dame au petit chien, les amateurs, le cardinal mystérieux… Ne me demandez pas pourquoi. En ce moment c’est Grégoire l’épicier. Ce garçon reçoit beaucoup, souvent, et se fait livrer par Monoprix. C’est le roi de l’assiette en carton et du couvert plastique.

Pas hâte d’être invité. Merci bien, manger debout et ne plus savoir quel est mon verre. En l’occurrence, façon de parler, car de verre point, un sempiternel gobelet blanc. Comme chez le dentiste.

A supposer qu’il m’invite, qu’aurais-je à dire à Grégoire l’épicier ? Qu’aurait-il à me répondre ? Trop sérieux, avec ses lunettes carrées, ses costards noirs au raz des fesses, son portable, ses écouteurs, ses allures distantes… Je l’imagine dans la banque ou les assurances. Pas dans l’épicerie. Vrai que les épiciers d’aujourd’hui ne sont pas d’autrefois. Et vice-versa.

Autrefois, rentrant le soir rue Massacre – c’est vieux – il m’arrivait de passer chez Félix-Potin. Précisons aux jeunes générations qu’il ne s’agissait pas d’un ami ou d’un personnage, mais d’un magasin. Rue du Gros-Horloge, là où il y a, désormais, la bijouterie Milliaud. Grand magasin, s’il en fut, avant la lettre, disons grosse épicerie. On y trouvait de tout, en frais, en conserve : sardines de Bretagne, brandade de Nîmes, foie gras de Strasbourg, tout ce qu’on ne voit plus. Sur des étagères à n’en plus finir. Du temps où l’épicerie était chose sérieuse. Aujourd’hui on va au ravitaillement et caddie en tête, on déambule dans les rayons. On se promène. Du temps de Félix-Potin, on était à ce qu’on faisait. Mais le monde était différent. Plus simple surtout.

Notez que Grégoire s’exonère de ces corvées. On le livre. Serait-ce un marqueur social ? Un de plus. Au final j’ai tort : je devrais m’inviter. J’en apprendrais autant. Je jouerais le vieil oncle dans le coup. L’Aragon de fin de règne à en juger certains convives. L’autre jour, une figure connue ici, de la faune artistique et politique. Mais arrêtons, on va penser que ma vie se passe à la fenêtre. Ce n’est pas faux. Pas vrai non plus.

Aurais-je ma maison sur la colline que je regretterais le bruit de la rue, le passage du monde, les allers et venues de la cour, les voisins d’en face, mon boulanger et l’épicerie de Mustapha. Oh qui dira l’ennui qui prend le commerçant derrière ses vitrines !

3 Réponses à “CCCXVIII.”


  • La petite souris

    Vous faites erreur, Monsieur Félix, « on » ne vous prendrait sûrement pas pour « un Aragon fin de siècle », si j’ai bien tout compris de vos conquêtes féminines ! Bon, allez-y voir quand même, histoire de nous raconter après !

  • « la petite souris », c’est ainsi que j’avais surnomé cette petite femme sans âge, toute voutée et de noir vêtue, qui avait l’habitude d’aller siroter son kir à l’Adelshoffen, « place du Vieux »,en fin de journée…

  • La petite souris

    Oui oui, c’est bien moi la petite femme sans âge qui sirote des kirs, nice to meet you !

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