CCLXVIII.

A l’évoquer, d’emblée la silhouette s’impose. Haute, longue, fine, le genre fragile. D’autres diront maigre. On la voyait venir de loin, Germaine Sacquet. Altière durant des années, puis l’âge venu, voutée. Bientôt la canne, qu’elle arborait comme l’ultime symbole de sa royauté. Royauté ? Oh, pas grand-chose. Rien même. Celui des reines rouennaises, qu’on connaît sans connaître, qu’on voit partout et qui ne sont personne. Elles sont quelques-unes ainsi, toujours aperçues aux premières des théâtres, des expositions des musées, aux réceptions de la Mairie… Qui est cette dame ? Je ne sais, on la voit partout.

Dans son temps, Germaine Sacquet assurait le secrétariat du conservatoire.  Qu’y faisait-elle donc ? Rien, du secrétariat. Temps du désert bureaucratique, pas même de photocopies puisqu’il n’existait pas de photocopieuses. Belle écriture, bon sourire, reflets dans ses cheveux dorés. Et ses tailleurs ! Ah, les tailleurs de Germaine Sacquet ! Miss Tweed, le mordoré des parties de chasse anglaises, les plumes de coq de bruyères en moins. Oui, en moins, car elle donnait aux petits oiseaux du square Verdrel. Ou Solférino, comme on veut.

Sur la fin, des tailleurs, on voyait la trame. Et devenue très maigre, la coupe formait celle d’un sac vide. Ajoutez à ça, myopie oblige, un maquillage écarlate, violet, ardoise, noir de jais. On ne savait plus où était la bouche, les pommettes, les yeux… un masque à la James Ensor. La dernière fois que je l’ai vue…

Mais quelle dernière fois ? Tiens, on ne voit plus la vieille dame qu’on voyait toujours. Quelle dame ? Tu sais, la vieille dame qui… que… Dans ces cas là, on décrit, on image, on dessine. Personne ne reconnaît. Déjà oubliée.

En mars 1978, à la première de Tristan et Iseult, aux Arts, Paul Ethuin et tralala local, elle m’agrippa dans le hall. Ah, monsieur Phellion, mon cher Félix, que devient ton père ? (Il était mort depuis quinze ans). Il se porte à merveille et je le saluerai pour vous. Quel homme merveilleux, quel brillant causeur, cette intelligence, ce goût, cette distinction… Dix minutes durant, elle ne cessa de décorer un homme que je ne connaissais pas. Un étranger, un mythe, un fantôme, hors de question d’y voir Phellion le père. Elle laissa même entendre que, mon dieu, on peut l’avouer à présent, dans leur commune jeunesse… ils en conservaient tous deux un souvenir ébloui.

Ça m’a gâché le Prélude (mais j’avais, à l’avance, décidé de m’ennuyer ferme). Le constat s’imposait : la vieille reine était devenue folle. A moins qu’elle le fut de toute éternité ? Ou que moi… A l’époque, ma mère vivait toujours. D’une vie qui n’autorisait guère le souvenir ou le ressentiment. Aussi, à quoi bon ?

Qui se souvient de Germaine Sacquet. Pas moi. Seuls, de vieux abonnés du Théâtre des Arts, des habitués du Bridge Amical, du restaurant de l’Abri, les cygnes du square, la concierge de la rue Pouchet, les anciennes vendeuses de Carrière et Renard ? (A moins que ce ne soit Renard et Carrière… )

2 Réponses à “CCLXVIII.”


  • Quand même, quel manque de tact, vous narrer pour ainsi dire l’après-midi d’un faune avant le prélude de Tristan et Yseult…
    Bon week-end quand même !

  • Cher Monsieur,

    Quel plaisir de vous lire, quel plaisir de rappeller à ma mémoire cette femme que j’ai connu dans ma jeunesse (pas la sienne).
    Une femme délicieuse, avec laquelle j’avais plaisir à converser, à polemiquer aussi, qu’est ce qu’elle a pu me faire « ronchoner » d’aller faire ses courses à midi dans les commerces de la rue Verte, au moment ou les travailleurs, les élèves des lycées venait acheter leur repas quotidien dans le peu de temps qu’ils avaient pendant la pause méridienne, mais Notre Germaine Nationnale aimait faire la conversation aux commerçants, et comme elle n’était pas bavarde,disait elle, mais seulement « aimable avec ses concitoyen » !!!
    Bref cher monsieur, merci de me rappeller les après midi partagés avec cette dame d’une grande culture et d’une finesse intellectuelle execptionnelle.

    Au fait me direz vous, comment l’avez vous connu ??? Tout simplement elle aimait m’appeller « son homme de lettre » moi qui été seulement son facteur !

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