CCLXXIX.

Il y a longtemps que je rumine ceci : rue des Bons-Enfants, à l’angle de la rue Sainte-Croix des Pelletiers, un bar nommé Le Candy. Ça doit avoir un autre nom aujourd’hui. Comme on dit toujours, avec élégance : un bar à putes.

Pourquoi ai-je horreur de cette expression ? Parce qu’elle m’englobe ? Disons que les ayant beaucoup fréquentés, je n’ai jamais eu l’impression d’aller dans des bars à putes. Dans ces bars, il y avait des filles. Certes, célibataires. Certes, accueillantes. Certes, pas farouches. Certes, buvant sec. Mais qui seraient tombées de leurs hauts tabourets si elles avaient su qu’un jour, lointain, on les qualifierait de putes.

Les putes étaient dans la rue. Elles faisaient le trottoir. Ou étaient en maison (il en restait). Les filles du Candy n’étaient pas même entraîneuses. Ça, c’était pour des boîtes de nuit. A Paris. Pour les provinciaux. A Rouen, celles du trottoir, à mon époque, faisaient station près des hôtels de passe. Rue Damiette, rue Saint-Romain, rue du Vieux-Palais… Rue de la République aussi. Il ne manquait d’hôtels dans le quartier. Le Palais Royal, le Cambridge, L’Astoria… tout ça n’existe plus. A commencer par l’Hôtel de la Cathédrale qui se voudrait si touristique aujourd’hui et où on entrait par un couloir, rue des Chanoines.

Hôtels à cinq cent francs la chambre, deux mille francs la passe (je parle en anciens) et mon petit cadeau. Difficile de faire l’équivalent avec les tarifs d’aujourd’hui. Les faits-divers locaux indiquent vingt euros l’inflation, et soixante ou quatre-vingt pour ce qu’on nommait autrefois l’amour.

Vrai, ce qui a disparu, ce sont les hôtels et leurs chambres. De nos jours, on fait ça en voiture, dans un coin sombre, si ce n’est dans le local à poubelles. Vous me direz, vingt euros, et par un travesti péruvien sans papiers. Méfaits ou effets du libéralisme et de la mondialisation.

Les filles du Candy ne voulaient pas travailler. Plutôt jolies, elles n’allaient pas s’échiner aux Fermetures Éclair ou aux Usines Queval. Elles ne feraient pas secrétaires (le must), ne sachant ni A ni B et encore moins taper à la machine. Se marier ? Avec un docker ou un plombier… et le marmot au bout du compte. Merci bien. Vendeuse ? Tu parles, avec les vieilles toupies des Nouvelles Galeries ! Serveuse ? Ouais, pas mal. Mais le soir, pour pas avoir à se lever le matin.

Et comme elles n’étaient pas moches… ça finissait au bar. Devant, pas derrière. A consoler les divorcés, les esseulés, à distraire les représentants de commerce ou les célibataires comme moi. Pourcentage sur les consommations, pourboires divers, et si le type était joli, pourquoi pas ? Comme ça, je pourrai m’offrir l’imper italien en tweed que j’ai vu chez Valentin. Tu sais, la forme raglan, celui avec les poches à rabat. Il est à combien ? Trente-cinq mille… La soirée passait. Une nuit l’autre. Le bar s’éteignait. On rentre ? Si tu veux.

Tenez, puisque j’en suis là, histoire de conclure : Valentin vient de fermer. Et ne rouvrira pas de sitôt.

4 Réponses à “CCLXXIX.”


  • Enfin, Monsieur Félix, vous perdez la raison ? Elle est bien étrange aujourd’hui votre chronique du joli Rouen d’avant…

  • François Henriot

    Pourquoi « étrange »? Pas hypocrite, pas malsaine non plus, cette chronique. Elle oublie sans doute que l’alcool a ravagé un nombre certain de ces amies, mais résume parfaitement la situation ainsi que les « motivations » des clients des bars de nuit. Ceux-ci vont (allaient) retrouver là ce qu’ils ne trouvent (trouvaient) pas ailleurs. C’est aussi simple que ça.

  • Bon, bon, admettons…

  • Un bon enfant

    Voici ce qu’est devenu votre cher « Candy ». Dans les années 80, ce n’était plus qu’un bar fréquenté par de très rares clients, des nostalgiques de la belle époque – peut-être étiez-vous de ceux-là ? -La tenancière, F… , d’un âge certain, officiait derrière le comptoir; sa soeur l’accompagnait parfois. Tout était suranné: ces dames comme les lieux. L’établissement a été vendu et rebaptisé « Ivica » par son nouveau propriétaire d’origine yougoslave. Sans doute pour relancer les affaires, ce bar-club a été rebaptisé « L’Odyssée » sans grande modification intérieure. Puis,vers 2004-2005, un nouveau gérant a refait entièrement la déco à la Gainsbourg: tout de noir. « Le Vice Versa », bar à hôtesses, naissait. En décembre 2007, coup de tonnerre dans le monde de la nuit rouennais, le PN du 4 titrait: « Un lupanar dans le bar – Les tenanciers obligeaient leurs serveuses à se prostituer pour fidéliser la clientèle »… Retour à ce que vous appeliez « un bar à putes » ?
    Fermeture durant plusieurs mois et réouverture récente avec la même enseigne par l’ancien propriétaire. Une affichette indique qu’il recherche des hôtesses. Alors si Mme Louise est désoeuvrée…

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