CCCX.

Bonheur de l’âge, troisième ou quatrième : on use. Entendez qu’il n’est plus question pour moi d’acheter chemise ou pantalon, encore moins manteau. Depuis une bonne quinzaine d’années, ma garde-robe est devenue vintage sans le vouloir (savoir ?) La chose ne plait guère à Léone, équatoriale aide-ménagère. Elle fouille dans mes placards, en sort des pulls mités (parait-il), des chaussettes trouées (admettons), des tee-shirts innommables (pas faux).

Samedi, jour de soldes. Sur mes avis, elle m’entraîne (me traîne) aux Nouvelles Galeries (devenues Lafayette) et au Printemps (jadis Printania). Rapide tour des rayons et des étages, nous nous retrouvons sur le trottoir. Ce n’est pas ici… dit Léone. Ce n’est ici qu’on s’habille. Qu’on s’habille – c’est elle qui complète – dans l’indéfinissable. Ce que de mon temps, je finis par comprendre, on nommait le vrai chic.

Nous voici arpentant d’autres rues, pénétrant dans des boutiques dont j’ignorais l’existence. Elles révèlent autant d’enseignes improbables. Nous voici devant les griffes ultra, toutes promues par des vendeuses hiératiques, distantes comme des déesses, officiant dans un déploiement de codes dont l’ultima ratio est : en être ou pas. Pour Léone, c’est ici.

De chapelle en chapelle, de portant en portant, me voilà renippé à neuf (enfin presque puisqu’il s’agit de soldes). Griserie d’être un homme objet, d’être jaugé selon une couleur, une coupe, une silhouette. A Léone, il suffit d’un regard : Non, ça ne va pas… Là, c’est mieux… Oui, le pli tombe noblement… Le tissu se froisse avec élégance, ici et aussi là… J’ai même droit à : Cette couleur ne va pas à ton âge. Si je m’arrête devant une chemise, elle n’a qu’un regard, un mince sourire. Je suis remis à ma place. Ma femme de ménage m’accompagne ? Non, c’est Inès de La Fressange. Je m’en rends vite compte car la Carte Bleue, elle aussi, file avec élégance.

Le plus curieux : l’autorité avec laquelle elle parle aux divines qui nous accueillent. Son assurance, son ton sans réplique, jusqu’à – et c’est nouveau pour moi – obtenir des rabais ou des retouches réputés improbables pour le commun des mortels.

Plus curieux aussi : cette fille qui a presque cinquante ans de moins que moi me mène par le bout du nez. Cette journée de soldes a ravivé quelques souvenirs. Par moment, hors cadres et hors lieux, j’avais l’impression d’être redevenu l’adolescent des années d’autrefois, veille d’une rentrée des classes, lors des rituels achats aux Vêtements Jacky, chez Sigrand-Covett et chez Renard et Carrière. Alors, on s’habillait pour s’habiller. Il fallait du solide et du durable. Moi, je voulais plaire et je trouvais le temps long. Plus tard, comme on dit dans les romans, le miroir se brisa…

Il faisait très beau samedi dernier. Il y avait bien du monde en ville. Les gens semblaient heureux. Pourquoi ne pas en être d’accord ? Jouer le rôle du vieil oncle qu’une petite-nièce promène dans les magasins m’a enchanté. Elle ? Pas sûr. Sur bien des points, Léone est pour moi une énigme. Qu’avec le temps qui nous reste, je ne résoudrai jamais. 

1 Réponse à “CCCX.”


  • La petite souris

    Ah, ça c’est chouette ! De quoi vous plaignez-vous, Monseigneur Félix ?

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