Archive mensuelle de mai 2011

CCCII.

Léone n’a pas de conversation. Reine de la lingette, elle s’applique à entretenir mon intérieur. Est payée pour. Avec l’antique Carabine, nous pouvions parler du Rouen d’autrefois, des commerces disparus, des gens incroyables qu’on y voyait… Pour elle le ménage était vite expédié ! Puis, devant son café au lait et ses tartines, à onze heures, elle commentait Paris-Normandie. 

S’appliquant à déchiffrer la rubrique nécrologique, elle recensait moins les morts que sa mémoire. Tiens, la mère Tamplon est morte ! Aussitôt : Ah non, c’est pas elle. Une sœur surement. Elle n’en savait rien, mais la mère Tamplon, vieille connaissance, était invoquée. Chaque nom amenait un souvenir, une anecdote, un morceau de passé. Ont la douleur de vous faire part du décès de Jacqueline Ragot, née Perrier… Carabine enchainait, supputant l’alliance avec les Ragot de la rue de l’Hôpital, ceux de la Maison Ragot, gros vendeur d’électroménager et de batteries de cuisine, à l’angle de la rue des Arsins, là où sont aujourd’hui les vêtements Leclerc. Et c’était reparti…

Si ça n’était pas ça, c’était autre chose. J’ai connu des Ouvry ; la fille travaillait au Pintadeau (charcutier, rue de la République). Certains matins, je craignais que, tournant les pages, elle en vienne à me lire l’éditorial de Pierre-René Wolf ou les prédictions de l’abbé Gabriel ! En regard, Léone boxe dans une autre catégorie. Celle du ménage en bombe, en spray, en odeurs masquantes et reluisantes. Je vis désormais sous les puissances de shower power, active fresh et easy clean, toutes entités baignant dans un nuage de senteur des prés. Il faudra s’y faire.

Qui plus est, Léone surveille mon réfrigérateur. Sa phobie : le dépassement des dates. Je ne m’inquiète guère d’avaler un Secret de Mousse (Chocolat Noir) de chez la Laitière (Nestlé) périmé de cinq jours. Léone aurait tendance à l’embarquer la veille de la date couperet, sinon l’avant-veille. J’imagine que sa fille Mandy, futur médecin légiste, en profite. Si ça peut améliorer son coup de scalpel…

A propos de ménage résolu quoiqu’expéditif, les bibliothèques locales se lancent dans un désherbage new look en proposant à la vente publique les ouvrages dont elles ne veulent plus. Œuvre louable que celle qui consiste à revendre aux lecteurs des livres qu’ils déjà ont payé et dont on juge qu’ils n’ont plus le cœur à lire. Réflexions radoteuses va-t-on dire et datant de 1954. En matière de bibliothécaires, en suis-je resté à Carabine ? Léone, elle, est aide-ménagère, tout est dit.

Alors là, c’est nul, il compare les bibliothécaires aux femmes de ménage ! Par les temps qui courent, le fait est que… Enfin, bref.

Donc ce samedi, je suis allé à cette fameuse vente. La chose se passait à l’Espace du Palais, dans une boutique désaffectée, ceci augurant de la suite. Pas de lumière, dix-huit cartons de rogatons, une foule acharnée à jouer le jeu et cinq séides municipaux. Bref, un succès. Mon marché a été vite fait : Bonjour tristesse, Messieurs les ronds de cuir et La Guinguette à deux sous.

CCCI.

Ainsi Rollon, lauréat de la Palme d’or, a retrouvé son piédestal et son bras droit. Je suis allé voir. L’actuel sculpteur a respecté le travail de l’ancien, le bras nouveau est pointé vers le sol, intimant la soumission. La tentation était grande de fournir au cher duc un bras en forme d’honneur. Ce symbole aurait rappelé aux municipalités antérieures leurs vastes ambitions en matière de pieds nickelés et de bras cassés.

Tel n’est donc pas le cas de l’actuelle qui semble se préoccuper, dans le genre mineur, du millénaire (plus cent) de notre ancestrale contrée. On me dira qu’il y a des questions plus urgentes. Je ne vois pas lesquelles. Y en aurait-il que cela ne changerait rien à l’affaire : Rollon a gagné ! Point barre comme disent les jeunes.

La vérité vraie est que la statue restaurée ne doit rien (peu) à notre municipalité mérovingienne (Robert le Pieux ou Théodechilde reine d’Austrasie) mais tout ou presque à un clerc nommé Daniel Caillet. La chronique, qui en sait long, n’en dit rien. L’histoire seule… Mais bon. Fallait-il remettre un avant-bras au duc normand ? Oui si l’on aime mettre en ordre les choses ; non si l’on croit que les choses s’ordonnent d’elles-mêmes.

La rue Rollon est parallèle à la rue Guillaume le Conquérant ; toutes deux tiennent à la rue Jeanne d’Arc. C’est dire que Rouen est une ville d’Art et d’Histoire, label paresseux pour touristes pressés (label pressé pour touristes paresseux). Il y avait autrefois rue Rollon une épicerie italienne à l’enseigne dite Au Parmesan. Il y a aujourd’hui, rue Rollon, une épicerie italienne dite Aux Gourmets d’Italie. La curiosité vient de ce qu’on les situera à trente mètres l’une de l’autre, de surcroît avec cinquante ans d’intervalle. J’ajoute que si l’une était authentique, l’autre ne l’est pas. Bref, l’une était historique. L’autre pas.

Comme le bras de Rollon. Viendra le temps où des historiens du type d’Augustin Thierry (voir les bons dictionnaires) s’interrogeront pour savoir qui, des deux, est le vrai : le bras droit ou le gauche ? La politique s’en mêlera, surement. Et les querelles de palais. Il y aura le parti du Rollon rénové et celui du Rollon canal historique. Le passage de l’un à l’autre pourra se faire et les transfuges ne manqueront pas. Autrefois j’étais pour le Parti rénové, mais aux prochaines, je voterai pour le Parti historique. Ah, celui-là, quel girouette !

La mortadelle est une denrée qui ne souffre pas la médiocrité. L’excellente est rare et souvent chère ; comme on dit : pour ce que c’est. Cependant, une bonne mortadelle… Puisque nous sommes dans le culinaire, je vous engage, lecteurs, à tester d’autres produits italiens. Vous les trouverez rue Armand-Carrel, chez Casa Italia (publicité gracieuse) ; vous y constaterez que les tenanciers y sont gens charmants.

Alors Rollon, avec ou sans bras ? Qui irait contester son oubli et son inutilité ? Aller faire des simagrées au pied de sa statue n’engagent que les imbéciles. Pour le reste, rien à dire. Le cours des jours. Ah, si : lundi, c’est raviolis…

CCC.

La vente publique de l’atelier de Roger Herson, dimanche 15 mai, n’a pas attiré la foule. Avec Molineux, nous en convenions : il n’y avait là rien qui mérite qu’on s’emballe. Nonobstant, mon vieux compagnon s’est laissé avoir. Comme on disait hier : encore un r’attire poussière ! N’empêche, l’achat était aux souvenirs. Histoire de ne pas perdre pied. Et de perpétuer une mémoire, seule chose désormais pour laquelle nous sommes faits. Plus exactement : pour laquelle nous nous mouvons. Du verbe mouvoir.

Rentrant, plus tard, j’ai voulu couper par la rue Thouret. J’espère toujours, pourquoi donc, que le passage du Palais de Justice sera ouvert. Rouvert plutôt, enfin plus fermé. Oublié des vigiles pirates, lesquels veillent à la sanctuarisation des corbeilles à papier. Devant les grilles, stationnait un groupe de touristes japonais. Venus droit du terminal croisière (puisqu’il y a) ils m’apparaissaient comme des spectres. Hagards. Et pas de la première jeunesse. Tous et toutes mitraillaient à qui mieux mieux.

Nikonant avec rage un bâtiment du XVe siècle, craignaient-ils de se faire reprocher leur centrale atomique pourrie ? Eussè-je parlé japonais que je leur aurais raconté Roger Herson. De riches nippons, ça doit acheter de la peinture, non ? Imaginons Naboru rapportant un nu épais et bariolé à Yoko : T’sais, ma poule, c’est d’ la peinture française. Yoko, rageuse : T’as payé ça combien ? L’autre : Oh pas cher, en tout cas, ma vieille, moins qu’un carré Hermès.

Naboru a mal aux pieds en cette fin d’après-midi. Trop marcher, trop visiter, trop admirer. A la longue, Rouen l’épuise. Que de gothique ! Que de grandeur, que d’Histoire ! J’aspire à l’ignorance dit-il. Il s’imagine que le moindre passant en sait plus que lui. Au soir, allongé dans la cabine 119 de l’Asuka II, il se dira qu’il ne tiendrait qu’à lui, demain, de s’égarer dans les rues. Ne jamais remonter sur le paquebot. Disparaître. Se fondre. D’être enfin (presque) lui-même, clochard ébloui et bienheureux.

A quoi l’on répondra qu’on ne se fond jamais à Rouen. On s’y morfond, tout au plus.

Roger Herson est mort en octobre 2008. J’allais à l’inhumation, lorsqu’en chemin j’ai rencontré Marcelle Chalard. Ce fut la dernière fois. Du coup, pas d’inhumation, mais un bavardage intempestif. On va me demander qui était Marcelle Chalard. Sachez, jeunes japonais, qu’elle occupait le poste peu rémunérateur de professeur de chant dans les écoles de la ville. Écoles d’autrefois, du temps de la IVe République. Mendès-France ou Guy Mollet, au choix. Il lui arrivait même de se produire dans diverses soirées. Mondanités rouennaises à la sauce Bénédictine. Exemple, chez le préfet, à Bois-Guillaume, dans un extrait des Pêcheurs de Perle, la cavatine de Leïla, Me voilà seule dans la nuit. Aïe, aïe. Là encore, là aussi, il fallait vivre. On connait l’adage : la peinture à l’huile, c’est plus difficile, mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau.

Et pour finir, rassurons-nous, Marcelle Chalard ne fut jamais seule dans la nuit. Ceux qui disent le contraire sont des menteurs.

CCXCIX.

Ce monde change à une telle vitesse que les gens d’un certain âge (le mien) ont des difficultés à s’y conformer. A peine l’habitude est-elle prise qu’il faut en changer. Cela assouplit les méninges, paraît-il… Je crois surtout que cela durcit les artères. Le cholestérol, c’est le temps qui passe. Plus l’électricité, aurait dit Lénine. Il n’avait pas tort.

On sait que Carabine, femme de ménage, m’a lâché. La cause : mes escaliers davantage que mon caractère. L’âge aussi. L’association (ou l’organisme) gérant ce genre de tracas m’a trouvé une autre personne. Pas du tout Carabine. Plus du tout. Elle se prénomme Léone et est, du plus lointain, d’origine gabonaise. Sa mère ou son père, je n’ai pas bien compris. Ou une grand-mère ? Bref française de France depuis quelques lustres.

Je lui demande quelle est son ethnie d’origine. N’en sait rien et la chose ne l’intéresse guère. Au début de nos relations je lui parlais de Libreville, de Lambaréné, du docteur Schweitzer… tout cela ne lui disait pas grand-chose, sinon rien. Elle me parle de sa fille, Mandy, seize ans, laquelle va au lycée Jeanne d’Arc et possède un scooter de marque Yamaha. La mention est importante aux yeux de la mère. Ambition de la fille ? Devenir médecin légiste.

Médecin légiste, avouez que… Comment cela lui est-il venu ? A cause d’une émission ou d’un film à la télé. Enfin d’après ce que compris, car Léone s’embrouille dans ses précisions. A moins que de mon côté… Il n’empêche, scooter ou pas, elle paraît décidée à manier le scalpel et la scie électrique. Brr…

Il semble me souvenir qu’au lycée Jeanne d’Arc d’autrefois, il y avait chaque semaine une alternance entre les blouses roses et les blouses beiges. Et que les scooters étaient peu nombreux à vouloir se garer rue Saint-Patrice. Quant à être fille d’une femme de ménage d’origine gabonaise… passons.

Y a-t-il un mari chez Léone ? C’est flou. Elle doit me trouver trop curieux. Une chose m’agace : sa propension à me parler comme un très vieux monsieur, un p’tit grand-père. Ça ne m’est pas toujours désagréable, mais bon. Et à se muer en donneuse de leçon. Du genre faut manger, faut boire… Tout ce qu’on lui a appris lors de sa formation. Quand elle aura bu autant que moi !

Je vous disais que le monde changeait… à la vitesse des scooters Yamaha je présume. Ceci expliquant cela ? Au guidon, on ne perd pas son temps, on ne le rattrape pas, on le suit.

Ainsi qui aurait pensé que l’homme dont il est partout question, porté en haut de l’affiche samedi soir, serait dimanche matin aussi bas. Tout le monde le voyait gagnant et haut la main. C’était chose acquise et le pays, enfin, retrouverait de quoi être fier. Voilà, il fallut déchanter. Désormais on se retrouve sans rien, avec nos yeux pour pleurer. Oui, dimanche, avec Molineux, à la Brasserie Paul, nous étions d’accord : on sera long à se remettre de la défaite d’Amaury Vassili.

CCXCVIII.

Une vieille connaissance me lit avec régularité. Elle s’abstient de commenter, mais n’en pense pas moins. L’autre dimanche, au Clos Saint-Marc, nous nous croisons. Bavardage à propos de rien. Puis, moment de réflexion : au fond, dit-elle, tu ne changes pas ; tu restes comme autrefois, toujours aussi méchant et aussi injuste. Étant dit avec le sourire, avec une pointe de regret, et une autre de satisfaction. A deux pas de La qualité d’abord ! et des bannières aux effigies de Bob Marley. La dame en question (aux femmes le privilège de la vacherie juste) ne fut jamais une tendre, mais j’avoue qu’elle non plus ne se bonifie pas.

Toujours aussi perspicace ? Possible. Or Dieu sait si je suis sincère. Vrai, je ne force pas mon jeu. Ce même jour, on ne pouvait en dire autant d’une pauvre misère, une comédienne encore, vêtue à la Mimi Pinson, et vantant dans les allées brocanteuses Le Printemps de Rouen, énième animation culturelle et municipale. Ça nous la joue en goualante et populo, mais dans l’assurance des congés spectacles.

Certes, comme dit la chanson Faut vivre… Mais tout de même. J’exècre cette société qui façonne la culture de manière à vanter ses propres mérites. Cette malheureuse enfant, se voulant protagoniste du spectacle vivant, n’est qu’une sorte de garde-champêtre. Au Clos Saint-Marc, les médiateurs du patrimoine, ce sont les marchands. Ils suffisent à mon bonheur. Et à la clientèle ? Dans une moindre mesure, à en juger du prix de certains fruits.

Il y a peu, on débattait, ici et là, d’une baisse de subventions à une troupe locale. D’un seul homme, on s’en est pris aux municipaux. Laurence Tison, réputée responsable de ce massacre supposé, a vu son étoile pâlir (déjà que…). Ayant suivi ça d’assez loin, je suis bien placé pour dire ce que j’en pense. Au directeur de troupe auquel on demandait de réagir, celui-ci, lésé, arguait que le théâtre était comme un service public (je cite de mémoire)… et qu’à l’évidence ça n’était pas à une municipalité de gauche, gardienne des valeurs y afférentes, d’empêcher de monter dans le tram’.

Le théâtre service public ? Comme le tri du courrier ou l’asphaltage de la voirie ? Il fallait y penser. Laissons ce garçon à sa carrière et à ses émoluments. Au passage, l’épisode m’aura permis de saluer le courage d’une élue. Pas si souvent. J’ajoute que ce courage semble avoir été vite tempéré d’un rappel à l’ordre en coulisses (cas de le dire) pour que, quand bien même, ledit service public soit assuré. Il le sera. Demandez le programme !

Autre chose. Du haut de sa statue, j’espère que Gustave Flaubert a apprécié l’ébouriffant spectacle intitulé Restitution de la Tête Maori. (Maorie ?). Tant de suffisance vertueuse alliée à tant de solennité bourgeoise ! Qu’on se risque à de tels ridicules sans jamais en mesurer l’étendue m’épatera toujours. Dans le genre contemporain, ça valait la scène du comice agricole de Madame Bovary. En moins ramassé peut-être.

Comment disait mon amie déjà ? Ah oui : méchant et injuste.

CCXCVII.

Il m’arrive d’aller au théâtre. Peu, il est vrai. Ce qui s’y passe, d’une façon générale, ne m’intéresse plus. Enfin, moins. A présent, j’y rêvasse trop. A peine le spectacle commencé, j’ai des aiguilles sous les fesses. Mieux fait de rester chez moi. Canapé et lectures. Trop seul aussi. Ce que j’aimais autrefois, c’était sortir avec du monde. A plusieurs au concert, au théâtre, au cinéma. Dîner ensuite. Mais voilà : plus d’amis, plus d’envies et une menace de régime. Bref, la vieillesse. Ni remède, ni illusions.

Aussi, de nos jours, le théâtre est loin. Au Grand-Quevilly, au Petit, à Saint-Étienne, à Darnétal… Pas croyable. On me rétorquera Deux-Rives et Chapelle Saint-Louis. Avouez que… L’autre soir, histoire d’être à la page, je me traîne (pas d’autre mot) place de la Rougemare. Quelque chose de ou pour Molière, d’après ce que j’ai cru comprendre. Hélas, trois fois, il s’agissait d’une énième fantaisie à la manière de la Pie Rouge, troupe renommée pour ses facilités et son entregent. Autant dire qu’on ne s’y foule pas, dans le genre bateleur attendu. Le public semblait ravi. Il se contente de peu. Vrai aussi qu’il est là comme à un meeting. Pour soutenir.

Oui, encore et de nouveau, mon calendrier s’est arrêté à l’année 1954 (je ne l’ai digéré celle-là !). Ce que j’ai fait en plus, c’est du rab’. Comme à la cantine. Cantine ancienne car il n’y a plus de rab’ au self.

En matière de théâtre local, je me souviens de plusieurs troupes. Quatre d’abord : les Comédiens de Bellegarde, la Compagnie du Beffroy, la Comédie de Rouen et le Théâtre de l’Orbe. D’autres aussi, comme le Petit Théâtre, le Rideau Pourpre. Le Théâtreapattes aussi. Tout ça bien vieux et disparu. Des choses encore, du temps de la Lyre, sur l’île Lacroix. Choses vues : le théâtre de cette époque venait d’amateurs convaincus, gens faisant ce qu’ils aimaient. Avec talent ou pas. Peu importe, ça leur permettait d’exister.

A présent, on gagne de quoi continuer. Le Capitaine Fracasse est devenu agent rétribué. C’est le succès des ronds de cuir à la mode saltimbanque. Une question d’indice et de gestion de carrière. Calcul des points, et viendra la retraite. La fonction publique territoriale, mais dans le culturel. Portrait de l’artiste en fonctionnaire, ou du fonctionnaire en artiste, comme on voudra. On me dira que cela ne concerne pas la Pie Rouge… Admettons. J’essentialise, c’est mon défaut.

Bon, arrêtons de faire du mauvais esprit. Autre chose : un de mes voisins vient de mourir. Quatre-vingt-trois ans. Dans son fauteuil, devant la télévision, clac. Son aide-ménagère l’a retrouvé le lendemain matin. Je me demande ce qu’il regardait. La soirée des Molières ? Allez savoir. Tant de choses passées à la télé, autant de raisons d’en mourir.

Ou, contraire, d’en vivre. C’est mon cas. Un ami très cher, Raphaël, mort lui aussi, disait souvent : Il ne me tarde pas de connaître l’issue de tout cela. C’était bien de son élégance. Connaître les choses, attendre, ne jamais se presser. 

CCXCVI.

Souvenir précis : un matin d’octobre 1968 j’ai vu, au bas de la rue de la République, remonter une voiture à cheval. Alerté par le pas sur le bitume et son rythme, j’ouvre une des fenêtres de l’agence, et donc j’aperçois l’une des dernières livraisons de la Distillerie Coopérative Rouennaise. Un cheval, une large voiture sans bâche et sur son plateau, les casiers à bouteilles que le livreur déposait dans tous les cafés du coin.

Histoires de bars, encore ? Pas tant. Histoire surtout de vous dire qu’en octobre 68 on pouvait livrer à cheval. Lequel cheval aura sans doute été le dernier à pouvoir dire : j’ai fait mai 68. Ce que ses copains de paddock (en tout bien tout honneur) se résignaient à entendre en levant les yeux au ciel.

Je dois avoir, quelque part, un siphon à Eau de Seltz, genre 1900, avec gravée dans l’épaisseur du verre, la mention D.C.R. pour Distillerie Coopérative Rouennaise. Voulez-vous l’adresse ? 29 rue Malouet. Et le téléphone, le 1286. Je ne garantis pas qu’il y ait quelqu’un au bout du fil. Sait-on jamais…

Ce que je ne peux expliquer ici, et c’est dommage, ce sont les enchainements ramenant à la surface ces souvenirs enfouis. Encore que… La veille de ce passage de cheval, il y avait, rue Jacques-Lelieur, la présentation d’une collection de mode chez Claudine Montier. Et, pour rester dans la note, avec du beau linge. A preuve, Maison Nina Ricci toute en clips, avec en marraine de la journée, Michèle Morgan en personne. Les bourgeoises rouennaises ne se refusaient rien, à l’époque.

Pourquoi étais-je là ? Trop long à expliquer. Toujours est-il que la soirée se poursuivit tard, en petit comité, et que j’étais du nombre. Sans les ennuyeux aurait dit madame Verdurin. Donc sans Claudine Montier et sans Michèle Morgan. Mais avec une certaine Clélia, mannequin, comme sortie toute droite d’un roman italien. Italienne, elle l’était. Jolie fille, puisqu’elle était mannequin. Et aimable, puisqu’italienne.

Pourquoi nous sommes-nous retrouvés, seuls à l’agence ? Trop long à expliquer. En tous cas, pas pour l’intérêt de l’architecture française à la fin des années Soixante. Enfin bref. Clélia, au petit matin, fut réveillée par le pas du cheval. Dans votre agence il y avait un lit ? Oui. Enfin un matelas. Et d’une personne. Dans l’architecture, ça peut servir. Trop long à expliquer.

Nous avons été prendre le petit déjeuner en bas, au Petit Moulin. Qui n’existe plus. Clélia raffolait des croissants et des cafés crème… lesquels n’ont plus le goût que tu aimes. Bref, il fallut nous séparer. Histoire de trains et de gares. Elle, rejoindre un certain Guido, là-bas à Turin ou à Milan. Enfin j’imagine. Et moi, m’acheminer vers mes souvenirs. Ceux-là et d’autres, qui reviennent comme bon leur semble.

Si vous vous attendiez à de l’actualité, avouez que vous êtes servis. La rue Malouet, Nina Ricci, le matelas Épéda (ou tout comme) et le train de 16h50, autre roman, anglais celui-là. Pour de fraîches nouvelles, il faudra attendre.

CCXCV.

Une rumeur, encore. Il paraîtrait (conditionnel de rigueur) que le futur Palais des Sports (crayonné par Dominique Perrault), sis au fond de ville, au delà du petit pont qui enjambe la rivière Luciline, donne du souci aux décideurs locaux. Entreprise aussi nécessaire que dispendieuse, on attend son ouverture pour l’année prochaine. Ou après. Seulement voilà, il paraîtrait (conditionnel toujours) que Perrault Dominique a mélangé ses crayons : il y a de la malfaçon dans l’air.

Oh, pas grand-chose, un lavabo trop haut dans les toilettes des hommes et, plus bête, trois centimètres de moins dans l’une des issues de secours de la porte Sud-Sud-Est. Vous pensez que le capitaine des pompiers, individu à vieilles rancœurs, s’est saisi de l’occasion. Il se murmure que ce gradé a un neveu dont le beau-père est pour quelque chose dans l’organisation des 24 Heures Motonautiques… Bref, vengeance de gagne-petit pour qui les prétendues malfaçons perraultaises ne sont que prétexte.

Il n’empêche : pas de permis d’ouverture, pas d’ouverture. Et les sportifs resteront où ils sont (où ne sont pas). Du coup, que faire du Palais ? Du côté de la Municipalité, on ne s’est pas forcé. Tout de suite, direction les présidents du Conseil général et de la Crea. Vous m’avez sorti d’affaire pour la Médiathèque Ricciotti, rebelote pour le Palais Perrault.

Comme à son habitude, Laurent Fabius n’avait pas trop d’idées. Il a téléphoné à Didier Marie. Ah, s’il ne l’avait pas pour lui sauver la mise ! Toujours est-il que ce dernier a fait le tour de la question et en trois coups de cuiller à pot (façon de dire) a trouvé la solution. Difficile de se mettre à dos les pompiers, passons outre. Plus de Palais des Sports, tant pis. A la place… A la place… Mais bon sang, oui, pourquoi pas ?

Donc en 2012, ouvrira en lieu et place du défunt ex-futur Palais des Sports, un « espace muséal de divertissement » (on avait ajouté culturel, mais ça faisait long). Donc pour faire court, le bâtiment, relooké, accueillera les collections du Musée Jeanne d’Arc du Vieux-Marché. Hein, ça, c’est trouvé ! Comme on a dit dans les bureaux respectifs : ça vous la coupe !

Nommé Palais Johannique, on y retrouvera le fameux musée de cire, un diaporama 3 D retraçant la vie de l’héroïne, un labyrinthe gothique, un restaurant médiéval, une boutique de souvenirs, une carterie, une salle de conférence, etc. Certains préconisent d’y adjoindre un parcours accro-branches et mur d’escalade, façon prise d’Orléans. Pourquoi pas ?

Une chose a divisé : l’aspect religieux. Y aura-t-il une chapelle ? Valérie Fourneyron était favorable ; Laurent Fabius plutôt réticent. On a coupé la poire en deux : c’est l’église du Vieux-Marché qui déménagera. A la place, le grand poisson vert servira de kiosque pour la vente des billets du futur Festival Impressionniste.

Voilà. Encore quelques ajustements et la nouvelle sera annoncée vers juin ou juillet. Inauguration prévue en mai 2014, juste après les élections présidentielles… et devinez par qui ? Bon sang, oui, pourquoi pas ?




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......