CCLXXVI.

En ville. J’aperçois une vieille connaissance. Aperçue seulement : l’homme marche vite et sa silhouette frêle me fait douter de ma mémoire. Est-ce bien celui qu’on surnommait Petit-Gris ? J’accélère le pas, restant discret dans ma filature. C’est que je ne tiens guère à revoir, à revenir, à me souvenir, et engager la conversation. Un feu rouge devenant vert, arrête mon homme. J’arrive à sa hauteur. Par bonheur, il regarde ailleurs ou en lui. Ignore le monde et ses entours. Oui, c’est Petit-Gris. Vieilli, amaigri, sourire vague, regard perdu, absent à toute sollicitation et toute présence.

A défaut de renouer, vais-je vous raconter Petit-Gris ? En dire quoi ? Il n’était pas chanteur ni musicien, mais charrieur de matériel pour orchestre en panne. Ou en vogue, selon. Son règne, fort mince, fut celui des années Soixante ou Soixante-dix. De fait, il fut plutôt maître-chanteur. Un peu malfrat, un brin dans la cambriole. L’éternel repris de justice. Celui dont, dans les bars, on disait : Tiens, on ne voit plus Petit-Gris… Et celui-ci reparaissait. Ragaillardi de son séjour à Bonne-Nouvelle. Tu travailles en ce moment ? Oui, la tournée des X ou des Z. Vrai ou pas. Lui, semblait y croire.

Pas méchant pour deux sous. Le voyou sympathique. Le copain qui n’a pas réussi. L’archétype du genre pieds nickelés. Un dur pour naïfs. Un régulateur presque. On ne peut pas tout avoir : chance, intelligence, salut, et de plus, les bonnes fréquentations. Sa spécialité : voler des instruments dans les conservatoires ou dans les orchestres en tournées. Les cuivres surtout, les saxophones en particulier.

Je lis ça et là, qu’on archive beaucoup sur le rock, la pop-music, the variéty des petits jeunes devenus quinquas. On m’entretient, presque par force, des Dogs, des Olivensteins, des Rotomagus ou de The Pages. De l’Exo 7, de la Brocherie, du Fidelaire, et tutti quanti. Ce monde là pose désormais, avec avantage, pour les mémorialistes. Il est possible que tout cela ait existé. Cela ne me regarde pas. Ne me regarde plus. Et ne m’a regardé que par raccroc. J’y ai perdu mon temps. Et pas mal d’argent, reconnaissons-le. Sans parler des illusions. Vieux roman.

Et de Petit-Gris, dans cette mémoire toute neuve, on en parle ? Guère ou pas du tout. Un jour, passant au tribunal, il se fit sermonner par le juge : Pourquoi voler cet instrument, pour le vendre ? Et Petit-Gris, superbe : Pour l’initier au free-jazz, monsieur le Président. Huit jours avec sursis. On était bon enfant à l’époque.

Où est ce juge aujourd’hui, où est Petit-Gris, où suis-je ? Vieille chanson : Que sont mes amis devenus… Eh bien, Petit-Gris, le voilà, à quelques pas. A peine lui, presque un autre. D’où ma certitude se muant en hésitation. Ou le contraire ?

Petit-Gris de qui j’aurais pu me faire reconnaître. Me faire taper, encore une fois, une dernière, de dix ou vingt euros. Ça m’aurait rajeuni, si ça se trouve. De le voir, le cœur m’a serré. De ne pas le revoir, aussi. Après ça, que conclure ?

1 Réponse à “CCLXXVI.”


  • La Brocherie ! Vous alliez à La Brocherie ! Ça alors !
    Et maintenant vous constatez les dégâts des ans… Si vous retourniez au moins une fois à La Brocherie, après vous nous raconteriez…

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