CCLXXV.

Ici, connaissez-vous un lieu de nulle part ? Où rien n’est, où rien n’advient. Oui, la rue Émile-Verhaeren. Coincé entre Thouret et Massacre, c’est un no man land, celui, assez minable, que les élus d’autrefois trouvèrent pour perpétuer le souvenir du grand homme. Et une statue, square de l’Hôtel de Ville. Peut-être y a-t-il une plaque dans la gare, puisque Verhaeren s’y tua en voulant attraper son train. On apprenait ça, enfant, que Verhaeren avait été broyé par la loco. Et qu’il ne fallait pas courir dans les gares.

Lit-on encore Les Campagnes hallucinées ou Les Villes tentaculaires ? Sur le quai ou dans la rame ? L’a-t-on jamais lu ? Ici, deux vers de Verhaeren ? Non, je ne vois pas.

Rédigeant cette chronique, en haut d’une étagère, j’attrape Les Usines. De l’Apollinaire, du Cendrars et du Mac Orlan. Assez pour aujourd’hui et trop pour intéresser qui que ce soit. D’où la rue Émile-Verhaeren. Qui perdure, sans fin ni commencement. Qu’on ne débaptisera pas (qui voudrait d’une rue pareille !) et où on ne construira rien. A moins d’imaginer la suppression de ce grotesque parking résidentiel qui la borde. Mais ce temps de la bagnole règne tant et tant…

On n’imagine plus ce quartier autrefois. Jeune, j’ai vécu rue Massacre, dans un meublé tenu par les Vignon, couple impayable. Ai-je raconté ça déjà ? J’avais mes habitudes au café qui faisait le coin, là juste avec ce qui allait devenir la rue Émile-Verhaeren. C’est aujourd’hui une crêperie où je n’ai jamais mis les pieds. Qu’on ne me demande pas pourquoi. Oui, je pourrais tenter d’expliquer… Mais à quoi bon ?

Lorsque que j’habitais chez les Vignon, la rue n’existait pas. Ou tout comme. Ce n’était qu’un amas de cailloux né de la guerre. Puis, on y a construit ce qu’on sait. Soit rien. Les écoliers d’alors, garçons sortant de l’école Pouchet, jouaient dans les décombres. Les filles, sortant de l’école Catherine-Graindor, les regardaient. Et rentraient chez elles, songeuses.

Autrefois, mais pas si loin, la crêperie (ou plutôt le café) devint la boutique de Bob Bucher, ancien barman, qui vendait là des alcools introuvables. Southern Comfort, Vin de Scorpion, Sandalfort, Pisco péruvien… autant de bêtises dans des bouteilles contenues dans de forts cartonnages. Chez lui, j’ai découvert le Pimm’s dont je raffolais. Mes coronaires s’en souviennent. Enfin, à ce qu’il paraît… Bob, et ses étagères brillantes, lueurs de topaze, d’ambre et d’améthyste. Chacun y était chaleureux, sans vulgarité ou trop de jactance. Du temps où Rouen était une ville du Nord. Du temps où l’on n’avait pas peur.

Surtout pas de mourir avec ou sans artères durcies. Ce sont les médecins qui tuent. Ils commencent par combattre les bons usages, les belles histoires, et vous achèvent de leurs conseils. Si vous n’êtes pas raisonnables, ils prescrivent. On sait où ça mène, dixit l’actualité.

Un soir de septembre 1916, Verhaeren manqua la marche de son wagon. Abus de « jenever » ? Personne n’est là pour l’attester. Finalement, il aura échappé au pire : au XXe siècle et à sa rue.

2 Réponses à “CCLXXV.”


  • « Du temps où Rouen était une ville du Nord. Du temps où l’on n’avait pas peur »

    Tous les Rouennais n’ont pas peur, à savoir ne souffrent pas notamment de «sécurite aiguë» (NB dangereuse également pour les coronaires, peut-être même encore plus que l’alcool).

    Par ailleurs Rouen ne serait plus une ville du Nord ????

    Alors là, Félix, la pied-noir que je suis dément fortement, et se tient prête à argumenter longuement sur ce sujet avec tout éventuel contradicteur !

  • Mais non ces auteurs ne sont pas oubliés du tout ! Vous êtes bien pessimiste, je trouve. « Emmène-moi au bout du monde !…  » de Cendrars et tout le reste, quel régal !
    Tiens c’est vrai, mon père y allait, je crois, à l’école Pouchet…

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