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Archive mensuelle de juillet 2011

CCCXVII.

Il y a peu je tentais de resituer dans ma mémoire (aussi ailleurs) un roulement à billes d’acier entrevu dans une vitrine. La réponse est venue d’un lecteur. Grand merci à lui. Tout ici n’est donc pas inutile.

Ceci m’a mis sur une autre piste. Toujours rue Jeanne d’Arc, toujours dans une vitrine, sur un socle pivotant, c’était un énorme morceau de charbon que le passant pouvait admirer. Mais là, pas de perte, nos mémoires sont d’accord, il s’agissait de la vitrine des Charbonnages Barrois, à l’angle de la rue des Bons-Enfants.

Comme pour le roulement à billes, je ne puis que dire sa force, sa permanence, son évidence. Tout dans l’irréductible, à savoir : rien à comprendre, nulle question, nulle réponse. L’anthracite seul…

Il y a, chez Charles Dickens (Temps difficiles) un personnage qui n’entend s’attacher qu’aux faits. Uniquement les faits. Pour lui, un cheval est un quadrupède herbivore avec quarante dents : vingt-quatre molaires, quatre canines, douze incisives. Rien d’autre. Il n’a que faire qu’un cheval soit un fier coursier, un pégase ou le fidèle Selim de Napoléon. Un cheval est un cheval.

Quelle était l’intention du charbonnier Barrois en mettant un morceau d’anthracite dans sa vitrine ? Sans doute rien d’autre que : Ginette, mettez ce gros morceau d’anthracite dans la vitrine. Et Ginette d’interroger : Mais pourquoi donc monsieur le directeur ?

Je n’en sais rien. Parce qu’il est gros, parce qu’il indique que nous vendons du charbon. Parce qu’il est noir et très brillant. Ginette se dit que Barrois, avec ou sans italiques, a courte vue. Vous ne pensez pas, monsieur le directeur, que ce morceau d’anthracite va avoir une autre fonction ? Celle par exemple d’indiquer un chemin aux petits garçons et aux petites filles. Vous croyez mettre un simple morceau de charbon. Au vrai, vous faites plus. Vous ne vous adressez pas à la raison, vous vous adressez aux sentiments. Vous faites dans le subtil. Dans la poésie.

Presque, oserais-je, monsieur le directeur, vous êtes dans le surréalisme. Vous mettez un morceau de charbon dans la vitrine parce que vous êtes charbonnier. En cela rien à dire. Mais nos actes sont-ils seulement ce que nous voulons ? Dès lors qu’il est dans la vitrine, ce charbon vous échappe. L’imaginaire du passant s’en empare et le fait vagabonder. Finis les faits, voici le souriant nuage de l’instant.

Ginette, vous me fatiguez, l’anthracite sert à chauffer. Rien d’autre. Mais, monsieur le directeur, pourquoi le gaspiller ? Ce morceau pourrait chauffer une famille de six personnes durant un mois (l’auteur : Ginette est adepte de la compassion). Or là, si vous exhibez votre force, vous montrez aussi votre mépris. En même temps, ajouterais-je, que vos moyens intellectuels limités.

Oui, oui, Ginette, vous allez bien ; comme disait l’autre : La beauté sera convulsive ou ne sera pas ! Me croyez-vous né de la dernière pluie ? Un charbonnier est toujours plus qu’un charbonnier. Mon père, et avant lui mon grand-père, me l’ont appris. Mettez ce morceau d’anthracite dans la vitrine et épargnez-moi vos commentaires.

CCCXVI.

Il faudra qu’on m’explique pourquoi et comment les Acier Verre sont devenus les Verre et Acier. Où et quand les immeubles de La Grand Mare construits par Marcel Lods sont devenus ce mythe si malléable.

A la fin des années Soixante début des Soixante-dix, rien de plus heureux que d’y loger. Habiter les Lods ! Un nom comme au générique d’un genre américain. Le moderne, le contemporain. Tout ce qui distinguait. Alors les locataires étaient dans l’enseignement, le journalisme, le théâtre ou missionnés dans d’obscures agences s’occupant de statistiques et de sociologie.

On pouvait moduler les cloisons, ne pas avoir de rideaux aux fenêtres, pas de papier peint sur les murs. On se meublait chez Chapo ou en éléments Bruynzeel. On lisait Marshall McLuhan ou Libres enfants de Summerhill. On s’essayait à manger Vie Claire et dans le couloir on punaisait des posters de Paul Klee.

Le premier hiver ne fut pas rigoureux. Le second, oui. On montait tant et tant le chauffage. On avait de plus en plus froid. Aussi ce sol en pierre claire où les chaussures laissaient des traces. Et puis, finalement, la Grand Mare, c’est pas pratique. Les voisins font construire. A la campagne. On y est en vingt minutes. Dans le Lubéron, on a vu une bergerie à retaper. Vingt mille francs, eau à installer, médecin à 12 kilomètres. C’est dans Maison de Marie Claire.

Est-ce à moment là qu’on a habité dans les Verre et Acier ? On a mis de la moquette, des rideaux, on a peint les murs. Le lave-vaisselle c’est pratique. La cafetière électrique aussi. Le congélo, le magnétoscope et le Ciao qu’on peut mettre en bas. Les courses au Mammouth et chez But. On attrape le 20, on y est en, quoi, cinq minutes ? On a le caddie. On ne travaille plus chez Badin, ils ont fermés. On pointe rue des Arsins. On épluche le 76 toutes les semaines, mais y a pas grand chose. On fait des remplacements chez Bis.

Dans l’immeuble, les boîtes à lettres sont cassées. Ils disent qu’y vont les remplacer, mais tu parles. On paye quand même cher. Cet hiver on a eu froid. Moins avec le radiateur dans la salle de bains et le bain d’huile dans la chambre. On a mis une prise multiple. Une autre pour l’aquarium. Ah, lui et ses poissons. On est bien ici, même si on serait mieux en pavillon. En face, c’est vide et au-dessus, on connaît pas. Bonjour, bonsoir.

Marcel Lods est mort en 1978. Presque dans l’indifférence. C’était un homme de chantier. Un homme qui allait sur le terrain. Il voulait que ses ouvriers, disait-il, viennent travailler en chaussons. Son truc : construire vite et simple. Ainsi sont nés les Fer et Verre, solides, transparents, nets et carrés. Mais un architecte n’est pas seulement un bâtisseur. C’est aussi (surtout ?) quelqu’un qui travaille sur votre âme. Bonne ou mauvaise. Du coup, il arrive que son crayon accroche le calque ou se casse. Peu le savent. Voilà pourquoi c’est un métier difficile.

CCCXV.

Des images comme ça, on en à revendre. Quelqu’un, l’autre soir, me l’affirmait. Nous parlions de Marcel Duchamp et de sa broyeuse en chocolat, vue chez Gamelin, confiseur rue Beauvoisine. Vrai qu’on a perdu pas mal de temps avec ça. Je veux dire avec Duchamp et ses niaiseries. Oui, à revendre. On peut nommer ça des épiphanies ou des futuritions, tout ce que vous voudrez.

Je me souviens, jadis (déjà !), une amie tentait de me convaincre de lire La première gorgée de bière de Philippe Delerm. Ses arguments patinaient. Vrai qu’elle faisait ce qu’elle pouvait. En fin, devant mon air dubitatif, elle se lança : Oui, ce sont des choses que tout le monde ressent. Puis, après un temps : Mais lui, il les écrit. C’est bien ce qu’on lui reproche. L’évidence des choses et leur commentaire. La glose. Est-ce là le littéraire ? La littérature ?

Marcel Duchamp n’écrivait pas. Ou rien. Lui aussi patinait. Au moins il inventa un genre. On peut s’y tenir. Hélas (ou tant mieux) il ne nous survivra guère. Je vous en fiche mon billet, la rouille finira par s’y mettre. A la fin, seul le jeu d’échec lui disait encore quelque chose. Le reste, pffuit !

Autrefois, lorsque que je descendais la rue Jeanne d’Arc, je passais devant une vitrine où était perpétuellement exposé un énorme roulement à billes d’acier. C’était où ? Impossible de m’en souvenir. Je ne revois que le roulement. L’acier luisant. La force, la détermination, l’irrépressible. Des images comme ça, on en à revendre.

Dire que j’ai aimé jusqu’à plus soif les écrits de types du genre d’André Breton ou Louis Aragon. Il m’en reste peu de choses. Nadja, Les Pas perdus, Le Paysan de Paris… Lit-on encore ça ? Mais ceci nous éloigne de Rouen. Ou nous y reporte, c’est selon. Lorsque j’aurai achevé Rouen Chronicle (il faudra bien) en saurai-je davantage qu’eux ? Même moins, cela suffirait.

Retrouver la vitrine du roulement à billes. Se dire que, oui, au moins, tout n’aura pas été vain. Assis à la terrasse d’un café, j’observe la jeunesse du temps. Ils sont beaux, ils sont heureux, ils ne s’en font pas. Leur trait dominant semble être le secret. Ce qui les habite nous est inconnu (tant mieux !) ou caché. Que lisent-ils ? Des livres que je n’ai pas lus, que je ne lirai jamais. Bref, ils suivent leur chemin. Celui qui n’est pas le mien.

Ils sont à la terrasse des Floralies, du Socrate, de La Flèche, de L’Échiquier, du OKallaghan… Tous et toutes se hèlent, s’appellent, s’embrassent, se félicitent d’être au monde. Comme écrivait l’autre : C’est long d’être un homme une chose / C’est long de renoncer à tout… Pour moi, c’est désormais moins long. Comme on dit : j’ai le temps.

Les jeunes de cette rouennaise jeunesse portent des bracelets multicolores, certains aussi de petits chapeaux. D’un pouce habile, ils tapotent un écran de cristal et des trois doigts, roulent leurs cigarettes. Dans l’instant, le grand verre est celui où ils boivent.

CCCXIV.

En mai dernier, lisant la presse locale, j’apprends qu’on érige en vieille adresse celle du Bistrot Parisien sis rue d’Amiens. On y officie dans le genre poulbot et mémoire authentique. Ceci de convenance. Qu’on en juge : ainsi, le patron raconte-t-il que son bistrot fut autrefois tenu par un Kabyle, plus ou moins agent du FLN, et qu’il y eut ici, là oui ici, un attentat à la bombe. Le jovial bistrotier en indique d’ailleurs les traces. Là, oui là, voyez, il manque une partie de mosaïque.

Comment on écrit l’histoire ! La guerre d’Algérie a laissé tant de traces… Une de plus, une de moins, cela ne fera pas faillir le graphique. Encore un, qui de son comptoir, confonds Traversée de Paris, guerre d’Algérie, Occupation, Bourvil, Alain Delon, cinéma, littérature et Pernod-Ricard. Pas grave. C’est de l’histoire. Donc de l’anecdote.

Si vous voulez un souvenir authentique, qui vaut ce qu’il vaut, je me souviens de la projection clandestine du film Octobre à Paris. Cela se passait à la salle de la Fraternité, rue Saint-Julien. Loin du Bistrot en question, vu que les lieux sont voués (étaient ?) à la tempérance. Ceci explique cela ?

L’ennui, c’est qu’à la réflexion, je n’apporte pas plus de preuve que notre bistrotier. Il me semble que cette projection, clandestine puisque le film était interdit, eut lieu au moment où se déroulaient les accords d’Évian. Ou peu après. A rassembler mes souvenirs, mettons fin 1962 ou début 1963. Alors, selon la formule, on jouait à bureaux fermés. Pas d’annonce, pas de carton, mais une salle bien garnie par des gens dont le dévouement à la cause algérienne n’était pas niable. Ajoutons-y un ou deux membres des Renseignements généraux et tout sera dit.

Dans l’affaire, voilà bien ce qui nous manque : si j’avais un lecteur ancien membre des Renseignements généraux, il nous départagerait. Félix Phellion a raison et le patron du Bistrot parisien, tort. Il pourrait aussi dire le contraire, les généreux Renseignements étant souvent trop informés.

Reste que des deux anecdotes, une chose nous rassemble : la mosaïque manquante. Les éclats de carrelage dont la mémoire a toujours besoin. Plus on avance en âge et plus le ciment-colle cède… Rouen Chronicle comme un corridor où les pavés manquent. En plus d’un vieux flic, nous voulons de la lumière !

Qui écrira la guerre d’Algérie à Rouen ? Pas moi, même si l’aide au FLN fut une activité qui m’occupa. Trop du reste, quand on connaît la suite. Mais le présent nous requiert, lequel n’est pas plus brillant que le passé. Alors…

Alors quoi ? Alors, hier, dans ma boite à lettres, un prospectus. Celui de Monsieur Youssouf, célèbre grand voyant medium. Avec lui tout peut s’arranger. Résultat très rapide, efficace et définitif. Même les cas les plus désespérés. Sans doute, mais à bien lire, il y a une faille, car son carré de papier indique : Protection générale contre tous vos ennemis de 9h à 20h30. Conclusion : entre attentat et séance de film interdit, le soir, il faut se méfier.

CCCXIII.

Autrefois, la puissance publique s’exerçait de rares façons. On avait le Noël des écoles au Cirque Municipal, le colis des Anciens, la vaccination, le service des eaux, la capture des chiens errants… D’autres choses encore. Utiles et qui ont fait leur temps. Personne ne les contestait. Le facteur était une autorité et Jean Giraudoux écrivait de jolies pièces de théâtre. Tout cela a disparu.

Aujourd’hui, le temps manque. On a le cœur à rien. On vit en pensant à hier ou demain, guère à ce qui a lieu. Ou à ce qui adviendra. Dieu sait si notre époque se voue au religieux ! Oui, au spirituel, mais sans l’Espérance. Au spirituel de l’instant. Celui des balcons fleuris et du joli mois de mai.

Jean Giraudoux est mort en 1944. Pas en odeur de sainteté. Est-il jamais venu à Rouen ? Ça se saurait. Un collège, rue Giuseppe Verdi, porte son nom. Verdi est-il jamais venu à Rouen ? Ça se saurait. Nos actuels collégiens savent-ils qui furent l’un ou l’autre ?

A ce sujet, en banlieue, on vient de fermer une école Hélène Boucher pour ouvrir, à deux pas, une école Georges Charpak. La même chose sous un autre nom. Il paraîtrait que ce sont les élèves qui ont réclamé ce changement : Nous ne voulons plus de l’aviatrice ancienne, nous voulons le scientifique nouveau. Je n’en crois rien, mais sait-on jamais…

Autrefois la puissance publique ignorait le symbolique. Sans effort puisque ses actions en tenaient lieu. Le cantonnier balayait. Cela suffisait. Le contraire d’aujourd’hui où le cantonnier ne balaye plus : c’est un intermittent qui joue son rôle. Acte 2, scène trois. Nos édiles (quel mot charmant) donnent un nom à une école, un pont, un square. Ils existent ainsi et en offrent la preuve. Au théâtre, on nomme ça les didascalies, autre mot charmant.

L’avion d’Hélène Boucher s’est écrasé en 1934, lors même que Georges Charpak apprenait la preuve par neuf, et que Jean Giraudoux écrivait La Guerre de Troie n’aura pas lieu. A Rouen, en 1934, on ne faisait rien qui vaille. Ah, si, tout de même : au Théâtre des Arts, on donnait L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky. Et ce pour la première fois, qui plus est avec Albert Wolff à la baguette. Je le sais, ma mère me l’a raconté. Mes parents m’avaient laissé à la garde de Mariette, la bonne. Laquelle ce soir-là, fit encore des siennes. Toute une histoire. Irracontable, même ici.

En comptant bien, j’avais trois ans. On n’emmène pas un enfant de trois ans à L’Oiseau de feu. Ni monter en avion. C’est heureux. Mais entre Hélène Boucher et Georges Charpak, les enfants de trois ans ont-ils le choix ? J’aurais cet âge aujourd’hui que je n’aimerais pas l’école. Notez que je ne l’ai jamais beaucoup aimé. D’où mes fautes d’accord…

Oui, désormais, la puissance publique s’intéresse à ce qui ne la regarde pas. Elle prêche l’amour de l’humanité et la pratique de la bicyclette. A d’autres choses aussi. Comme on dit dans les notices : à toutes fins utiles…

CCCXII.

Peu le savent mais, chaque matin, on éveille le pape Benoît en lui faisant une revue de presse. Disons tout de suite que ce rituel a le don de le mettre de mauvaise humeur. En foi de quoi, le Saint Père est un homme comme les autres. L’autre matin donc, aux vigiles vaticanes, un pieux abbé pénétra dans la chambre pontificale, ouvrit les rideaux, et une fois le pape à peu près réveillé, lui fit un bref compte-rendu de la presse du temps.

Quoi de neuf demanda le pape en étouffant un bâillement. Peu de choses, cher pape, le rythme des jours répondit l’autre. Mais encore ? L’abbé s’appliqua : La Grèce va mal. Le pape sursauta : Que voulez-vous que me fasse l’état de la Grèce ; ce sont des orthodoxes. L’abbé : C’est vrai, j’oublie toujours. Puis, comme inspiré : L’affaire DSK rebondit ! Le pape, cramoisi : Que voulez-vous que me fasse DSK, c’est un… L’abbé l’interrompant : Benoît, vous m’aviez promis ! Le Pape, radouci : Pardon, pardon… Quoi d’autre alors ? L’abbé : En France, Eva Joly va gagner la primaire écologiste. Le pape : La chanteuse ? L’abbé, agacé : Mais non, Saint-Père, la chanteuse c’est Émilie Jolie ; Eva c’est la norvégienne. Le Pape, explosant : Que veux-tu que ça m’ fasse les Norvégiens, c’est tous des parpaillots ! 

Et je vous passe Christine Lagarde au FMI, la tumeur maligne d’Hugo Chavez, l’anniversaire de la mort de Jim Morisson, le Tour de France, les tricheries du baccalauréat, les fautes d’orthographe de félix Phellion… Plus l’abbé annonçait et plus Benoît XVI se renfrognait. Finalement : Le mariage homosexuel, peut-être… Le pape leva les yeux au ciel : Mais, cher ami, c’est fichu, archi fichu. Vous verrez qu’ils gagneront. L’abbé soupira : Oui, comme vous dites toujours, on l’aura dans le… Le pape : Voyons, un peu de tenue !

L’abbé Reuters commençait à sécher. Quoi d’autre ? Soudain, son visage s’illumina. Ah oui, Saint Père, il y a bien quelque chose. Ça vient de Rouen, en France, c’est dans Paris-Normandie. Le pape sembla se dégourdir : Rouen ? L’abbé : Oui, la ville de Jeanne d’Arc et de Jean Lecanuet… Le Pape : Jeanne d’Arc ? Lecanuet ? Je ne vois pas. L’abbé s’impatientant : Peu importe, il s’agit de l’ordination d’un nouveau prêtre, une recrue de Descubes. Le pape : Des cubes ? L’abbé à part (quelle quiche !) : Écoutez plutôt ce qu’écrit le journal du mardi 28 juin : « A en juger par l’affluence dans la cathédrale Notre-Dame de Rouen dimanche, l’on peut supposer que la religion catholique a encore de beaux jours devant elle. »

Benoît XVI se redressa, métamorphosé : L’abbé, ma robe de chambre ! Sauvés, nous sommes sauvés ! Téléphonez à ce journaliste. Il nous le faut à l’Osservatore ! Son prix sera le mien ! 

Et toute la sainte journée, le pape arpenta les couloirs du Vatican, apostrophant chacun et chacune en répétant : De beaux jours devant elle ! De beaux jours devant elle !

CCCXI.

Il paraîtrait, qu’en haut lieu (on parle du Conseil Régional) notre trop cher Théâtre des Arts n’amuse plus. Trop petit, trop vieux. Il en faudrait un autre. Plus grand, plus beau. Au bord du fleuve, comme à Sidney. En moins audacieux, certes. Mais tout de même un peu. Pas trop. Comme toujours ici.

De temps à autre, je vais audit fameux Théâtre des Arts. Plus par fidélité que par goût. Plutôt par ancienneté. Aussi pour sortir. Somme toute, par hygiène. Pour l’opéra surtout. Pas de concert, ni de danse, où désormais je m’ennuie. Je regarde la salle, les spectateurs, la foule. Voici Rouen. D’hier et d’aujourd’hui. J’en connais quelques-uns. A l’entracte, on se salue. On sollicite mon avis. C’est bien, non ? Autrefois j’argumentais. Moi, ce n’est jamais bien. Ça m’a passé. Désormais je dis comme. Bref, je trouve ça bien, puisque tous trouvent ça bien. Ces spectateurs approuvent surtout le fait d’être là. D’en être. Comme nous tous.

Si l’on commence à dire pourquoi comment ça ne plait pas, le verdict ne tarde guère : Oui, mais vous, vous êtes connaisseur, vous êtes cultivé… moi, n’est-ce pas… Voilà, vous êtes tombé dans le piège. Lequel s’est refermé. On n’est pas ici pour étaler sa science, mais pour communier. Pas besoin de prouver sa foi, il suffit de s’agenouiller et prier. D’ailleurs, la sonnerie retentit, le rideau va se lever… Au revoir, cher ami… 

L’avantage d’être une personne âgée (pas dépendante) : ouvreurs et ouvreuses redoublent de gentillesse. J’en joue, faisant exprès de me tromper de rangée ou de fauteuil. Idem au foyer où l’on trouve rafraîchissement et sandwich. On m’y sert en premier, au mécontentement visible des autres générations. Bref, j’amuse la galerie.

Autrefois, au Théâtre des Arts, il y avait des créations. Du bon et du mauvais. A boire et à manger (comme au foyer). Imaginez que j’y ai vu, en création rouennaise, les Carmina Burana de Carl Orff. Date imprécise, mais hiver 1965. Et une autre fois, en novembre 1968, Ulysse de Luigi Dallapiccola, création mondiale ne vous déplaise. Là, je puis vous affirmer que nos vieux abonnés se sont cabrés. Qu’on aurait eu Led Zeppelin sur scène, que ça aurait été pareil. Enfin, vieilles histoires.

Qu’est devenu Paul Ethuin ? Il doit être mort. L’a-t-on assez vilipendé ! A tort, toujours. Accepter de diriger l’opéra ou l’orchestre, ici, c’est prendre un risque. Il faudra cependant, un jour, reconnaître que c’est sous cette direction que notre Théâtre local vécut ses plus beaux moments. Pour l’instant, autre usage local, l’oubli prévaut. Comme on dit : c’est mieux ainsi.

Il paraîtrait que Sidney est en Australie. Ça ne m’étonne pas. Comme président du Conseil régional, Alain Le Vern ne manque pas de constance. As du vélo, il maîtrise la roue libre. Ce qu’en philosophie on nomme l’indépendance d’esprit. Lorsqu’il était maire de Saint-Saëns, méditait-il déjà un futur opéra pour Rouen ? Saint-Saëns, nom d’un musicien ; et pour le bâtiment… un, deux, trois… allez, l’Australie. Ce que dans la vie courante on nomme la politique de l’autruche.

CCCX.

Bonheur de l’âge, troisième ou quatrième : on use. Entendez qu’il n’est plus question pour moi d’acheter chemise ou pantalon, encore moins manteau. Depuis une bonne quinzaine d’années, ma garde-robe est devenue vintage sans le vouloir (savoir ?) La chose ne plait guère à Léone, équatoriale aide-ménagère. Elle fouille dans mes placards, en sort des pulls mités (parait-il), des chaussettes trouées (admettons), des tee-shirts innommables (pas faux).

Samedi, jour de soldes. Sur mes avis, elle m’entraîne (me traîne) aux Nouvelles Galeries (devenues Lafayette) et au Printemps (jadis Printania). Rapide tour des rayons et des étages, nous nous retrouvons sur le trottoir. Ce n’est pas ici… dit Léone. Ce n’est ici qu’on s’habille. Qu’on s’habille – c’est elle qui complète – dans l’indéfinissable. Ce que de mon temps, je finis par comprendre, on nommait le vrai chic.

Nous voici arpentant d’autres rues, pénétrant dans des boutiques dont j’ignorais l’existence. Elles révèlent autant d’enseignes improbables. Nous voici devant les griffes ultra, toutes promues par des vendeuses hiératiques, distantes comme des déesses, officiant dans un déploiement de codes dont l’ultima ratio est : en être ou pas. Pour Léone, c’est ici.

De chapelle en chapelle, de portant en portant, me voilà renippé à neuf (enfin presque puisqu’il s’agit de soldes). Griserie d’être un homme objet, d’être jaugé selon une couleur, une coupe, une silhouette. A Léone, il suffit d’un regard : Non, ça ne va pas… Là, c’est mieux… Oui, le pli tombe noblement… Le tissu se froisse avec élégance, ici et aussi là… J’ai même droit à : Cette couleur ne va pas à ton âge. Si je m’arrête devant une chemise, elle n’a qu’un regard, un mince sourire. Je suis remis à ma place. Ma femme de ménage m’accompagne ? Non, c’est Inès de La Fressange. Je m’en rends vite compte car la Carte Bleue, elle aussi, file avec élégance.

Le plus curieux : l’autorité avec laquelle elle parle aux divines qui nous accueillent. Son assurance, son ton sans réplique, jusqu’à – et c’est nouveau pour moi – obtenir des rabais ou des retouches réputés improbables pour le commun des mortels.

Plus curieux aussi : cette fille qui a presque cinquante ans de moins que moi me mène par le bout du nez. Cette journée de soldes a ravivé quelques souvenirs. Par moment, hors cadres et hors lieux, j’avais l’impression d’être redevenu l’adolescent des années d’autrefois, veille d’une rentrée des classes, lors des rituels achats aux Vêtements Jacky, chez Sigrand-Covett et chez Renard et Carrière. Alors, on s’habillait pour s’habiller. Il fallait du solide et du durable. Moi, je voulais plaire et je trouvais le temps long. Plus tard, comme on dit dans les romans, le miroir se brisa…

Il faisait très beau samedi dernier. Il y avait bien du monde en ville. Les gens semblaient heureux. Pourquoi ne pas en être d’accord ? Jouer le rôle du vieil oncle qu’une petite-nièce promène dans les magasins m’a enchanté. Elle ? Pas sûr. Sur bien des points, Léone est pour moi une énigme. Qu’avec le temps qui nous reste, je ne résoudrai jamais. 




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