CCLXII.

Dans ma jeunesse lointaine, rue de la Grosse-Horloge, on ne disait pas Monoprix, on disait Noma. La même chose sous un autre nom. Dans ma présente vieillesse, rue du Gros-Horloge, on ne dit pas Noma, on dit Monoprix. Bref, la même chose sous un autre nom. Bref, les choses changent sans changer, tout en changeant. Ce qui change, simple exemple, c’est que la ville se rétrécit.

Seul importe désormais « le carré d’or », le plateau piétonnier, semble-t-il fixé en deçà des rues de la République, Jean-Lecanuet, Jeanne d’Arc et Général-Leclerc. S’il y a une passerelle vers le Vieux-Marché, personne n’y croit vraiment. Au-delà, c’est la banlieue, du moins le faubourg. Des rues improbables. Plus de commerces, seule une circulation, du stationnement pérenne. L’espace est celui d’une espèce de ville remisée. En attente. De quoi ? D’autres poubelles.

Verrai-je ce qu’on nous promet désormais de meilleur, la Luciline, nouvel Eldorado immobilier ? Du commerce, du bureau, et autant de bien être ? La Luciline, voilà le nouvel éclairage levé à l’ouest. Je lève ma lampe près de la porte d’or… (citation). Profitons de l’occasion et soulignons encore, que cette fameuse Luciline ne fut jamais une rivière – introuvable sur les plans – mais une usine, érigée au XIXe siècle, produisant de l’huile d’éclairage à partir de dérivés pétroliers. D’où ce nom lumineux forgé par d’ingénieux capitaines d’industrie latinistes (il y en avait à l’époque). Cette idiotie de rivière n’est qu’une improvisation de municipe à court d’argument, relayée par une presse insouciante et paresseuse. Voilà qui est dit. Je charge les érudits locaux (il y en avait à l’époque) d’étayer davantage mon propos.

Oui, verrai-je ces fameux éco-quartiers ? La Luciline et la presqu’île Rollet ? Le nouvel Opéra ? La gare Saint-Sever ? Au train où vont les choses (façon de dire) sans doute pas. Je souhaite pourtant (et redoute) de vivre assez longtemps pour en dire le meilleur et, à l’évidence, le pire. Reste que, mes quatre-vingt ans étant proches, il ne faut pas espérer trop d’espérance.

Oui, la ville rétrécit. Surtout se superpose. Hier, avant-hier, l’autre jour, rue du Gros (parlons jeune), je suis en quête d’un nouveau cache-nez. Eva Molineux m’accompagne. Où acheter un cache-nez aujourd’hui sinon dans les grandes enseignes ? Ça n’en manque pas. Ne trouvant rien qui me dise, Eva m’entraine au Marché de Noël du Vieux Marché. Me voit-on affublé d’une écharpe péruvienne et d’un bonnet cordonné ? Il était moins une.

En retour, me vient l’idée, pourquoi donc, de trouver mon confort chez Phildar. Un marchand de laine vend peut-être (sûrement) ce genre d’article ? En vain. Ici, là, plus de Phildar. Et une généalogie d’enseignes dérivées de la laine. Bref, Rouen comme un millefeuille. Ici un café, puis un restaurant, un marchand de chaussures, un marchand de fringues… Quoi, en l’espace de quarante ans ? Et l’impression que ça s’accélère. Le millefeuille se rehausse. Cerise sur le gâteau ?

Bon, et mon cache-nez ? Nada, comme disent les espagnols. J’en ai ressorti un vieux, à peine mité, sentant la naphtaline. Comme moi.

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