CCC.

La vente publique de l’atelier de Roger Herson, dimanche 15 mai, n’a pas attiré la foule. Avec Molineux, nous en convenions : il n’y avait là rien qui mérite qu’on s’emballe. Nonobstant, mon vieux compagnon s’est laissé avoir. Comme on disait hier : encore un r’attire poussière ! N’empêche, l’achat était aux souvenirs. Histoire de ne pas perdre pied. Et de perpétuer une mémoire, seule chose désormais pour laquelle nous sommes faits. Plus exactement : pour laquelle nous nous mouvons. Du verbe mouvoir.

Rentrant, plus tard, j’ai voulu couper par la rue Thouret. J’espère toujours, pourquoi donc, que le passage du Palais de Justice sera ouvert. Rouvert plutôt, enfin plus fermé. Oublié des vigiles pirates, lesquels veillent à la sanctuarisation des corbeilles à papier. Devant les grilles, stationnait un groupe de touristes japonais. Venus droit du terminal croisière (puisqu’il y a) ils m’apparaissaient comme des spectres. Hagards. Et pas de la première jeunesse. Tous et toutes mitraillaient à qui mieux mieux.

Nikonant avec rage un bâtiment du XVe siècle, craignaient-ils de se faire reprocher leur centrale atomique pourrie ? Eussè-je parlé japonais que je leur aurais raconté Roger Herson. De riches nippons, ça doit acheter de la peinture, non ? Imaginons Naboru rapportant un nu épais et bariolé à Yoko : T’sais, ma poule, c’est d’ la peinture française. Yoko, rageuse : T’as payé ça combien ? L’autre : Oh pas cher, en tout cas, ma vieille, moins qu’un carré Hermès.

Naboru a mal aux pieds en cette fin d’après-midi. Trop marcher, trop visiter, trop admirer. A la longue, Rouen l’épuise. Que de gothique ! Que de grandeur, que d’Histoire ! J’aspire à l’ignorance dit-il. Il s’imagine que le moindre passant en sait plus que lui. Au soir, allongé dans la cabine 119 de l’Asuka II, il se dira qu’il ne tiendrait qu’à lui, demain, de s’égarer dans les rues. Ne jamais remonter sur le paquebot. Disparaître. Se fondre. D’être enfin (presque) lui-même, clochard ébloui et bienheureux.

A quoi l’on répondra qu’on ne se fond jamais à Rouen. On s’y morfond, tout au plus.

Roger Herson est mort en octobre 2008. J’allais à l’inhumation, lorsqu’en chemin j’ai rencontré Marcelle Chalard. Ce fut la dernière fois. Du coup, pas d’inhumation, mais un bavardage intempestif. On va me demander qui était Marcelle Chalard. Sachez, jeunes japonais, qu’elle occupait le poste peu rémunérateur de professeur de chant dans les écoles de la ville. Écoles d’autrefois, du temps de la IVe République. Mendès-France ou Guy Mollet, au choix. Il lui arrivait même de se produire dans diverses soirées. Mondanités rouennaises à la sauce Bénédictine. Exemple, chez le préfet, à Bois-Guillaume, dans un extrait des Pêcheurs de Perle, la cavatine de Leïla, Me voilà seule dans la nuit. Aïe, aïe. Là encore, là aussi, il fallait vivre. On connait l’adage : la peinture à l’huile, c’est plus difficile, mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau.

Et pour finir, rassurons-nous, Marcelle Chalard ne fut jamais seule dans la nuit. Ceux qui disent le contraire sont des menteurs.

2 Réponses à “CCC.”


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