CCLXXXVI.

Appréciez-vous la danse ? Moi, guère. J’entends celle de l’opéra avec danseuses et danseurs, tous en collants. Il fut un temps où je m’y intéressais. Enfin, façon de dire. A la danse en noir et blanc avec des étoiles hautaines, porteuses de diadèmes étincelants. De fait, j’en suis resté à Georges Balanchine et au New York City Ballet. A l’époque (années Cinquante), ça faisait chic.

De la dance, j’ai eu une fiancée qui en raffolait. Elle prenait des cours, me trainait aux ballets, de ceci, de cela… Amoureux, que ne ferait-on pas ? A l’époque, Repetto vendait des instruments de travail, pas du fashion. Et puis le tulle, et puis le talc, et puis, et puis. Les danseuses, c’est du muscle et de la sueur, rien d’autre.

Ma fiancée, nommons-là Gabrielle, prenait des cours. Ici, chez Béatrice Mosena. Rue de l’Abbé-Cochet, dans un appartement haut de plafond où on gelait sur pied. J’allais y attendre ma bien-aimée, guère plus jeune que la dame des lieux, ce qui, à y repenser… Mais bon, trop tard.

On ne rencontre plus des personnages comme Béatrice Mosena. Alors, elle passait pour Suisse. Au sortir de la guerre, c’était raisonnable. En fait, elle était Allemande et avait été Première danseuse à l’Opéra de Berlin. En 1942, si vous voulez savoir. Alors même qu’Herbert Von Karajan y officiait dans le genre large. Peut-on imaginer qu’ils se croisèrent ? Si oui, j’ai serré la main d’une dame ayant serré celle d’un homme qui avait serré celle d’Adolf Hitler. Ou peu s’en faut. Tout ça rue de l’Abbé-Cochet, avouez que…

Béatrice Mosena dansa à Paris, au Châtelet, puis chez le marquis de Cuevas. Chez Roland-Petit aussi. C’est dire le caractère impossible qu’elle avait. Sa carrière l’amena au Théâtre des Arts et au conservatoire, comme professeur. Toujours aussi indomptable. Seul l’âge et la mort en vinrent à bout. Est-elle morte ? M’étonnerait que oui, ce genre de femme ne meurt jamais. Elles vivent à Hollywood.

Et ma fiancée danseuse ? Elle ne l’est pas devenue. Ni professeur. Elle a épousé un moniteur de ski et ouvert une auberge à raclette. Du côté des Rousses, dans le lointain Jura. J’y ai débarqué un beau jour. Fini Repetto, bonjour Salomon. La fondue n’avait pas le goût du revenez-y.

Rue de l’Abbé-Cochet, voie qu’on croirait sans âme, outre celui de Béatrice Moséna, flottent les esprits de Jean Chevrin et de Georges Mirianon. Le premier, professeur d’art dramatique, fut une gloire locale à qui nombre de comédiens devenus nationaux doivent tout (presque). Le second, médiocre architecte et peintre plausible, ne ménageait pas sa peine. Pour qui fréquente la Halle aux Toiles, il est le signataire d’une des grandes fresques démodées du premier étage. Fresque qu’on ne tardera pas à oublier sinon à détruire. Nous sommes à Rouen, cela ne doit jamais s’oublier.

Jean Chevrin serra la main de Louis Jouvet et Georges Mirianon celle de Marcel Duchamp. L’abbé Cochet celle de Prosper Mérimée. Voilà pourquoi il faut toujours être poli et ne jamais refuser une main tendue.

15 Réponses à “CCLXXXVI.”


  • Ça c’est dingue ! C’est d’enfer ! Non seulement vous avez connu mon premier prof de danse (elle me terrorisait, elle m’a même une fois traitée de petit corbeau parce que ma tunique était noire…) mais vous savez aussi que Repetto a élargi sa clientèle ! Si ça se trouve, vous avez même connu mon grand-père (il était marchand de biens) et moi pas !

  • je suis passée aussi chez Beatrice Mosena dans les années 70.Beaucoup de merveilleux souvenirs!! Quelle femme magifique! Et le spectacle de fin d’annéé au théatre des Arts…….

  • Vous évoquez Béatrice Mosena comme professeur, moi je l’ai connu dans l’extrême solitude de la rue de l’Abbé-Cochet. L’espace y était alors vaste, nu et sans musique.

    Elle venait de perdre son fils unique, jeune diplomate assassiné par des rebelles indépendantistes canaques.

    La dame en noire était brisé par ce drame intime et si profondement injuste. Il n’y avait devant moi que douleur.

    Pour tous, elle était toujours cette femme au carractère impossible qui exigeait de tous l’impossible, pour moi elle était sans masque.

    Fini l’enchantement du marquis de Cuevas ou les ballets de Roland-Petit, il n’y avait qu’un coeur de souffrance.

  • patricia haddad

    oui moi aussi je prenais des cours en étant enfant chez Béatrice Moséna, époque merveilleuse dans notre belle ville de Rouen.

  • patricia haddad

    En effet, on était tous sur la scène du théatre des arts pour le spectacle de fin d’année, oui Béatrice Moséna était une bien belle femme.

  • varin olivetti

    Bonjour Monsieur,

    Je suis la fille de Madame Mosena-Olivetti Béatrice.
    Grace à ma fille, j’ai trouvé votre article parlant de ma mère. Beaucoup de souvenirs sont revenus….
    Béatrice est toujours vivante et en pleine forme, elle vit près d’Avignon

    Si vous souhaitez d’autres informations ou même corriger certains passages de votre article qui ne sont pas tout a fait vrai, vous pouvez la contacter grace à l’adresse mail que j’ai donné ci-dessus.

    Bien à vous

    Maria Varin-Olivetti

  • Bonjour Maria,
    Cela me ferait plaisir d’avoir de tes nouvelles…
    Si tu as envie : nathalie@barrabe.fr

  • Bonjour Maria,
    Je ne sais s’il t’en souvient, nous fumes collègues élèves de la classe d’art dramatique de Jean Chevrin. Aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’Opéra de Rouen Haute-Normandie, j’organise quelques manifestations dans le cadre des cinquante ans du Théâtre des Arts, inauguré le 11 décembre 1962. J’aimerais à ce sujet entrer en contact avec ta maman et voir de quelle façon nous pouvons l’y associer. Pourrais-tu m’aider dans cette démarche?
    Amicalement, Laurent Bondi (laurentbondi@operaderouen.fr)

  • Gavin Roebuck

    I remember Beatrice Mosena from when I was in the ballet company –contact me to say hello if any one remembers me.

    Je me souviens Béatrice Mosena partir du moment où j’étais dans le ballet me contacter l’entreprise pour dire bonjour, si quelqu’un se souvient de moi.
    http://www.gavinroebuck.com

  • Bonjour Maria
    Un petit clin d’oeil de la part de ta niéce et dont je garde au fond de mon coeur un excellent souvenir de ta maman (qui sommes toute est en quelque sorte ma demie grand mére ???) De gros gros bisous depuis AIX EN PROVENCE ou je réside. J’aimerais reprendre contact avec toi car je m’occupe en parralléle de mon travail de comptable à Cadarache d’un acteur qui a un théâtre cela pourrait t interesser de voir cela. Sophie OLIVETTI

  • bonjour maria,
    je ne sais pas si tu te rappelleras de moi, je prenais des cours de danse avec ta maman.
    vous veniez souvent passer des vacances à Deauville chez mes parents, christiane et rodolphe. cela me ferait plaisir d’avoir de tes nouvelles.

  • Laloge christine

    Je suis tombée par hasard sur votre magnifique article!!!!
    L’école de danse!!!!!!! Que de merveilleux souvenirs….. Et Béatrice… Cette très belle femme, au caractère bien trempé!!! J’ai appris beaucoup à ses cotes.. Elle déployait une énergie incroyable, toujours juste avec ses élèves. J’aimerai tellement avoir de ses nouvelles!!!!
    Christine Morel Laloge

  • Elève dans les années 72, je garde un bon souvenir des cours chez Béatrice Moséna. Avoir de ses nouvelles me ferait plaisir.Le spectacle de fin d’année au théâtre des arts!!!! Grande qualité, grande exigeance, grand respect des élèves et du rêve!!
    Le piano, ses morceaux qui rythmaient les exercices est encore dans ma mémoire
    Le costume de lapin, le tutu blanc: mes enfants ont joué avec, et je les ai encore.

  • alexa Touroult

    Que de souvenirs aussi pour moi

    j’ai appris tellement avec cette belle et grande dame

    la discipline, le respect de l’autre, et l’amour aussi …

    une excellente école de la vie

    je serais également heureuse d’avoir de vos nouvelles

  • Bonjour maria
    Souvenirs…oh oui! de beaux, de merveilleux, les plus belles joies de ma jeunesse. Il faut dire que j’ai passé 15 ou 16 ans de ma vie rue de L’Abbé-Cochet, au théâtre des arts…,où Béatrice a forgé mon caractère combatif, mon énergie, mon goût pour la danse … contemporaine!

    Je suis très heureuse, ravie de la savoir en forme et aimerais vraiment la revoir…
    paradis.sophie@wanadoo.fr

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