Archive mensuelle de août 2011

CCCXXIV.

Lorsque j’allais au théâtre (je n’y vais plus), au concert (pas mieux) ou au cinéma (idem), ailleurs aussi, je pensais bien faire. J’y croyais. Je tenais mon rôle. A présent tout m’ennuie. Les bonnes résolutions de la rentrée (aller au cinéma, lire tel livre, revoir untel) se brisent sur un total manque de volonté. Désormais la passivité décide. A quoi bon me dis-je. Et j’essaie de croire qu’il s’agit d’un choix. En fait, c’est de la paresse. Il me faudrait de l’effort. Au moins en avoir l’air.

Il n’y a plus que les enterrements pour lesquels je me fais un devoir. L’autre jour, une vieille amie. Encore un (ou une) qui ne viendra pas au mien. Cela se passait à Saint-André. La famille, voulant faire sa tête, avait préconisé : ni discours, ni fleurs, ni remerciements. C’est dire la simplicité de ces gens-là. Dans une pièce de Witold Gombrowicz, un personnage dit d’un autre : Elle n’est pas idiote, c’est la situation où elle est qui est idiote (à peu près, je cite de mémoire). Cela vaut pour nombre d’inhumations.

Puisque nous y sommes, je crois me souvenir que la pièce en question était Yvonne princesse de Bourgogne. Ce n’est même pas je crois me souvenir (beau style), c’est certain. J’ai vu ça au Théâtre des Arts dans l’hiver 1966 (peut-être mars ?). Unique représentation où je vous garanti que nous n’étions pas nombreux dans la salle. La mise en scène était de Jorge Lavelli qui alors débutait. Le prince Philippe était joué par l’alors tout jeune Roland Bertin qui, lui aussi, débutait. Dieux, pourquoi me souvenir de tout ça !

L’autre jour donc, messe et enterrement. Dans son cercueil, la morte. Laquelle ne s’appelait pas Yvonne, mais Raymonde. Un prénom qu’on ne donne plus. Sa vie fut simple : mari irascible, enfants bornés et un chien hargneux nommé Gyp (comme la romancière). Le reste à l’avenant, dans le peu d’espace qu’on lui laissait. La cuisine et le ménage. Jusqu’à l’officiant qui s’y est mis : vu le peu d’assistance, autant expédions le texte. Rideau.

Toutes ses années, Raymonde ne réclama rien. Elle se contenta d’approuver. Laissa venir. Faire un choix la paralysait. C’était pour elle une des difficultés de l’existence. Presque la majeure. Que lui importait d’émettre une opinion ou un désir ? Tout lui était contraire et depuis si longtemps. Et au fil, à tout prendre, c’était assez reposant.

Notez que c’est souvent un lot commun. Ça commence à l’école. Il suffit d’un maître ou d’une maîtresse, d’une ou deux paroles, un regard au hasard, que sais-je ? L’enfant s’interroge : Ça va être tout le temps comme ça ? Il lui faut peu de jours pour s’apercevoir que oui. Et que, il le pressent avec acuité, ça va durer soixante-quinze ou quatre-vingt ans.

Dès lors, comme rien ne change à la maison, que dehors itou, on ne va pas se frapper. On se range et on attend. Le risque est souvent de passer pour un idiot ou une idiote. Mais à ce train là…

CCCXXIII.

L’autre dimanche, au Clos Saint-Marc, on interpelle : Un euro les livres, un euro ! Ça n’est pas cher payé pour lire l’Italie en un volume, édition des Guides bleus de 1956. Voilà qui me fera voyager à moindre frais, moi qui ne suis ni revenu ni parti.

Constatons que l’euro unique s’est imposé comme le « un franc » d’autrefois. Il y a une cinquantaine d’années, au passage des anciens aux nouveaux francs, le « Un franc » était aussi mesure étalon. Quelques vieux Rouennais se souviendront, rue du Gros-Horloge, juste à côté de la pâtisserie Périer, d’un magasin dénommé Tout à un franc. Un magasin dit à prix unique. Ce fut, me semble-t-il, le premier du genre. Un bazar où l’on trouvait tout et rien, en fer ou en plastique nouveau. La série des niaiseries fabriquées en Chine (ou ailleurs) et dont la planète entière semble avoir tant besoin. Depuis peu, ces sortes d’étalages ont trouvé un nouvel avatar avec les Tout à 2 euros.

Il en existe un, à gauche, au bas de la rue Jeanne d’Arc. Qui y traîne y apprend tout de la frénésie de consommation (ce que les savants nomment le consumérisme). Besoin de rien, mais on achète. Quand bien même. Moi le premier (ou le deuxième). Ça peut toujours servir se dit-on. Même en double.

L’autre jour, un samedi, file d’attente. Dans la rue, passe un bruyant cortège de mariage. Voitures pavoisées, garçons d’honneur juchés sur les portières, klaxons, drapeaux algériens brandis comme pour un match de foot. La jeune caissière et sa collègue échangent un regard complice, mi rieur, mi agacé. Moi, d’un air narquois : Ça ne vous tente pas, mesdemoiselles ? Non, ça ne les tente pas. Pas du tout même. Trois places après moi, une dame ose : On verra s’ils seront aussi vaillants cette nuit. Et la file d’attente de rire.

Avouez que pour deux euros ! N’empêche, que faire de ces sets de table en bambou censés m’être utiles pour mon café au lait du matin ? Je pourrais les offrir aux nouveaux mariés. Serais-je, de fait, invité à la noce ?

Alors, et mon Guide bleu ? Son ancien propriétaire y a laissé sa marque. Figurez-vous qu’il est allé à Arezzo. C’est sur la route de Florence à Rome. Le guide nous dit qu’Arezzo, située à 296 m. sur le versant d’une colline, est une jolie petite ville intéressante par ses œuvres d’art. En marge, au stylo plume, mon touriste a inscrit : Très reconstruite. Plus loin, il a souligné de divers traits ou annotations plusieurs monuments ou églises. Ça n’est pas toujours lisible ou compréhensible. L’attrait n’en est que plus grand.

Mon touriste est aussi passé par Civitavecchia. Stendhalien de toujours ? Il y a fait un achat vestimentaire et l’étiquette cartonnée lui a servi de marque-page. Un article de chez Boucle’, estampillé Made in Italy, de taille 3 et valant 10 lires 30. Pourquoi ai-je l’impression qu’il s’agissait d’une chemise ? Qu’importe, c’est assez pour ce qui nous occupe.

CCCXXII.

En ville, jadis (non, pas de si longtemps) œuvraient des grainetiers. Des commerçants vendant des graines, des semences, des instruments de jardinage… tant et tant de choses dont on est de nos jours si friands. Ces boutiques, grandes et claires, moururent avec leurs propriétaires. Comme ça, peu à peu. Au fil, l’usage des uns et des autres cessa. Puis, un jour de printemps, la mode revint. Mais, dit le jardinier, trop tard. Plus de chapeaux de paille, plus de tabliers bleus, plus de sarcloirs. Allez planter ailleurs.

De la campagne à la ville, de la ville à la campagne. On passe désormais à la caisse avec un caddie. On y entasse les films de Louise de Vilmorin ou les livres de François Truffaut. A s’en souvenir, il y avait ici Picard rue Thiers, Damoy rue de la Vicomté, Persil rue aux Juifs, un autre place des Emmurées, quai de Paris aussi… On s’épargnera la litanie.

Sans oublier, rue Alsace Lorraine, Argentin et Cornado où l’on trouvait le meilleur des légumes secs, choses qu’on ne mange plus. Oui, il fut un temps où l’on achetait des lingots ou des chevriers au détail, débités par pelletées de cinq cent grammes à partir de grands sacs de tissu. Rayés de vert et de blanc, les sacs, autant s’en souvenir. Dire qu’on a connu ça ! Argentin et Cornado, quels personnages pour un roman !

Quoi de plus plaisant que de plonger la main dans un grand sac de lentilles. Blondes ou brunes. Et l’odeur qui flottait sur tout cela. Forte, sèche, qui vous prenait à la gorge dès la porte franchie. Et ce rangement ! Ces étagères, ces casiers, outils, sachets, tuteurs, pots de terre, arrosoirs, bêches, râteaux, etc. Inépuisables réserves pour une vertigineuse nomenclature.

Il existait aussi, dans le quartier Henri IV, une graineterie vendant des oiseaux et des poissons. On dirait aujourd’hui une animalerie. Serins, bengalis, perruches, parfois des perroquets d’importance. Mariette qui adorait les oiseaux, venait y chercher son mouron. En sachet de papier kraft, de quoi ne pas s’en faire pour ses pensionnaires. Côté poisson, l’heure étant à d’autres exotismes, on se contentait de cyprins communs, réputés venus de Chine. L’origine en faisait toute la valeur.

J’avais, quoi, sept ou huit ans. Je me souviens d’un petit singe dans une cage. Des semaines durant, je suppliais qu’on m’achète la malheureuse bête. Avec sagesse on s’y refusa. Notre rencontre avait débuté ainsi : attendant Mariette, regardant autre chose (mais quoi ?), je sentis qu’on s’agrippait à ma manche. De sa cage, l’animal, de son petit bras, m’attirait à lui. Me faisait signe. Me désignait.

Il me semble, mais ce n’est qu’une vue de l’esprit, que je n’ai jamais autant désiré une chose ou un être. Et il me semble, oui vue de l’esprit, que je porte en moi à jamais l’absence de ce petit singe. L’âme d’un enfant est souvent meurtrie. C’est de l’ordre de l’inexplicable. Il ne faut jamais (trop) en vouloir aux parents. Les enfants doivent pardonner. C’est une difficulté supplémentaire dans l’art de vivre.

CCCXXI.

Malgré tout, la rue des Bons-Enfants reste pavoisée par toutes les promesses (citation). Puisque j’en parle, un lecteur me conseille (m’enjoint ?) d’aller finir mes jours à la résidence Tiers-Temps. C’est au 86 & 88 de ladite rue. Cette retraite pour personnes âgées serait, d’après lui, l’endroit idéal pour me remémorer les bons moments passés ici. Notez que j’y serais, à tiers ou plein temps, en compagnie connue. Vrai, mon lecteur ignore à quel point sa suggestion m’amuse.

Ou m’effraie. C’est tout l’un. Certes, ayant eu quatre-vingt ans cet été, il est temps que j’y songe. A quoi ? A vivre le quart du temps qui me reste. Quelqu’un me le disait il y a peu : Tu regardes désormais les enfants, leurs jeux et leurs rires, avec plus de sympathie qu’autrefois. Possible. Notez que c’est involontaire. Mais n’a rien de rassurant.

Donc un des ces jours, je vais prendre ma valise à roulettes et me diriger vers la rue des Bons-Enfants. Avant d’entrer au couvent, je tenterais, une dernière fois, de m’alcooliser dans les bars qui subsistent, peut-être, si le temps s’y prête, d’échanger trois ou quatre dernières caresses avec des ressortissantes polonaises (à défaut nigérianes, ou, en dernier ressort, des travestis péruviens). Enfin au 88 ou 86, sonner et appuyer sur la porte. Fin du roman.

Je vois ça d’ici. Dans ma chambre, cacher les bouteilles derrière la cuvette des toilettes et planquer mes biscuits dans la penderie. Puis, dans mon fauteuil, me souvenir qu’il y avait, pas loin, dans la vitrine du boulanger Limare, couché à proximité du flan maison, un chat tigré passant ses heures. Car fini et bien fini tout ça. Avec votre diabète, vous n’y pensez pas ! Au restaurant (réfectoire ? cantine ?) ce sera crème brûlée ou yaourt aux fruits ; un coup de télé et, ouste, au lit ! Voilà comment Félix termina sa vie.

Eh bien non, chers amis. Pas question. Je n’irai pas. Si tu iras. Non. Si. Non et non. Pas de discussion, tu feras ce qu’on te dit. Voilà comment Phellion s’amuse à se faire peur.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Entre le début de la rue et la résidence, je me suis arrêté plusieurs fois. Divers témoignages l’attestent, dont un qui me signale vers vingt-deux heures à hauteur de la rue Porte aux Rats, semblant chercher mon chemin. Or, on le sait, je ne suis jamais arrivé à la résidence. Et ma valise, toujours à roulettes, a, elle aussi disparu (pour ce qu’il y avait dedans !).

Trois solutions : En Un, notre héros est séquestré dans les caves des anciens Candy ou Mexicana, ses lieux de prédilection, où on attend qu’il paye. Plausible. En Deux, passant devant la synagogue, il a soudainement rejoint la communauté Loubavitch et incognito il y étudie la Torah. Douteux. En trois, alerté par le chat de Limare, tel celui de Cheshire (fine allusion à Alice au pays des merveilles), ils se sont effacés tous les deux. Probable. Cette fois, oui, fin du roman.

CCCXX.

Jérôme, neveu, rentre du Canada. Retour définitif. Un an à l’université de Winnipeg lui suffit. De fait, Jérôme trouve nos cousins un brin pieds plats. Surtout, il s’y ennuyait. Avec eux ou pas. La vieille France et la vieille université, bonnes filles, s’accordent pour l’accueillir. Ce sera à Poitiers. Et ce sera moins loin. Moins froid aussi. Car j’ai beau avoir un neveu valeureux, il y a des températures irraisonnables.

Poitiers, sous ce dernier aspect, devrait, comme on dit remettre les thermomètres à l’heure. Dans le genre tempéré, Jérôme croisera, sous les fameuses arcades, le fantôme de Pierre de Ronsard. Dame, nous sommes en France, il s’agit de l’indiquer. Je crains cependant que ses futurs élèves ne soient guère taillés dans la même étoffe. Vous me direz les professeurs, venus de Winnipeg ou pas, ont les élèves qu’ils méritent. Vous n’aurez pas tort.

Rentré, mon neveu est décidé à en découdre. Il attend tout (ou presque) de la future campagne électorale. Le Canada ne s’emballait guère sur ce plan. Ah, Jérôme et la politique ! Je l’ai connu rouge, rose, orange, vert… Tour à tour, chaque couleur supportant autant de nuances. Nous sommes bien de la même famille. Quelles belles conversations nous allons avoir ! Ce qui m’étonne : Jérôme ne se résigne pas. S’il se désillusionne, ce n’est jamais lui. Ce sont les autres. L’âge viendra-t-il où son arc en ciel se résumera au ciel rouennais, à savoir un gris profond ?

Mais revenons à Pierre de Ronsard dont une rose porte le nom (elle est blanche paraît-il). En son temps, le bonhomme écrivit beaucoup de pages restées fameuses. Sans doute trop. On raconte qu’il était sourd et toujours amoureux, qu’il se fâcha avec nombre de gens et mourut vieux. La surdité mise à part, un type dans mon genre. Il connut autant de rois que moi de présidents de la République. A la longue, ça fait réfléchir. Ça calme. Si mes artères tiennent, j’en connaîtrai un autre (dernier ?) l’année prochaine.

Pierre de Ronsard, né sous François 1er, est mort sous Henri III. Inutile de corriger, j’ai vérifié. Oui, mon professeur d’histoire (vieux maurrassien) nous enseignait son Ronsard. Il m’en reste au deux ou trois choses. Vous me direz, et vous n’aurez pas tort, que les élèves ont les professeurs qu’ils méritent.

Il y a, à Rouen, une école maternelle Ronsard. Il paraît que les enfants y sont infernaux. Ils veulent travailler pendant les vacances et s’amuser les autres jours. L’alphabet les ennuie, les chiffres encore plus. Ils veulent tout et rien. Ce ne sont que commandements, négociations et mauvaises têtes. Quant à la cantine, mieux vaut passer sous silence ce qui s’y passe.

On a beau leur enseigner la patience, eux non plus ne se résignent pas. Ils attendent d’avoir l’âge de voter et alors on verra ce qu’on verra. Vrai aussi, que parqués du côté de la Grand Mare, ils ont beau jeu d’invoquer leur vieux maître : Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain, cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie… 

CCCXIX.

Qui écrira (pas moi) une histoire de la rue des Bons-Enfants ? Pas l’officielle bien sûr, celle des vieilles maisons, des hôtels particuliers ou des ruines tangibles. Encore que… Mais celle des bars, des commerces, des habitants, tout de ce qu’on pourquoi on se souvient. De la vie qu’on y menait.

De l’Hôtel des Flandres, du Mexicana, du Lutin, du Candy, de Caro le pharmacien, de Stavros le tailleur, du marchand de bois et charbon, de la boulangerie qui faisait du si bon pain, de Nelly l’épicière, de Porraz le chauffagiste, de l’imprimerie Lecerf, du Garage de la Poste, de Ramon, de Schnul et Hirsh marchands de tissus, du papetier du début de la rue, etc.

Il y a peu, Michel D*** me disait : je suis né rue des Bons-Enfants, alors vous pensez… Oui, je pense. Tout semble dit dans cette phrase bien rouennaise. Comme : je suis de la Croix de Pierre, de la place du Vieux-Marché, de la rue Beauvoisine… Comme je suis de Darnétal, ou Déville, ou Sotteville, etc. J’ai connu une barmaid (ça ne se dit plus) qui affirmait : Je suis de Maromme, la famille Renault, vous connaissez ?

Non, je ne connaissais pas. Ou plus. Cette saynète se passait-elle au Mexicana ? Possible. Probable. Qui écrira le Mexicana ? Au début de la rue, côté Jeanne d’Arc, après la librairie du coin. Un bar américain comme il y en avait tant. Comme il y en avait trop, d’où ce genre mexicain. Pas le Mexique Tex-Mex d’aujourd’hui, mais un autre, celui tenant un peu (pas beaucoup) de la Soif du Mal. Ce film d’Orson Welles (Marlène Dietrich et Charlton Heston) doit dater des années où le bar était en pleine activité. Cause à effet ? Ce n’est qu’une impression.

Lumières tamisées, cuir rouge, tapis en peau de vache, bar de cuivre, abat-jours de parchemin, grands cendriers. Et toujours cette figurine du gentleman Johnnie Walker dont le sourire veillait, mi complice mi-goguenard sur vos fins de nuit. Ici on ne buvait pas de Mojitos, mélange inexistant, mais du Manhattan, cocktail américain comme il se doit. A noter que le barman se prénommait Mario et qu’il était italien. Comme il se doit.

C’est au Mexicana que je suis mort d’avaler trop de Manhattan. Mort de façon provisoire bien entendu. Pour un bon Manhattan, il faut un peu d’angustura, un peu de sirop de sucre de cannes, un brin de whisky de grain et pas mal de Noilly-Prat. Tout vient du dosage et de la qualité des ingrédients. En fait, je suis mort au Manhattan lorsque Mario (qu’est-il devenu celui-là ?) a vendu.

Certains soirs, il n’était pas rare que Marlène Dietrich vienne prendre un verre. Voilà un pan d’histoire locale à sauver. Elle arrivait tard, après le passage des hirondelles, une fois les rideaux tirés. Nous étions peu à la reconnaître. Elle aussi. Charme intact, son sourire flottait au dessus des bouteilles. Dans l’air enfumé tout devenait rouge, vert, jaune, parfois bleu. Il faudrait que je rentre disait-elle. Mais dehors il faisait trop froid. Mario, un autre

CCCXVIII.

Une chose que je regrette : n’avoir jamais réussi à trouver une maison (ou un appartement) sur les hauteurs de la ville. D’un point de vue où je dominerais Rouen. Pas tant Mont-Saint-Aignan ou Boisguillaume sinon Bihorel, mais au moins voir des toits. Le ciel aussi. Une vue qui m’évaderais. Les choses veulent que je sois dans une rue étroite, ancienne, où je ne vois que le mur des voisins.

Lesquels changent avec régularité. Déménagement sur emménagement. J’ai pris l’habitude de les noter sur un carnet. Ne connaissant pas leurs noms (à peine), je les affuble de surnoms. Pas toujours du meilleur goût, reconnaissons-le. Il y a eu les petits bleus, le jeune homme réchauffé, la dame au petit chien, les amateurs, le cardinal mystérieux… Ne me demandez pas pourquoi. En ce moment c’est Grégoire l’épicier. Ce garçon reçoit beaucoup, souvent, et se fait livrer par Monoprix. C’est le roi de l’assiette en carton et du couvert plastique.

Pas hâte d’être invité. Merci bien, manger debout et ne plus savoir quel est mon verre. En l’occurrence, façon de parler, car de verre point, un sempiternel gobelet blanc. Comme chez le dentiste.

A supposer qu’il m’invite, qu’aurais-je à dire à Grégoire l’épicier ? Qu’aurait-il à me répondre ? Trop sérieux, avec ses lunettes carrées, ses costards noirs au raz des fesses, son portable, ses écouteurs, ses allures distantes… Je l’imagine dans la banque ou les assurances. Pas dans l’épicerie. Vrai que les épiciers d’aujourd’hui ne sont pas d’autrefois. Et vice-versa.

Autrefois, rentrant le soir rue Massacre – c’est vieux – il m’arrivait de passer chez Félix-Potin. Précisons aux jeunes générations qu’il ne s’agissait pas d’un ami ou d’un personnage, mais d’un magasin. Rue du Gros-Horloge, là où il y a, désormais, la bijouterie Milliaud. Grand magasin, s’il en fut, avant la lettre, disons grosse épicerie. On y trouvait de tout, en frais, en conserve : sardines de Bretagne, brandade de Nîmes, foie gras de Strasbourg, tout ce qu’on ne voit plus. Sur des étagères à n’en plus finir. Du temps où l’épicerie était chose sérieuse. Aujourd’hui on va au ravitaillement et caddie en tête, on déambule dans les rayons. On se promène. Du temps de Félix-Potin, on était à ce qu’on faisait. Mais le monde était différent. Plus simple surtout.

Notez que Grégoire s’exonère de ces corvées. On le livre. Serait-ce un marqueur social ? Un de plus. Au final j’ai tort : je devrais m’inviter. J’en apprendrais autant. Je jouerais le vieil oncle dans le coup. L’Aragon de fin de règne à en juger certains convives. L’autre jour, une figure connue ici, de la faune artistique et politique. Mais arrêtons, on va penser que ma vie se passe à la fenêtre. Ce n’est pas faux. Pas vrai non plus.

Aurais-je ma maison sur la colline que je regretterais le bruit de la rue, le passage du monde, les allers et venues de la cour, les voisins d’en face, mon boulanger et l’épicerie de Mustapha. Oh qui dira l’ennui qui prend le commerçant derrière ses vitrines !




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