CCCVI.

Encore un enterrement. Encore une vieille maîtresse. Au sens strict, du reste, car l’homélie à elle consacrée (nous étions à la Cathédrale, chapelle de la Vierge) m’a appris qu’elle mourait (ou mourut ?) dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Léger choc. A l’époque de nos amours, je n’imaginais pas que dix-huit ans nous séparaient (façon de dire). A y repenser ce jour, il est certain qu’elle mettait beaucoup de coquetterie à dissimuler son âge. Ta vieille comme la qualifiaient certaines jalousies. Pure méchanceté. Certes, je n’ignorais pas qu’il existait entre nous une différence d’âge, mais de constater qu’il s’agissait de presque une génération !

Elle habitait rue Saint-Lô, dans les étages, au dessus d’une boutique à l’époque renommée : A L’Île de Madagascar. On y vendait toutes sortes de produits exotiques, temps où le commerce équitable n’existait pas. A ce moment, il s’agissait plutôt de commerce colonial. La même chose notez bien. Du café, du thé, des épices, de la confiserie, un tas de produits rares et odorants dont les senteurs mélangées flottaient dans l’escalier. Monter chez mon amie, c’était déjà voyager. D’autant plus que, arrivant de bonne heure, il n’était pas rare de je passe au magasin, acheter des loukoums, plaisir égyptien dont M*** raffolait.

Ce qui m’en reste : l’odeur de cannelle, la poudre de sucre sur mon pantalon, plus quelques déboires liés. Car, passant de bras dans d’autres (hé oui), il n’était pas rare que je me vois accueilli d’un : T’as encore été voir ta vieille… J’en portais les traces. Laquelle vieille devint, au fil des mois, ta reine Pomaré. Erreur majeure car Pomaré fut reine de Tahiti. Pour être savant entier, c’est le curieux nom de Ranavola qui aurait dû servir pour la rue Saint-Lô. Mais à celle-ci et celle-là, c’était trop demander.

De L’Île de Madagascar, boutique depuis longtemps disparue, on se souviendra que les murs et la vitrine étaient décorés de nappes en raphia et de masques africains. Sur les côtés, devant, derrière, de grands totems surmontés de palmes, des boucliers et des lances, des peaux de crocodiles ou d’antilopes, tout un bric-à-brac Malinké, Baoulé ou Dogon, genre Quai Branly avant la lettre. En plus poussiéreux, on trouvait l’équivalent au dernier étage de notre Muséum d’histoire naturelle, autre lieu disparu. Ceci pour rappeler que Rouen fut jadis un port lié aux colonies françaises, lien plus que tangible, on le voit. Et qui se voyait.

L’hiver, au soir, de la rue, boutique éclairée, il y avait là une ambiance curieuse. Une sorte de décor muet, nimbé dans l’eau des néons verts, dans les jeux de glaces et des figures étranges, comme quelque chose à déchiffrer ou à comprendre. Une énigme à résoudre.

Pourquoi M*** et moi avons-nous cessé ? Pas à cause de l’indépendance de la Guinée (1958), de celle du Dahomey (1960), ou du Cameroun (1961). Non, plus surement la lassitude. La même chose notez bien. Un beau jour, les loukoums n’eurent plus le même goût. Ça arrive. De fait, je n’ai jamais retrouvé celui qu’avaient ceux de L’Île de Madagascar.

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