CCCIII.

Au restaurant, comme plat du jour, le serveur me propose du filet de lingue. Ma question : c’est quoi le (la ?) lingue ? Réponse, d’un ton sec et sans réplique : le cousin du cabillaud. Il existe donc des liens de parenté entre les poissons. Rien ne m’étonne plus me disais-je, en épluchant ledit cousin nappé d’indéfini. Mâchant (guère) je m’imaginais la famille élargie, oncles, tantes, neveux, grands-parents… toute la généalogie de ce monde aquatique. Que d’ignorance chez les humains ! Que de science chez les animaux !

Le serveur allait et venait, expert dans cet art ultime qu’est le service des morts. On croit être garçon de salle, on est prêtre thanatologue. Et pour l’accessoire, mémorialiste.

Voilà pourquoi, à deux pas delà, il y avait autrefois, mais pas si loin, rue du Gros-Horloge, une poissonnerie déguisée en échoppe moyenâgeuse avec auvent, vitrage en cul de bouteille, sculptures gothiques en façade. Qui s’en souvient ? Ça se trouvait dans la partie de rue allant du Vieux Marché à la rue Jeanne d’Arc. Partie la plus sérieuse, celle qui ressemble encore à quelque chose.

On ne trouve plus guère de poissons rue du Gros-Horloge. Oui, à Pâques, chez Auzou. Ou entre deux tranches, chez McDonald. Ou le soir, quelques maquereaux. Ceux-là indistincts. Ils regardent travailler leurs cousines, de celles qu’autrefois on nommait des morues. Qualificatif guère gentil, mais qui valait sa référence littéraire, la mention se trouvant à la fin de La Maison Tellier. On s’y reportera.

La Maison Tellier est une nouvelle de Guy de Maupassant. L’action se passe à Fécamp, jadis gros port de pêche. Ceci prouve que l’auteur savait de quoi il parlait.

Rue Gros-Horloge on trouve aussi le Big Ben Pub. Rien à voir avec ce qui précède (quoique). Il paraît que l’enseigne va disparaître. Encore des souvenirs à vau l’eau. Et plus loin, après l’Hôtel du Nord, après Noma, après le Select, on arrive à la librairie Van Moé qui n’est plus rien. Oui, arpenter la ville c’est se souvenir. Des morts et des moins morts.

Dans trente ou quarante ans, Radim dira à Samira : Tu te souviens quand tu tapinais à Rouen ? – Ah, c’est loin ; c’était dur. Et l’autre reprendra : Oui, mais c’est grâce à ça qu’on a eu le restaurant. Et qu’ils sont devenus d’honnêtes commerçants, un peu trop respectables même.

A preuve, leur présence l’autre jour, aux Fêtes Jeanne d’Arc. Derrière les porte-drapeaux, à la sortie de la cathédrale. Et monsieur le maire par çi, et madame le maire par là… J’en étais gêné pour eux. A deux pas, on achevait la démolition de l’Espace Monet, là où le couple avait installé, dans les années vingt, son restaurant. Qui souvient que L’Aquarium fut longtemps une des meilleures tables de la ville ? Les voilà maintenant retirés des affaires. Lui pense à la politique ; elle à écrire. Surtout, ils placent leur espérance dans un neveu recueilli après l’explosion de la centrale nucléaire de Penly en 2028. Ce garçon a, paraît-il, tous les dons. Celui du spiritisme, entre autres.

2 Réponses à “CCCIII.”


  • la petite souris

    Dans la bonne ville de Compiègne, la Maison Tellier fait depuis des temps immémoriaux dans la confection pour homme. Ça nous a fait un sacré choc en arrivant, pauvres petits normands exilés que nous étions… Quand aux familles de poissons, je connais un archéozoologue qui en sait un rayon, je l’interrogerai au sujet du lingue (non, je vous arrête tout de suite, ces spécialistes ne sont pas des « carpologues », ce serait trop simple).

  • ma grand mère achetait tous les vendredis un filet de merlan à la poissonnerie de la rue Gros Horloge (tout près de l’actuel Auzou effectivement) Ca existe encore le filet de merlan?

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......