CCCV.

Il se perpétue en ville un culte singulier, à savoir l’installation, ça et là, mais en nombre important, de reposoirs voués au culte de Notre-Dame des Sacs Verts. Imaginons des cylindres d’environ un mètre, en général de fer gris, au sommet desquels plane une auréole. De façon ponctuelle, des officiants ornent cette auréole d’un sac en plastique dans lequel les fidèles sont invités à déposer une obole.

Il peut s’agir d’un papier gras, d’une canette d’aluminium, d’un restant de sandwich, parfois (voire souvent) d’autres choses, au gré de l’imagination des fidèles. Ces reposoirs sont placés aux endroits les plus indiqués pour la célébration, dans une propension qui vire au prosélytisme. En nos temps de sourcilleuse laïcité, cette irrépressible implantation en dérange plus d’un.

Constatons-le : le culte s’installe partout avec vigueur. Bientôt il ne sera plus de coin de rue, de carrefour ou d’édifice abritant des services publics qui ne se voient cernés (le mot est faible) par les signes visibles de la religion nouvelle. Certes, il faut défendre la liberté des cultes, mais dans le respect de la conscience de chacun.

Par ailleurs, il faut se rendre à l’évidence, le culte semble rencontrer une certaine indifférence. Combien de sacs verts sont vides, ou quasi, et volètent mollement au vent. Ceci n’empêche pas les prêtres, vêtus de chasubles aux couleurs de la religion nouvelle (Vert de l’Espérance et Jaune de la Gloire du Rédempteur) de ramasser avec régularité les oboles et mettre en place un nouveau sac.

On le sait, ces prêtres sont placés sous l’autorité d’une Grande Prêtresse qui, organisatrice du culte, semble en être en même temps l’inspiratrice. Cette personne siège à la Mairie. Au passage, on admettra qu’il y a là conflit d’intérêt et atteinte à la neutralité des consciences.

Quelques détracteurs prétendent que la Grande Prêtresse et Notre-Dame des Sacs Verts sont une seule et unique personne. Rien d’impossible à l’admettre, l’hypostase (voir ce mot) étant monnaie courante en matière de religion. D’autres, s’appuyant sur d’anciens écrits, s’attachent à la symbolique de la couleur.

Telle la Vierge du dogme catholique vouée au bleu (tout le monde sait ça) Notre-Dame des Sacs Verts est vouée au vert. Ce serait, en quelque sorte, sa couleur originelle. La théorie est cependant combattue par divers exégètes qui arguent qu’à l’origine Notre-Dame portait d’autres couleurs. L’affirmation est d’ailleurs corroborée par un récit ancien qui indique qu’en matière de couleurs, Notre-Dame des Sacs n’est jamais en peine. Mais quittons ces débats par trop théologiques.

Connaissez-vous, au Musée d’Orsay, une toile de Camille Pissarro intitulée Rues de Rouen, pluies et vent ? Le peintre y a brossé une ville soumise à toutes les nuances du gris. A l’horizon, véritable tour de force, la flèche noire de la cathédrale assure l’équilibre de la composition. Cependant, pour qui sait regarder, le peintre a parsemé la surface de minuscules taches vertes. Si on se recule, et en clignant les yeux, ces taches s’animent et délivrent, de façon subliminale, un message à décrypter. C’est paraît-il, selon les experts de l’impressionisme, un phénomène vraiment curieux.

3 Réponses à “CCCV.”


  • Vos textes, le dernier comme beaucoup d’autres, textes si goûtus, si talentueux, mais aussi si nostalgiques, critiques et désenchantés (quand a-t-elle existé au fait, cette époque d’un Rouen enchanteur pour ses habitants ?) me font penser à une phrase de Jean-Paul Richter : «La misanthropie de la vieillesse est moins une haine qu’une indigestion des autres».

  • …«La misanthropie de la vieillesse est moins une haine qu’une indigestion des autres»… ou de soi-même.

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