Archive mensuelle de mars 2011

CCLXXXVII.

Rue Écuyère, il s’annonce que l’ancien Normandy, devenu Fnac, devenu Extrapole, puis devenu Virgin, va devenir Intermarché. De mauvais esprits diront que ça va de mal en pis. Ils n’auront pas tort. L’autre jour, allant au Théâtre des Arts pour L’Élixir d’amour, arrivé en avance, j’ai visité le nouveau Simply Market. On se souviendra qu’il fut Bowling, fils de Camif. De mauvais esprits diront que… Ils n’auront pas tort. Ce Marché Simpliste a un air cul-cul mâtiné de bonbons à la guimauve bien propre à séduire.

Un peu le contraire de L’Élixir d’amour. D’habitude, Donizetti, ça se met au rayon frais et léger. Ce soir, aux Arts, on le trouvait rangé au rayon collectivités, gros emballage, entre Richard Strauss et Anton Bruckner. Les chanteurs en étaient les premiers surpris : l’orchestre prenait toute la place. Deux pour le prix d’un. Les cuivres à prix discount.

Après avoir mangé mes Palets Bretons sur le parvis, dans la salle, j’ai cru apercevoir Valérie Fourneyron, notre chère maire. Toujours discrète, souriante, mais triste. Enfin, il me semble. Pourquoi serait-elle joyeuse, je vous le demande ? A cause des déboires cultureux locaux ? Ou des espérances cantonales ? Vrai, nous étions entre les deux tours. Peut-être savait-elle que plusieurs de ses chers camarades entouraient Michel Bérégovoy sur son lit de déclin, et le forçaient (oh, pas beaucoup, dites) à approuver le bel appel à voter Ludovic plutôt que Jean-Michel, bref à préférer un fils de cœur à un fils de sang.

Ce qui se passait sur scène, cette histoire d’amours contrariées ne pouvait que lui redonner du tonus, à notre maire. Hélas, non. Car si Donizetti a signé une partition pleine de verve et élégamment écrite il n’en restait presque rien ce soir là. La faute au Gouvernement, comme d’hab. Et à l’électeur qui n’en fait qu’à sa tête. Qui vote Vert et qu’à moitié Rose, quand ça n’est pas Ultra Bleu.

Vous me direz : tout ça, c’est des histoires de famille, ça regarde pas le populo. Vous n’aurez pas tort. N’empêche, ladite famille Bérégovoy joue de malchance avec la politique. Déjà le grand-père… Puis l’oncle, maintenant le fils… tous dans l’ordre que vous voudrez, question de point de vue.

Pauvre Michel ! Je parie qu’il regrette son temps de cheminot et ses tickets de consigne. Dans sa blouse, il jouissait du prestige supposé de la Compagnie. Le contraire d’aujourd’hui où son statut de haute autorité politique locale n’abuse que les benêts. Certains veulent voir dans ce reniement paternel une tragédie antique. Allons donc, on est à Tarascon, pas à Rome. C’est le côté Ukrainien, celui des gens du Sud. Ça ne s’oublie pas.

L’Élixir d’amour est une histoire de tromperie sur la marchandise. Un charlatan vend des philtres d’amour. Tous y croient, mais lorsque l’amour triomphe, la providence seule y est pour quelque chose. Rideau baissé, le charlatan a beau jeu d’affirmer que c’est sa potion qui a réuni les deux coeurs. Après tout, qu’on vienne lui démontrer le contraire.

Les politiques et les épiciers devraient méditer la question. Et aller plus souvent à l’opéra.

CCLXXXVI.

Appréciez-vous la danse ? Moi, guère. J’entends celle de l’opéra avec danseuses et danseurs, tous en collants. Il fut un temps où je m’y intéressais. Enfin, façon de dire. A la danse en noir et blanc avec des étoiles hautaines, porteuses de diadèmes étincelants. De fait, j’en suis resté à Georges Balanchine et au New York City Ballet. A l’époque (années Cinquante), ça faisait chic.

De la dance, j’ai eu une fiancée qui en raffolait. Elle prenait des cours, me trainait aux ballets, de ceci, de cela… Amoureux, que ne ferait-on pas ? A l’époque, Repetto vendait des instruments de travail, pas du fashion. Et puis le tulle, et puis le talc, et puis, et puis. Les danseuses, c’est du muscle et de la sueur, rien d’autre.

Ma fiancée, nommons-là Gabrielle, prenait des cours. Ici, chez Béatrice Mosena. Rue de l’Abbé-Cochet, dans un appartement haut de plafond où on gelait sur pied. J’allais y attendre ma bien-aimée, guère plus jeune que la dame des lieux, ce qui, à y repenser… Mais bon, trop tard.

On ne rencontre plus des personnages comme Béatrice Mosena. Alors, elle passait pour Suisse. Au sortir de la guerre, c’était raisonnable. En fait, elle était Allemande et avait été Première danseuse à l’Opéra de Berlin. En 1942, si vous voulez savoir. Alors même qu’Herbert Von Karajan y officiait dans le genre large. Peut-on imaginer qu’ils se croisèrent ? Si oui, j’ai serré la main d’une dame ayant serré celle d’un homme qui avait serré celle d’Adolf Hitler. Ou peu s’en faut. Tout ça rue de l’Abbé-Cochet, avouez que…

Béatrice Mosena dansa à Paris, au Châtelet, puis chez le marquis de Cuevas. Chez Roland-Petit aussi. C’est dire le caractère impossible qu’elle avait. Sa carrière l’amena au Théâtre des Arts et au conservatoire, comme professeur. Toujours aussi indomptable. Seul l’âge et la mort en vinrent à bout. Est-elle morte ? M’étonnerait que oui, ce genre de femme ne meurt jamais. Elles vivent à Hollywood.

Et ma fiancée danseuse ? Elle ne l’est pas devenue. Ni professeur. Elle a épousé un moniteur de ski et ouvert une auberge à raclette. Du côté des Rousses, dans le lointain Jura. J’y ai débarqué un beau jour. Fini Repetto, bonjour Salomon. La fondue n’avait pas le goût du revenez-y.

Rue de l’Abbé-Cochet, voie qu’on croirait sans âme, outre celui de Béatrice Moséna, flottent les esprits de Jean Chevrin et de Georges Mirianon. Le premier, professeur d’art dramatique, fut une gloire locale à qui nombre de comédiens devenus nationaux doivent tout (presque). Le second, médiocre architecte et peintre plausible, ne ménageait pas sa peine. Pour qui fréquente la Halle aux Toiles, il est le signataire d’une des grandes fresques démodées du premier étage. Fresque qu’on ne tardera pas à oublier sinon à détruire. Nous sommes à Rouen, cela ne doit jamais s’oublier.

Jean Chevrin serra la main de Louis Jouvet et Georges Mirianon celle de Marcel Duchamp. L’abbé Cochet celle de Prosper Mérimée. Voilà pourquoi il faut toujours être poli et ne jamais refuser une main tendue.

CCLXXXV.

Enfant, les vieux rouennais viveurs s’en souviendront, il vendait des arachides grillées dans les bars. On le surnommait Cacahuète, puisqu’il en vendait. La chose indignait mon ami Frédéric Taillefer : cacahuète disait-il, est un terme colonialiste, c’est arachide le vrai mot. Mais qui se nommerait Arachide ? A l’époque, il avait, quoi, dix ou douze ans. Toujours souriant. Il l’est moins aujourd’hui qu’il vend des roses. Vieilli bien sûr, mais pas tant que ça. Moins souriant peut-être. Comme nous tous.

Si Taillefer s’indignait du surnom, il restait indifférent au fait qu’un enfant soit, en fin de soirée, à arpenter les trottoirs, les bars et à tirer la manche aux acheteurs. L’époque était à cet état. Après l’école, les enfants vendaient les journaux, faisaient des livraisons, donnaient un coup de main aux parents commerçants… J’aperçois, le dimanche, au Clos, d’aussi jeunes vendeurs de jonquilles qui sont loin de flâner et voudraient bien (admettons-le) lire Harry Potter.

Cacahuète, gardons-lui son nom, aurait-il voulu lire les aventures de Bob Morane ? Aller au cinéma, lui qui traînait à la sortie ? Et aujourd’hui, que veut-il ? Vendre ses fleurs, rentrer au plus vite. Des soirées rouennaises d’autrefois, il figurait le gentil Sabu des contes orientaux en technicolor. Au Nico Bar (rue Grand-Pont), Chez François (rue du Bac), Chez Tony (rue Écuyère)… Tiens, voilà Cacahuète… Lui a-t-on jamais demandé de se raconter ? Ses enseignements vaudraient ceux de chroniqueurs patentés qu’on lit ça et là. Moi y compris.

Il raconterait qu’à la Brasserie du Centre, il a vu E*** en compagnie de quelqu’un ; qu’untel, directeur de la société Z***, s’accorde des pauses, à l’Hôtel du Carillon ; que P***, souteneur notoire, est au mieux avec le commissaire J*** … Et ainsi de suite. Sans malveillance, mais avec à-propos. On appellerait ça Les Souvenirs de Cacahuète. On l’éditerait chez Point de Vue. Avec photos.

L’ennui, c’est qu’à l’Armitière, on temporiserait. Qui sont tous ces gens-là demanderait le sire de Montchalin. Des gens d’autrefois. Venus de la vie rouennaise du temps. Celui de Jacques Chastellain et de Bernard Tissot. De qui ? Non, rien.

Poil de Carotte, qui vend ses jonquilles à l’angle de la rue Armand-Carrel, en sait davantage. Tout à l’heure, au Café de l’Époque, il a vu F*** en compagnie de J***, prenant ensemble leur petit-déjeuner ; et untel, candidat de droite, méditant avec K***, candidat de gauche ; que L***, amateur de poudre, est au mieux avec T***, fournisseur à ses heures… Un bouquet en passant, M’ssieurs dames

Le soir, attablé au restaurant, je n’aime pas voir débarquer Cacahuète. Il incarne ce passé qui ne passe pas. Lui et ses fleurs dressent l’acte d’accusation. N’ai-je pas droit à l’oubli ? Qu’ai-je fait pour mériter, en vous, la survivance ? Dans vos chroniques, les imbéciles croient lire les propos d’un nostalgique. Ça les arrange. Ils ont l’impression de dominer le sujet. Au vrai, ils sont derrière la vitrine. Comme dit la chanson : Sur la place chacun passe, chacun vient, chacun va. Drôles de gens que ces gens-là ! (Air connu).

CCLXXXIV.

Donc, pour qui prendra la peine de se rendre à la mairie de Sotteville lès Rouen, il retrouvera Poustiquet, Hortense, et Lily Sprint. Ça parle au cœur ou pas, rien d’autre. Pour le reste, il s’agit de dessins de presse, genre disparu ou peu s’en faut. Journaux et nouvelles d’autrefois, il y fallait du trait d’encre pour souligner. A cette époque, on lisait tant de quotidiens qu’on en avait les doigts noircis.

Il y avait Jean Effel, Jacques Faizant, Trez, un type qui signait Barberousse, Pif le chien, le professeur Nimbus… Ça n’arrêtait pas, à l’horizontale, à la verticale, autant que vous en vouliez. Et on voulait.

Longtemps, à la manière de Marcel Proust, j’ai pris mon petit-déjeuner au café. Ça n’était pas tant que je me sois couché de bonne heure, mais faire le café le matin, avoir du lait frais, du pain, du beurre… tout ça était plus facile au bas de l’immeuble. J’ai ainsi fréquenté le Café de la Poste, celui de Rouen et l’Union. Sinon le dernier, devenu le O’Kallagan (place de l’Hôtel de Ville), les deux autres ont disparu (rue Jeanne d’Arc et rue Gros-Horloge). Ces années-là, les Cinquante, on trouvait tous les journaux. Près du comptoir, tout frais, à disposition. Et aussi dehors, à un petit étal, quelques titres placés là, sous la garde d’un vieux ou d’une vieille, la pile épargnée du vent par une pierre. Un titre, deux, voire trois… à peine cent francs, la presse, comme on dit, se donnait.

Commencer sa journée avec un grand crème, pain beurre… Dans le bruit assourdissant du percolateur… et découvrir la dernière blague de Poustiquet… puis s’appliquer à l’édito de Pierre-René Wolf, sans parler de Sur les pointes de Pierre Merlin… Que voulez-vous, ça offrait un tonus certain. Le reste suivait. Aujourd’hui, je me fais du Nescafé, des petits pains suédois, du Bridelight et j’écoute France Inter ou France Culture d’une oreille. De l’autre, je lis Paris Normandie pour qui Michel Lépinay s’échine dans le raisonnable et le résonnant. Au final, Sur les pointes est devenu Les pieds sur terre. Question d’époque.

Au Café de la Bourse, vers dix-huit heures, à l’heure de l’apéritif, il y avait aussi Max l’explorateur d‘un certain Bara. Dans France Soir je crois. Et d’autres, dont je revois le dessin, le trait, le mouvement, mais que je ne retrouve pas dans mon esprit (façon de dire). Mais admettons que le souvenir embellit les choses, comme toujours.

Pas pour Poustiquet. Lui reste intact. Ce, malgré les déplorables conditions de cette exposition mise là par défaut. Pourquoi Sotteville, dans ce lieu si mal commode d’une mairie tantôt ouverte, tantôt fermée ? Encore ne faut-il pas se plaindre et déplorer que notre municipalité mérovingienne ait dédaignée le sujet. Vrai qu’elle a d’autres soucis. Et puis, aujourd’hui, célébrer Hortense ou son mari, c’est assez bon pour ce vieux chanoine de Bourguignon. C’est son côté rocardien. De ce côté de l’eau, c’est celui de Laurent le painteur. L’art qui s’expose et qui se mérite. L’art pour la galerie.

CCLXXXIII.

N’ayant rien réussi, ni dans l’écriture ni dans le barbouillage, je conserve un attachement mêlé de regret pour la peinture. J’entends ici la peinture peinture, toile et taches de couleurs en un certain ordre assemblées. Bref, le vieil art. Celui commencé dans les cavernes. Qui continue, malgré tout.

Malgré tout parce que, de nos jours, tout le monde peint. Veut peindre, peindra et a peindu. S’il est un art populaire, c’est celui-là. Depuis que je suis à la retraite, je prends des cours… disent-ils. On enfile une blouse, on copie des cartes postales, on s’applique. On fait dans le modeste. C’est dur, mais j’y passe de bons moments. Et ils respectent leur professeur, celui qui rit sous cape. Dame, les cours, ça rapporte.

Coup sur coup, j’ai vu le Salon des Indépendants et l’Atelier d’art normand. C’était à la Halle aux Toiles, dans l’immonde rez-de-chaussée. Là où on convie trop souvent les Rouennais au spectacle du peu de considération de nos édiles pour ce qui s’y déroule.

Aux Indépendants, ce sont les amateurs. Les modestes, les moindres. Ils ne sont dépendants de rien du tout, ils exposent. Ça n’a, pour la plupart, ni valeur ni intérêt, mais, à trois exceptions près, ces Indépendants-là le revendiquent. Ils ne se montent pas la palette, ils s’ignorent.

Aucune imagination, aucun tremblement, une technique à la va comme j’te pousse, mais chaque toile est unique. C’est le célèbre C’est moi qui l’ai fait. La satisfaction et la conviction d’être allé au bout. Le devoir accompli. Ne l’oublions pas : ce sont souvent d’anciens travailleurs, ils continuent. Aux Indépendants, on est toujours peintre unique. Celui qui suit, celui qui précède. Se fichant de votre opinion, ils conservent la leur. C’est comme ça et pas autrement.

Autre chose à l’Atelier d’art normand où on expose pour l’apparence. On y est peintre par définition. La preuve, c’est qu’on y est. Où ? A l’Atelier d’art normand. Pas de peinture unique, tout est dans l’assemblage. En être ou ne pas en être. De ceux-ci et pas de ceux-là. Entre soi, avec sa recette et son savoir faire. Au vrai, avec mode d’emploi et faire savoir.

Là encore, là aussi, rien à en dire, ni en bien ni en mal. C’est de l’art industriel. Bien fait et en série. En voir un, c’est voir l’autre, les voir tous. Seuls changent le format et la couleur. C’est de l’abstrait pour papier peint, de l’imagerie pour carterie, du décoratif suivant la mode.

La frontière est simple : personne n’accrochera un Indépendant sur son mur. Si oui, c’est parce que c’est ma belle-sœur qui l’a peint. En regard, chacun mettra de l’Art normand chez soi. Exemple, mon docteur, mon assureur, mon banquier… là, le genre s’agence très bien. Un vert, un jaune, un rouge ? Plus grand, plus large, moins sombre ? Pas de souci. C’est vous qui voyez. On a tout en magasin. Et ça plaît toujours.

Si aux Indépendants, on regarde de la peinture ni faite ni à refaire, à l’Atelier d’art normand, on regarde de la peinture toute faite.

CCLXXXII.

Pour qui traverse la ville, la rue du Tambour apparaît comme négligeable. Le marcheur qui s’y aventure n’y reconnait guère une rue. Pas même un passage ou un raccourci. A-t-elle un début ? Est-ce une fin ? Ici, malgré un nom charmant, pas de sonorité, pas d’éclat, ni de roulement. Un vide, un creux, sans son, ni images. Au fil du temps, la rue du Tambour est devenue une simple transversale. A se plonger dans l’Annuaire de Rouen, on y relève un marchand de postes de radio, un menuisier, un mercier en gros, un cordonnier et un hôtel, ce dernier dit du Palais, pour sa proximité avec celui de la Justice. Ceci en 1954.

Le cordonnier tapait ses semelles à l’enseigne du Bouif moderne. Voilà qui offre un petit air à la fois ancien et nouveau. Un cordonnier (il n’y en a plus) rassure. Dame, avec lui on redémarre du bon pied. Oui, mais à quel prix ! Sans aller loin, le Bouif moderne, à m’en souvenir, se tenait au milieu de la rue. Une boutique peinte en marron faux bois avec une clochette de cuivre tintant dès l’entrée. Quelques chaussures en vitrine, des formes pour messieurs, des brosses, du cirage. Un air propret. L’été la porte était ouverte. On pouvait voir l’homme de l’art s’activer.

Aujourd’hui, la rue du Tambour, devenue piétonne, a statut d’arrière de la rue Jeanne d’Arc. Longeant, le regard de l’éternel passant, moi ou un autre, est absorbé par les réserves ou des entrées dérobées.

Des boutiques de l’Annuaire, il ne reste pas grand-chose. Et rien du Bouif moderne. Et rien des cordonniers. Pour les godasses chinoises à quinze euros, qui irait les faire réparer, ressemeler, recoller ? Alors qu’elles en auraient besoin. J’en dis ce qu’on m’en dit, pas plus. Mes chaussures, vieilles et démodées, viennent de chez Biset, rue grand-Pont. Ou de chez Heyraud, rue des Carmes. Ou du Soulier d’argent, rue Rollon. Ou chez Alexandre, rue Ganterie. Ou …

Mes chaussures durent. Elles sont solides. Elles s’accrochent. A leur façon, elles luttent contre le temps qui passe et la Mondialisation. Avouez que pour des chaussures…

On va encore me taxer de nostalgique, ce qui m’agace. Je ne le suis en rien. Qu’est-ce que la nostalgie ? A lire mon dictionnaire, c’est la souffrance causée par le regret obsédant du temps, des choses et des gensd’un milieu auquel on a cessé d’appartenir ou d’un genre de vie qu’on a cessé de mener.

Rien de tel ici. Rouen Chronicle, sous-titré past and present, essaie d’évaluer le passé à la mesure du présent. L’un, à mon avis, valant l’autre. Ma vraie conclusion est toujours : tout change et rien ne change. Seule la permanence m’intrigue. Sous d’autres formes, nous vivons tous plus ou moins la même chose. Où se situe ce plus ou moins ? Voilà bien ce qui me meut. Ça et l’irrépressible déclin. La perte.

Mais assez de fumeuses réflexions. Retour final au Bouif moderne, lequel ne se posait nulle question n’attendait nulle réponse. Il tapait. Comme un sourd.

CCLXXXI.

Déjeuner, en triste compagnie, au Réverbère, au bas de la rue de la République. Il s’agit d’un anniversaire. On nous y traite d’assez bonne grâce. Sommes assemblés, à ne pas nous connaître, mais à s’y, et se dire qu’on passe une bonne journéeIl faudra nous revoirJ’ai été enchanté de faire votre connaissance

Le fait est que je m’attache à un jeune couple qui fait semblant de s’intéresser à ce que je raconte ou à ce que je suis devenu après avoir connu leurs grands-parents. Bavardons avant, pendant et après. Ce jeune couple, assez chic, travaille dans la haute-couture et le cinéma (la même chose). Repartant, longeons, de concert, le trottoir. Passons devant ce qui était autrefois Le Havane, bar-tabac. L’ayant beaucoup fréquenté dans les années Soixante, je jette un regard nostalgique sur ce que ce lieu à la Edward Hopper est devenu.

C’est curieux, constate le jeune acteur, le décor n’est pas très cubain. Un temps d’arrêt. La styliste se doute de la méprise : elle a l’œil pour ce qui cloche dans le modèle. Ainsi, il faut, de nos jours, expliquer que si Le Havane se nomme le havane et non La Havane, c’est à cause (ou en raison) des cigares qu’il était censé vendre. Et qu’il ne vend plus, c’est à jurer. Quant au lieu lui-même, inutile d’y chercher des accointances castristes, mêmes légères.

Ceci dit en passant et finissant. Depuis, je me fais la réflexion que ce jeune Frédéric est dans son époque. Aurai-je eu plus de temps que je l’aurai traîné au Narval (rue des Bons-Enfants) voir les poissons. Ou, au Disque bleu (rue Saint-Lô) pour un noir vinyle. De vieux russes au Boyard ? Des Mexicains au Chiquitos ? Ce qui s’efface : la poésie de la fumée, des fumeurs et de leur enfumage.

Pourquoi Le Rallye, L’Ariel, Le Fontenoy, Le Balto, Le Reinitas… sinon pour toute l’ingénuité (oui) des marketeurs de la Régie s’efforçant de cheminer en dehors (ou à côté) des modes british ou américaine. En fallait-il du courage ! Et de la ténacité. Il n’en restera bientôt rien. Images, paroles, deux ou trois vers… On fumait des Gauloises bleues Qu’on coupait souvent en deux… Et pfuitt, envolé. Les cendriers seront désormais immaculés.

Une génération entière de mes amis y a perdu ses poumons. J’y ai échappé, Dieu sait comme ! Ce qui charmait chez les fumeurs et fumeuses, c’était leur gestuelle. Et les accessoires. Ce qu’on retrouve, immémorial, dans les vieux films.

Inutile de préciser qu’on cherche le tout en vain au Havane, qui gagnerait à se convertir au guevarisme soft. Une renommée de cocktails cubains, avec ou sans alcool, ne doit pas être difficile à faire valoir. Des reproductions de peintres cubains (il n’en manque pas) sur les murs, et le tour sera joué. Le Havane, La Havane, une question de genre.

Voilà, c’était le conseil du jour pour sauver le petit commerce. Ah, oui, dit-il, et alors on l’appellera Le Mojito. Oui, c’est ça. Quoi autre ?

CCLXXX.

Au restaurant. Un de ces lieux où la belle jeunesse s’use, dans le quartier dit piétonnier. Le touriste y abonde, à l’abri des gargouilles. On voit de quoi je veux parler. Ils ne sont pas si nombreux les p’tits restaus sympas avec poutres apparentes, lumignons sur les tables et menu sur l’ardoise. Je vous aide : sur la porte il y a des macarons de guides gastronomiques. Bref, partout et nulle part, même à Rouen.

Les S*** m’invitent. Lieu moins chic que l’an passé, je préfère. La conversation va et vient. Je dis comme eux, n’étant guère d’humeur à argumenter. Prendrez-vous un dessert ? Cette question ! La trop jeune serveuse apporte la fameuse ardoise (qui n’en est pas une). On n’a que l’embarras du choix. Voilà bien ce qui m’embarrasse, le choix. Et monsieur ? interroge la demoiselle. Je ne sais pas… ce que vous voulez, sauf le citron et la rhubarbe. La jeunesse se rebiffe : Ah, non, j’ai horreur de ça ! Du citron ou de la rhubarbe ? Non, horreur (texto) de choisir pour le client.

Raisonné par les S***, j’opte pour la charlotte aux marrons. La serveuse : Oui, vous serez satisfait, c’est un excellent choix. En fait, je n’ai rien choisi. On me l’impose. L’instant d’après, retour de Perrine, presque joyeuse : Vous allez être déçu, je n’ai plus de charlotte aux marrons. Comment serais-je déçu de ne pas avoir un dessert que je n’ai pas choisi ? Rien à y comprendre. Revoici l’ardoise redoutée : crumble aux fruits rouges, sabayon aux figues, moelleux au chocolat… N’était-ce mon bon ange, je planterais le tout et en resterais là. Un café, l’addition (laquelle n’est pas pour moi).

Renoncer à un dessert ? Pour une histoire d’amour propre ? J’ai passé l’âge. Force est de me rabattre sur le moelleux (sens propre et sens figuré) et d’obéir au diktat de la terrible servante. Je lui souhaite des fiancés aussi complaisants que moi.

Autre chose ? Rien, sinon qu’à un moment de la soirée, je constate que les S*** et moi sommes les plus vieux de l’endroit. A nous trois, 239 années d’âge, presque plus que le restant de la salle en comptant la serveuse. J’en ressens un sentiment de décalage, comme une présence inappropriée. D’où l’incartade des desserts ? La jeunesse sait ce qu’elle veut. Plus moi.

Ni les S*** qui se plaignent de leur mauvaise santé, de l’augmentation des impôts, de celle du gaz, de l’essence pour leur chère bagnole… Aussi de la baisse de leurs actions, de l’actuel gouvernement dont ils regrettent l’élection (ayant voté pour), mais aussi de l’actuelle mairie (ayant voté contre), du commerce (catastrophique), de la propreté des rues, du bruit que fais la jeunesse, que sais-je… Il n’y a que les desserts sur lesquels ils ne rechignent pas. Et les invitations, reconnaissons-le.

Rentrant, j’aperçois, sur une poubelle, rue Saint-Nicolas, une pile de bouquins abandonnés. Comment résister ? J’hérite, en avance sur les rippers, d’un livre et d’un auteur inconnus de moi : Quatre soldats d’Hubert Mingarelli. Vais-je le lire ?




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