CCLXXXII.

Pour qui traverse la ville, la rue du Tambour apparaît comme négligeable. Le marcheur qui s’y aventure n’y reconnait guère une rue. Pas même un passage ou un raccourci. A-t-elle un début ? Est-ce une fin ? Ici, malgré un nom charmant, pas de sonorité, pas d’éclat, ni de roulement. Un vide, un creux, sans son, ni images. Au fil du temps, la rue du Tambour est devenue une simple transversale. A se plonger dans l’Annuaire de Rouen, on y relève un marchand de postes de radio, un menuisier, un mercier en gros, un cordonnier et un hôtel, ce dernier dit du Palais, pour sa proximité avec celui de la Justice. Ceci en 1954.

Le cordonnier tapait ses semelles à l’enseigne du Bouif moderne. Voilà qui offre un petit air à la fois ancien et nouveau. Un cordonnier (il n’y en a plus) rassure. Dame, avec lui on redémarre du bon pied. Oui, mais à quel prix ! Sans aller loin, le Bouif moderne, à m’en souvenir, se tenait au milieu de la rue. Une boutique peinte en marron faux bois avec une clochette de cuivre tintant dès l’entrée. Quelques chaussures en vitrine, des formes pour messieurs, des brosses, du cirage. Un air propret. L’été la porte était ouverte. On pouvait voir l’homme de l’art s’activer.

Aujourd’hui, la rue du Tambour, devenue piétonne, a statut d’arrière de la rue Jeanne d’Arc. Longeant, le regard de l’éternel passant, moi ou un autre, est absorbé par les réserves ou des entrées dérobées.

Des boutiques de l’Annuaire, il ne reste pas grand-chose. Et rien du Bouif moderne. Et rien des cordonniers. Pour les godasses chinoises à quinze euros, qui irait les faire réparer, ressemeler, recoller ? Alors qu’elles en auraient besoin. J’en dis ce qu’on m’en dit, pas plus. Mes chaussures, vieilles et démodées, viennent de chez Biset, rue grand-Pont. Ou de chez Heyraud, rue des Carmes. Ou du Soulier d’argent, rue Rollon. Ou chez Alexandre, rue Ganterie. Ou …

Mes chaussures durent. Elles sont solides. Elles s’accrochent. A leur façon, elles luttent contre le temps qui passe et la Mondialisation. Avouez que pour des chaussures…

On va encore me taxer de nostalgique, ce qui m’agace. Je ne le suis en rien. Qu’est-ce que la nostalgie ? A lire mon dictionnaire, c’est la souffrance causée par le regret obsédant du temps, des choses et des gensd’un milieu auquel on a cessé d’appartenir ou d’un genre de vie qu’on a cessé de mener.

Rien de tel ici. Rouen Chronicle, sous-titré past and present, essaie d’évaluer le passé à la mesure du présent. L’un, à mon avis, valant l’autre. Ma vraie conclusion est toujours : tout change et rien ne change. Seule la permanence m’intrigue. Sous d’autres formes, nous vivons tous plus ou moins la même chose. Où se situe ce plus ou moins ? Voilà bien ce qui me meut. Ça et l’irrépressible déclin. La perte.

Mais assez de fumeuses réflexions. Retour final au Bouif moderne, lequel ne se posait nulle question n’attendait nulle réponse. Il tapait. Comme un sourd.

1 Réponse à “CCLXXXII.”


  • Bonjour

    Cet « Annuaire de Rouen » savez-vous si on peut se le procurer, et si oui
    une indication d’adresse serait la bienvenue !!!

    Bonne journée à tous

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