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Archive mensuelle de janvier 2011

CCLXXII.

L’autre soir, il y a déjà un certain temps, lors d’une inauguration, au Musée des Beaux-arts, plutôt que les discours officiels, j’écoutais ce qui se disait derrière moi. Chuchotements, mais assez fort pour que j’entende. Ou qu’on entende. Au passage, j’en déduis qu’eux non plus, n’écoutent guère les discours. Du reste, qui écoute les discours officiels ? Vrai que… Enfin, bref.

Dans ce fameux groupe, une dame regrettait qu’il n’y ait pas de livre ou d’étude un peu plus conséquente sur l’histoire de Rouen. La narratrice (le bon mot ?) réclamait un ouvrage avec une approche moderne qui aurait couvert toutes les périodes souligné de l’incise : sans négliger les plus récentes. A cette demande, et comme pour conclure, elle ajoutait qu’il y avait beaucoup de livres anecdotiques sur Rouen mais d’histoire générale de la ville, rien… mis à part ce petit opuscule jaune.

Ça n’est pas tant la sollicitation qui a retenu mon attention, mais l’expression bâtarde d’un peu plus conséquente. Un puriste comme Léautaud eut fustigé de belle manière. A moins que ce ne soit ce petit opuscule jaune dont je me demande à quoi elle faisait allusion.

Curiosité, depuis, l’expression petit opuscule jaune ne me quitte pas. En bon lecteur, j’en rapproche le petit pan de mur jaune cher au Bergotte de Marcel Proust, tache d’un tableau détaillé à la faveur d’une exposition. Mais il y a un temps que j’ai lu la Recherche et encore plus que j’ai pu voir un Vermeer.

Souvent, de ramification en ramification, on trouve autre chose que ce que l’on cherchait. Ainsi s’achèvent nombre de romans à énigmes où l’auteur a emmené son lecteur sur autant de fausses pistes. Au dénouement, il ramène l’attention sur à un fait en apparence anodin, inaperçu au départ. Voilà la clé de l’énigme, celle qui désigne, pour finir, de façon limpide le meurtrier ou son mobile.

Ressort maintes fois utilisé par Agatha Christie : quelqu’un parle au milieu d’un groupe et en même temps, observe une scène qui se déroule en dehors de la conversation. Tout à coup le causeur (ou la causeuse) prononce une phrase anodine. Le lecteur passe outre ; la phrase fait partie de la causerie. Or elle se rapporte à une scène du dehors, laquelle régira le futur meurtre.

Va savoir, et si la dame bavardant derrière moi, jouait ce rôle ? Le petit opuscule jaune, comme signal ou comme indice ? Et si le jardin des sculptures du Musée des Beaux-arts, ce soir là, n’était que la scène du crime ? Un crime passé, à venir ? Et dans ce cas, qui sera le prochain sur la liste ? Oui, devant le Martyre de sainte Agnès (Joseph-Désiré Court, daté de 1864) qui dans l’assemblée va être assassiné ? Pourquoi ? Quelle sera l’arme du crime ?

Le revolver ? Trop bruyant. Le couteau ? Salissant. Le poison ? Eh, eh, pas si bête. D’autant qu’il y a, c’est l’occasion, cocktail… Mais alors, oui, bien sûr, l’assassin c’est…

A suivre.

CCLXXI.

A l’Hôtel de la Queue du Cheval, on se félicite. Pas de l’Empereur saluant Jean Lecanuet en sa rue, mais des bons résultats venus des bibliothèques. Que nous dit-on ! Depuis trois ans, lesdites ont enregistré 16 % d’abonnés en plus. Imaginez l’inimaginable : 1526 personnes ont pris leur carte en 2010. Pas des cartes du parti socialiste, non, leur carte de lecteur. Ce qui fait – à vos calculettes – qu’il y a, là, au moment où je vous l’écris, 14 026 encartés dans le nébuleux Réseau Rn’ Bi.

Admirable, extraordinaire, inespéré. Voilà qui ne peut qu’inciter à continuer. Continuer quoi ? Rien. Ou plutôt persévérer à augmenter ce chiffre. Pas celui des prêts ou des acquisitions, cela qui n’intéresse personne, mais augmenter ceux de l’ordinateur. Ça c’est de la gestion, ça c’est de la performance. Du comptable. Du cohérent.

Allez-vous acheter tel roman ou tel essai ? Taratata, pas de ça ici, nous sommes en 2011, faut vous réveiller. La bibliothèque est faite pour qu’on vous enregistre, pas plus. Pour nous en convaincre, les Municipes promettent une prochaine soirée pour présenter aux enregistrés les futurs événements de l’implacable Réseau. Au programme, dans un neuf auditorium, on a convoqué un clarinettiste, un plasticien et un illustrateur. Un écrivain aussi ? Taratata, pas de ça ici, faut vous réveiller, etc.

Pour intéresser, pas de livres, de l’événementiel. Une bibliothèque doit être un lieu ouvert, convivial, solidaire. Du vivant, du mouvement, de l’aérien. Bref, du vent dans les branches, jonglages et acrobaties. Les vieilles étagères, ça fait cimetière. Tous ces volumes alignés, ces rayonnages silencieux, mortel ! Et puis trop de livres, trop de lignes, trop de mots. La lecture, désormais, c’est triste. Surtout en volume. Sur écran, passe pour une fois, mais n’y revenez pas trop.

Comme dans un célèbre roman de science-fiction, à la fin, on sera combien à lire ? Je veux dire, à lire vraiment. A lire des vieux livres. A savoir ce que ça représente et ce que ça veux dire. T’en prends un, tu l’ouvres, rien que les première lignes… Hale n’avait pas passé trois heures à Brighton qu’il savait que les autres avaient décidé de le tuer… On continue ? Non, on nous regarde.

Les bibliothèques rouennaises sont de solides béquilles pour le chroniqueur en mal d’inspiration. Si je sèche, du genre que vais-je raconter aujourd’hui, clic-clac, la lumière s’allume, les bibliothèques. Mairie ou pas, je trouve toujours à en dire du mal et m’en lamenter.

Voulez-vous mon fond de pensée ? A l’Hôtel de la Queue du Cheval, le conseil municipal s’interroge : comment embêter Félix Phellion ? On réfléchit. Vanter les bibliothèques, dit l’un. Continuer les 24 heures, dit l’autre. Un troisième : en remettre une couche sur l’Impressionniste ! D’autres, au fond : le square de la Cour d’Albane ! Derrière : celui de la Porte Guillaume Lion ! Tous : la zone d’échange rue des Bons-Enfants ! L’allée Eugène-Delacroix ! Le jardin Aimé-Césaire ! Alors, Guy Pessiot, intervenant avec fermeté : Arrêtez, vous allez nous le tuer !

CCLXX.

Avant que tout disparaisse, et que rien ne subsiste, ne se souvenir que de ceci : à la Maison du Bonheur, rue Saint Lô, il existait en vitrine un grand panier cylindrique qu’on faisait mouvoir de l’extérieur en appuyant sur un bouton. La grille tournait et en sortait une boule marquée d’un chiffre, lequel vous permettait de choisir le billet de Loterie nationale. Un peu plus loin, retentissait ce cri : Tirage ce soir ! Ah, il fallait se presser et n’en pas perdre une miette de cette chance en devenir, car le lendemain…

Jouez-vous au Loto ? Moi pas. Je regarde, assez rassis, les chiffres s’afficher sur l’écran de télévision. N’empêche, je comprends l’intérêt. Par les temps qui courent, un, trois ou huit millions… des fois que tous ces numéros se mettraient dans l’ordre. Six ou treize, vingt-deux ou quarante. Salut les amis, dit le gentil présentateur. Oui, c’est ça gamin, à demain.

Rue Saint Lô, il n’y a plus de Maison du Bonheur. Dommage, pour une fois qu’un magasin en proposait. Il n’y a plus que des marchands de fringues, de godasses et des agences immobilières. Des travaux et des poubelles qui débordent. Aussi des vendeurs de chocolat, reconnaissons-le. Suisses, Belges ou Français. Artisan ou industriel. Au supermarket, on solde en rayon ballotin sur ballotin. La date de péremption étant proche, bien obligé de se presser, sinon je tomberais malade…

Aimez-vous les Mon Chéri ? Je n’y résiste pas. Ce qu’il y a de bien avec eux, c’est qu’il faut en manger beaucoup pour avoir la plénitude d’une saveur. Peu de chocolat, beaucoup de lait, un alcool indistinct, une cerise inexistante. Vrai, c’est immangeable. Du sucre à l’état concentré dans de l’eau de Cologne à la griotte, le tout éventé depuis belle lurette. Oui, mais c’est irremplaçable. Ce qu’il faut, c’est arrêter au moment de l’écœurement. Comme pour les Americanos, quand le Campari reflue.

Et puis il y a l’objet Mon Chéri, petit cube à dôme arrondi. Ce premier papier cristal qu’il faut déplier avec soin ; un second, argenté et fragile, et hop, avalé. Mais voici le meilleur : le bruit du papier cristal qu’on froisse, mélangé à l’argenté, les doigts poisseux, la petite boule que cela fait. Et l’on recommence. Tant qu’il en reste dans la boite.

J’ai eu une bonne amie qui raffolait des boules à la crème. Pour elle, la naissance du Sauveur s’achevait en d’imparables crises de foie. Une autre, c’était les marrons glacés. Ou les immondes pralines roses, vertes, jaunes, blanches. On pourrait classer toutes nos amours par les préférences confiseuses : Brigitte les loukoums, Jacqueline les caramels, Yolande les truffes, Marcelle les pâtes de fruits, Claudine les mendiants… Ça ne laisserait que des bons souvenirs. La dégustation et son moment de grâce. D’où la gourmandise considérée comme un péché.

L’hiver ne me vaut rien. Je regarde la télévision et me bourre de chocolats. J’en arrive même à écrire des chroniques en double. Je ferais mieux de lire Robert Musil et de manger des pamplemousses. Dessus, je mettrais du sucre ou plutôt de l’Aspartam.

CCLXIX.

Qui se souvient de la romancière Florence Asie ? Personne. Pas plus dans les librairies que dans les bibliothèques. Encore moins à la médiathèque Simone de Beauvoir, personnage auquel cependant elle devait tout ou partie sa carrière.

Expliquons : les hasards de la carrière professionnelle du mari, inspecteur central des Postes, l’amène vers 1959 à Rouen, du côté d’un cimetière. Elle travaille dans l’administration, mais s’ennuie. Du moins juge le monde sans aménité. Sa passion de la lecture et de l’écriture la conduit à autre chose. Notamment à entretenir une correspondance avec le trop fameux Castor.

Pour attirer l’attention, elle usa d’un subterfuge. Sa première lettre commençait par : Madame, vos livres sont abominables… La vedette au turban marqua, on s’en doute, un temps d’arrêt … oui, abominables, car trop lourds à porter pour une malade. Saluons l’habilité sans toutefois la recommander. Florence Asie n’avait d’autre maladie que celle de vouloir réussir. Peu de médecins y trouvent à redire. Et de Beauvoir aimant la flatterie… Vrai aussi que notre quémandeuse, auteur de la rue Raoul Fortin, n’écrivait pas trop mal. Comme on dit : ça se tenait.

De manuscrits en manuscrits, les éditions Gallimard publièrent en 1966 un premier roman Fascination. Suivront Griserie (67), L’amour c’est quoi ? (68), Le rendez-vous mystique (73) et Une sacré bonne femme (75). Ces courts romans rencontrèrent l’estime de la critique sans toutefois jamais dépasser cette seule considération. Ici, bien sûr, son succès fut porté à bout de bras. Pour une fois qu’on en attrapait une, de romancière, pensez…

Au-delà d’un style collection blanche, la renommée devait tout (ou presque) au choix du pseudonyme. Florence Asie, ça claque, c’est choc et chic. Et pourtant Dieu sait si le mari portait un nom illustre ! Pour parfaire, de Florence et de l’Asie, elle s’affublait de l’essentiel, se grimant en boite à thé, soie de cousins brodés et bruleuse d’encens. Attendez, ne riez pas, en 65, ça passait. Très bien même.

Au-delà du portrait trop facile et un brin condescendant, je signale que Florence Asie, oui, fut l’une des premières à signer le manifeste dit des 343 salopes, publié par Le Nouvel Observateur, pour la libéralisation de l’avortement. C’était en avril 1971. Ça ne se dit plus.

Qui des deux, Gaston Gallimard ou Simone de Beauvoir, se lassa le premier ? Le plus caissier des deux, probable. Votre amie, c’est gentil, mais ça ne se vend pas. A quoi on pouvait répondre qu’elle n’était pas la seule. Sans aller plus loi, l’auteur de ces lignes… Mais bon.

Un écrivain qui n’est plus (ou pas) publié est oublié. Un écrivain oublié n’est pas (ou plus) publié. N’intéressant plus, Florence Asie resta chez elle et, notez-le, ne s’accrocha pas. Mourut de sa belle mort. Quai des livres, dans des cartons à pas cher, j’ai aperçu L’amour c’est quoi ? Ci-gît, In memoriam, la fosse commune de la surproduction et du désintérêt. Les trois, un euro, profitez-en disait la bénévole. Sans doute, mais pour Florence Asie, comment compléter le trio ? Ah, chère madame, laissons les morts enterrer les morts

CCLXVIII.

A l’évoquer, d’emblée la silhouette s’impose. Haute, longue, fine, le genre fragile. D’autres diront maigre. On la voyait venir de loin, Germaine Sacquet. Altière durant des années, puis l’âge venu, voutée. Bientôt la canne, qu’elle arborait comme l’ultime symbole de sa royauté. Royauté ? Oh, pas grand-chose. Rien même. Celui des reines rouennaises, qu’on connaît sans connaître, qu’on voit partout et qui ne sont personne. Elles sont quelques-unes ainsi, toujours aperçues aux premières des théâtres, des expositions des musées, aux réceptions de la Mairie… Qui est cette dame ? Je ne sais, on la voit partout.

Dans son temps, Germaine Sacquet assurait le secrétariat du conservatoire.  Qu’y faisait-elle donc ? Rien, du secrétariat. Temps du désert bureaucratique, pas même de photocopies puisqu’il n’existait pas de photocopieuses. Belle écriture, bon sourire, reflets dans ses cheveux dorés. Et ses tailleurs ! Ah, les tailleurs de Germaine Sacquet ! Miss Tweed, le mordoré des parties de chasse anglaises, les plumes de coq de bruyères en moins. Oui, en moins, car elle donnait aux petits oiseaux du square Verdrel. Ou Solférino, comme on veut.

Sur la fin, des tailleurs, on voyait la trame. Et devenue très maigre, la coupe formait celle d’un sac vide. Ajoutez à ça, myopie oblige, un maquillage écarlate, violet, ardoise, noir de jais. On ne savait plus où était la bouche, les pommettes, les yeux… un masque à la James Ensor. La dernière fois que je l’ai vue…

Mais quelle dernière fois ? Tiens, on ne voit plus la vieille dame qu’on voyait toujours. Quelle dame ? Tu sais, la vieille dame qui… que… Dans ces cas là, on décrit, on image, on dessine. Personne ne reconnaît. Déjà oubliée.

En mars 1978, à la première de Tristan et Iseult, aux Arts, Paul Ethuin et tralala local, elle m’agrippa dans le hall. Ah, monsieur Phellion, mon cher Félix, que devient ton père ? (Il était mort depuis quinze ans). Il se porte à merveille et je le saluerai pour vous. Quel homme merveilleux, quel brillant causeur, cette intelligence, ce goût, cette distinction… Dix minutes durant, elle ne cessa de décorer un homme que je ne connaissais pas. Un étranger, un mythe, un fantôme, hors de question d’y voir Phellion le père. Elle laissa même entendre que, mon dieu, on peut l’avouer à présent, dans leur commune jeunesse… ils en conservaient tous deux un souvenir ébloui.

Ça m’a gâché le Prélude (mais j’avais, à l’avance, décidé de m’ennuyer ferme). Le constat s’imposait : la vieille reine était devenue folle. A moins qu’elle le fut de toute éternité ? Ou que moi… A l’époque, ma mère vivait toujours. D’une vie qui n’autorisait guère le souvenir ou le ressentiment. Aussi, à quoi bon ?

Qui se souvient de Germaine Sacquet. Pas moi. Seuls, de vieux abonnés du Théâtre des Arts, des habitués du Bridge Amical, du restaurant de l’Abri, les cygnes du square, la concierge de la rue Pouchet, les anciennes vendeuses de Carrière et Renard ? (A moins que ce ne soit Renard et Carrière… )

CCLXVII.

De temps à autre, je rencontre mon ami et ancien associé François Tonsard. Tous deux architectes en agence, du temps où nous en voulions (façon de dire), et du temps où nous n’en n’avons pas eu. Mais qu’y avait-il à vouloir ? Lui a fait carrière, moi seul en ai le remords.

Une chose, chez lui, m’exaspérait : sa passion du catch. Chaque semaine, il assistait, au Cirque municipal, aux victoires de L’Ange blanc. Y préférant L’Ange bleu au Studio 34, je n’avais aucun mal à marquer la différence. Cinéphile contre catchophile ? Aujourd’hui, les points sont pour lui.

Car le cinéma est partout (donc nulle part) et le catch est à la télévision. Il y bat (paraît-il) des records d’audience. François Tonsard me dit que ce n’est pas du catch, c’est du catch américain. La nuance m’échappe. Aussi pourrais-je répondre que ce n’est plus du cinéma, c’est du cinéma américain. Tonsard me donnerait-il tort ? Et Lino Ventura, pareil. Ce dernier débuta sa vie professionnelle dans le double Nelson avant d’entamer la carrière que l’on sait. Mon ami me soutient qu’il vit le premier en vedette au Cirque au début des années Cinquante.

La télévision des couches-tard a diffusé l’autre soir Adieu poulet de Pierre Granier-Deferre, film tourné dans notre belle cité durant l’été 1975. Lino Ventura et Patrick Dewaere y enquêtent dans un tas d’endroits, mutatis mutandis, reconnaissables. Pellicule de patrimoine, le film ressemble à Rouen : on s’y ennuie un peu, mais c’est regardable.

On se souviendra qu’une fois le Cirque démoli (fin 1973), le catch trouva refuge place Saint-Marc, à la salle Lionel-Terray. Elle-même démolie en je ne sais quelle année… Si François Tonsard a délaissé le catch, j’ai délaissé le cinéma. Ou plutôt : le catch a délaissé l’un, le cinéma l’autre. Sinon pour dauber sur l’actuelle Municipalité, je m’intéresse peu ou mal aux démêlés du Melville, de l’Omnia et de la cinéphilie locale.

De fait, qu’en est-il de cette passion du cinéma qui animait les gens de mon âge ? L’autre jour, un débat à la radio, laissait libre cours aux doléances des sieurs Claude-Jean Philippe, Patrick Brion et René Bonnell. Qui va au cinéma par amour ? Et où ? Quant à la mémoire, elle commence (dixit les intervenants) à Martin Scorcese. La contemporaine cinéphilie n’est plus qu’un cursus pour universitaires paresseux. Dans leurs séminaires attendus, ils instruisent Camille et Jonathan à la théorie, guère à sa pratique. Aller au cinéma, il faut que ça serve. Ne serait-ce qu’à maintenir l’esprit de sérieux.

Sachant que les bons films remplacent les meilleurs cours, engageons Camille et Jonathan à s’installer devant l’écran. Et d’y contempler tout ce qui pourra les distraire autant que les instruire. Pour le reste, qu’ils se débrouillent.

Voilà pourquoi les vieux messieurs, n’allant plus au cinéma ni au catch, restent chez eux à maugréer. Comme le dit un vieux philosophe : Certes, il ne faut pas tomber dans la nostalgie, mais reconnaissons que ce monde fatigué nous y porte. Si nos lecteurs retrouvent l’auteur, qu’ils nous écrivent. Ils ont gagné.

CCLXVI.

Au hasard des pérégrinations urbaines, je ne puis m’empêcher de lire les petits billets déposés ça et là, à la vitrine de la boulangerie, scotché à la porte de l’immeuble, collé sur le mur d’en face ou post-ité au carrefour. Ce ne sont qu’annonces de chats égarés, propositions de baby-sitting, ordinateurs portables volés, heures de ménage, repassage, tontes de haies, travaux de peinture… Pourquoi ces appels me serrent-ils le cœur ? Passe des chats perdus avec ou sans collier telle Ficelle, égarée le samedi 11 décembre, vaccinée, stérilisée, tigrée foncée, pattes-arrières blanches, craintive et affectueuse… annonce agrémentée d’une photo couleur et d’un numéro de téléphone. Là, je ne diffère en rien de Paul Léautaud pour qui la dérive de ces petits êtres était celle du malheur sans concession et sans équivalence.

Mais le reste ? Le baby-sitting, l’ordinateur, l’heure de ménage ? Comme dit la publicité : Je ne sais pas, c’est peut-être la couleur… Sensiblerie de vieillard ? Reste que parfois, et souvent, l’humour s’en mêle. Ainsi d’un autre chat, Caliban, noir à l’évidence, ayant filé par la porte cochère, et qu’on ne retrouve pas ou plus. Un malin a griffonné en marge de l’annonce : Je ne suis pas égaré, j’ai quitté volontairement la maison, j’en ai marre.

Ou encore de cet étudiant cherchant à garder des enfants à domicile, soir et dimanche de Noël, précisant en caractères hauts et fiers : étudiant à la Rouen Business School. Sans doute, mais imaginons la tête des bambins ! Plus, hier, au sortir d’un market (le Franprix de la rue Orbe) cet appel aux fins de retrouver un sac contenant un ordinateur portable et une biographie d’Adolphe Sax. L’étudiante (car c’en était une) précisait : l’ordinateur contient mon Master.

Le voleur (car c’en était un) n’en revenait pas ! Déjà un ordi portable, mais une biographie d’Adolphe Sax ! Renversant. Il revendit le premier à un autre voleur de Bagdad et se plongea dans la seconde. En 800 pages (disons 400) la vie et les amours de l’inventeur d’instruments, l’homme avec qui ce cuivre devint un bois. Sabu vit s’ouvrir à lui un monde insoupçonné et pour tout dire incompréhensible. Pourquoi continuer voleur ? Plutôt devenir saxophoniste. Un Jean Genet avec davantage de souffle.

Rue Orbe, connaissez-vous Franprix ? Revenant de la clinique Saint-Hilaire, j’y entre au hasard. Lieu désert, silencieux, frigorifique. On reste respectueux devant le beau rangement de ces choses si tentantes ! Personne dans les travées (pas un chat) et une grave caissière orientale. Ah, voici mes Figolu !

Oui, où vont-ils tous ces chats égarés ? Ceux sans abri, sans papier, sans domicile fixe… Et où vont les chats voleurs ? Tiennent-ils à ce qu’on les retrouve ? D’une manière générale, ils en savent plus que nous. Et plus, assurance prouvée, que les étudiants de Rouen Business School. Rentré chez lui, le premier larron (celui de droite) a-t-il déverrouillé le portable de la saxophoniste ?

Chats perdus, Master itou, que vous dire ? Ainsi va le monde. Quant à Jean Genet, alors là…

CCLXV.

Je ne suis pas électeur dans le quatrième canton. Je le regrette. L’eussé-je été (style noble) j’aurais voté Frédéric Quillet. En l’occurrence, il s’agit d’élections cantonales. Partielles, comme toutes cantonales.

Qu’est-ce qu’un élu du canton ? C’est un conseiller général. Quelqu’un qui siège au Département. Autrement dit, un particulier (genre neutre) qui, en politique, a peu d’envergure. Il siège et vote. Reçoit du courrier, lit des dossiers, inaugure beaucoup, salue les porte-drapeaux, trinque avec les anciens, embrasse des reines et ingurgite les galettes de rois. Parfois trop.

L’électeur moyen le sait : un conseiller général ne s’ennuie jamais. D’où une certaine sympathie, sinon une franche indifférence. Qui connaît l’élu de son canton ? Personne. D’où le succès mitigé des élections. Au soir du scrutin, le pointage des voix est vite fait.

N’empêche, il en faut. Quoi ? Des élections, des électeurs et des conseillers généraux (du moins jusqu’en mars 2014, après on verra). Donc, dans le quatrième canton, on se présente. Des gens qu’on connaît, un peu ou pas beaucoup. Pour la plupart, des professionnels de la politique, des gens qui s’y collent. Qui en profitent pour s’y coller. Il en faut.

Qui connaît l’élu cantonnier ? Personne. Qui connaît Frédéric Quillet ? Encore moins. Pour la politique locale, il en est un professionnel. Toujours candidat, jamais élu. Voilà de la détermination, d’aucun dirait de l’aveuglement. Bref, une fois encore, il se présente. Aujourd’hui sous l’étiquette sans étiquette. Vrai que l’homme n’est pas avare des appartenances et des adhésions. On l’a, paraît-il, vu chez les Socialistes, chez les Verts, au Modem, chez les Trotskystes (néo ou vétéro), chez les amateurs de pizzas, au comité des usagers de la Poméranie… Il a tout de l’homme de gauche. L’a toujours été et le sera toujours. Après on verra. 

Donc, si j’étais électeur du quatrième, je voterai pour. Pour son indépendance, sa détermination, son opiniâtreté. Pour son irréalisme, sa prétention, son imprudence. Pour tout ce qui fait qu’il sera ni élu, ni battu. Au sens strict, la candidature de Frédéric Quillet (devenu à la faveur de ses dérives politiques Fred Quillet) n’en est pas une. C’est de la mauvaise humeur. Comme moi, Freddy est né fâché. Jamais de bon poil. Toujours son sale caractère. Il en veut au monde entier. C’est réciproque.

Au lendemain des élections, il comptera ses cinquante-quatre bulletins et sera satisfait du résultat. Pour le report, laissant ses électeurs libres de leur choix, il ne donnera pas de consignes de vote. Puis passera à autre chose. A d’autres combats. Pour lui, le passé est mort, le présent inexistant, seul importe l’avenir. De nos jours, c’est ce qu’on appelle la force d’un caractère.

N’ai-je rien oublié ? Si, le souvenir d’une vieille chanson de Jacques Brel, intitulée La Chanson Jacky. S’y reporter et conclure. J’ajoute que je ne connais Frédéric Quillet ni des lèvres, ni des dents. A peine de vue. Mais, on l’aura compris, cette chronique n’a d’autre but que d’associer son nom à celui de Jacques Brel. A Rouen en janvier 2011, avouez que…




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