CCXCII.

Il y a désormais, chaque année, en nostre abbatiale Saint-Ouen, un salon du livre ancien. C’est quoi, au juste, un livre ancien ? Souvent un livre qu’on a déjà lu (pas toujours). Un vieux livre. Un qui a fait son temps. Pas un livre neuf (y en a-t-il ?), pas un livre tout frais, comme les œufs dont on dit qu’ils sont pondus du jour. Non, un livre, comme une vieille poule, jaune, grasse et dure. Des livres qui résistent, quoi. Au temps. Et à un tas d’autres choses.

Qui se souvient, sinon moi, plus quelques autres, qu’il exista, longtemps, rue Alain Blanchard, une librairie de livres anciens ? Elle était tenue par une demoiselle, que nous nommions, avec un respect distant, Mademoiselle Dargent. Respect un brin abusif car la demoiselle en question était bête comme une oie.

Et peu fantaisiste. Chez elle, tout était rangé, catalogué, raisonné. Presque trop. Si, à distance, un charme subsiste, il doit tout à la nostalgie, car au vrai, on respirait dans cette boutique la pire des doctrines : combien ça rapporte.

Mademoiselle avait succédé à son père, le bien nommé Père Dargent. Si Mademoiselle manquait d’attrait, lui n’en exprimait jamais qu’un, seul et unique. Trait de caractère dont avait hérité la fille, en même que le magasin. Vrai que tant d’ignorants locaux leur achetaient jolies reliures et éditions originales, qu’ils auraient eu tort, père et fille, de se gêner. Sur quelles sombres déconvenues prenaient-ils leur revanche ? Trop tard pour le deviner.

Hasard du calendrier, alors même que se déroulait ce salon du livre ancien, avait lieu à la Halle aux Toiles, ce même dimanche (ou samedi) la vente annuelle de livres au profit de l’association Terre des Hommes. Le jour et la nuit, inutile de préciser. Ici, on croit encore à ce qu’on fait. Là, pas sûr. Rien que de voir comment les Terriens calligraphient les étiquettes et rangent les livres par auteurs, on s’attendrit. Rien que de voir comment Élisabeth Brunet inscrit ses prix sur la page de garde, on s’interdit.

Donc ce jour là (ou un autre), j’ai acheté à un libraire d’ancien un suffisant et prétentieux exemplaire de La Cité antique de Fustel de Coulanges. Trente euros. Voulez-vous un sac ? Voulez-vous un marque page ? Une heure plus tard, place de la Basse-Vieille-Tour, la même Cité, dans une version moins antique il est vrai, se négociait à un seul et unique euro. Ce que c’est que la Bourse et ses affaires.

Voulez-vous un sac ? Voulez-vous un marque page ? A une heure de distance, on entendait la même phrase. Seule l’intonation était différente (le sac aussi). Et les prix. Et encore autre chose : chez les Frères Terriens, on était là pour lire par plaisir. Pas par vanité.

Hélas, en ce qui me concerne… pourquoi ai-je acquis La Cité antique, dont je n’ai nul besoin et que je ne lirai sans doute pas ? Un reste de snobisme, histoire de me faire bien voir ? Un autre reste de fidélité envers Mademoiselle Dargent ? Va savoir.

3 Réponses à “CCXCII.”


  • Vous êtes peut-être tout simplement un peu ambivalent, un peu tendance « culture traditionnelle » et « culture humanitaire » à la fois, amoureux du passé comme du présent, etc, etc

    Donc vous n’êtes sans doute pas binaire, nonobstant certains de vos adjectifs voire jugements qui semblent relever de ce registre. Mais vos lecteurs fidèles subodorent des interrogations subtiles derrière telle ou telle affirmation péremptoire, y décèlent une forme de pudeur, voire de repentance (car il y a eu dans les années 1950-1960 «binarisation» de la vie intellectuelle…)

    Pas binaire, donc ? Si oui, et en suis quasiment sûre, vous n’êtes pas le seul. Tant mieux – selon moi – si beaucoup de gens sont plutôt ternaires voire quaternaires. Et c’est encore plus positif s’ils assument consciemment ces «contradictions». La vie est foisonnante, pourquoi serions-nous des engins de type numérique à fonctionner au «oui-non», au «bien-mal» ?
    Refuser une telle vision du monde, pour Rouen comme pour le vaste monde, = peut-être l’une des nombreuses définitions de la culture, voire… de la civilisation.

  • Mais oui, c’est ça, vous êtes binaire, et surtout, pas radin ! La cité antique, effectivement, ne vaut pas plus d’un euro dans les foires à tout. Mais quand il s’agit de fouiller de l’Antique, ça coûte beaucoup plus cher, et ça fait énormément couiner les « aménageurs ». Pourtant, si on y songe deux secondes, commenter le passé, c’est bien, le trouver c’est mieux, non ?

  • Pourquoi pas

    Je lis depuis quelques temps votre journal…Pourquoi pas!!! J’ai grand plaisir, je vous le dis sans façon… Après 10 ans à Rouen, je préfère mon île bretonne à la vie « darouen » devenue impossible..!! J’aime vos promenades sans nostalgie, comme des amours qui passent..J’ai aimé dans ces rues, sans nostalgie non plus…Mais j’ai aimé cette ville, comme vous sans doute……..

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