CCCVII.

L’entreprise Bouygues, connue pour son sens des affaires, va faire construire une résidence (réputée prestigieuse) à l’angle des rues Verte et Pouchet. Énième opération commerciale sans risques, l’enseigne se répand en communication vaseuse : La ville comme privilège… Votre nouvelle adresse à Rouen… Ensemble, imaginons votre bien-être… Dans ce marécage de concepts, la trouvaille la moins bête est peut-être celle du nom de la résidence : 21 rue Verte. On échappe aux Jardins de Diane ou au Castel Saint-Louis.

L’immeuble sera construit, on le sait, sur les ruines de l’Institution Rey, collège privé à l’usage des jeunes filles. Autrefois, celles-ci prétendaient (plus ou moins) proposer l’archétype de la bourgeoisie rouennaise. Mais cet autre concept vaseux eut-il jamais un sens ? Quoi qu’il en soit, dans mon souvenir, elles s’habillaient à la dernière mode. Toujours ça de pris.

Lorsqu’on tenait ses assises au bar de l’Hôtel de Dieppe, sortant des cours du soir, on les voyait passer. Certaines délurées, d’autres pas du tout. Des garçons les attendaient plus loin, sous l’auvent. Chez Rey, on n’apprenait rien. On attendait. Quoi ? Que jeunesse se passe… Devenus grands-parents, les voilà qui investissent dans le nouvel immeuble. De Lagarde et Michard à la loi Scellier. Toujours ça de pris.

L’Ambiance, nom du bar de l’Hôtel de Dieppe, n’avait rien à voir avec le bel aujourd’hui. Les Quatre Saisons n’existait pas ou peu, et le canard au sang de même. En revanche (façon de parler), au restaurant, on dégustait d’excellentes langoustes grillées. Rouen alors était une ville à poissons. A peu de distance du Dieppe, il y avait le Havre. Tout y était lugubre. Le décor n’avait pas changé depuis l’Occupation. Mais le chef connaissait les soles, espèces disparues.

Qui se souvient de l’écailler de l’Hôtel de Dieppe, à l’angle de la rue Verte et de la place de la Gare ? Dehors, par vent et nuit, tant que durait la saison, il se tenait là. Du bar, on sortait y prendre une douzaine de belons. Puis une autre. La soirée s’éternisait. Au tard, on s’attablait sous les prévenances du père Gueret. On commandait un soufflé au fromage ou une omelette norvégienne. Toutes choses qu’on ne mange plus. A l’époque, on n’avait pas inventé Pascaline et découvrant le nouveau roman, on redoutait (d’avance) la nouvelle cuisine.

Donc ce sera le 21 rue Verte. Une adresse postale. Qui habitera là ? Des gens que personne ne connaîtra. Qui ne seront pas connus. Une commodité pour Paris, là où tout se passe. La place à traverser et direction Saint-Lazare ou la Défense.

La résidence sera livrée aux femmes de ménage qui profiteront à plein des appartements désertés. Elles seules jugeront du bien-fondé de ce qu’annonçait le prospectus : belle exposition, balcon, terrasse ou jardin privatif… Vrai qu’il y avait aussi marqué en petit : dans la limite du stock disponible.

Ah, ma chère, si nous avions des patrons moins nases, on aurait une terrasse ! A quoi l’on répondra qu’il y a du rhum et du jus d’ananas dans le frigidaire. Toujours ça de pris.

1 Réponse à “CCCVII.”


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