• Accueil
  • > Archives pour décembre 2010

Archive mensuelle de décembre 2010

CCLXIV.

Éva Molineux, rouennaise essayant de l’être davantage, veut à tous prix me persuader qu’il existait, rue de la Savonnerie, un bar à l’enseigne du Modern’ Bar. Aucun souvenir de ça. Ladite rue n’est pourtant pas grande. Souvenir des Ducs, oui, lequel faisait référence à un bar d’avant-guerre, celui-là dit Les Princes. Ce dernier à retrouver dans les chroniques du temps. Au fils de cette mémoire, la conversation roule sur les rues de la Savonnerie et Saint-Étienne des Tonneliers. Lesquelles seraient devenues des axes très gais. Très joyeux. Le savon, je veux bien, en référence à ce qu’on nommait autrefois des affaires de garçons de bains. Mais Saint Étienne ?

De là à aller vérifier… On ne prête qu’aux riches : ça n’est pas si drôle ce quartier. Il est même par endroit sinistre. C’est de la Reconstruction qui vieillit. Et mal. Affaire de tonneaux sans doute. Bien sûr, on n’est pas aveugle. Même nos vieux chroniqueurs auraient des difficultés à y retrouver les figures de Gigi, Cora ou la Torpille. Ou une Cora d’un genre particulier. De celles que l’on fait maintenant et que l’on aperçoit, le soir, boulevard des Belges ou place Cauchoise.

Moi, je lis ça dans les journaux. Pensez, j’ai passé l’âge d’être un Rouennais, âgé de 79 ans, propriétaire d’une Ford Fiesta, embarqué en compagnie d’un Péruvien siliconé, rue Brisout de Barneville, et auditionné avant d’être relâché. Tout de même ! De fait, j’y songe, il méritait mieux ce Nicolas Denis François Brisout de Barneville, né en 1749, mort en 1842 (j’en sais des choses, hein !), paraît-il industriel et inventeur (lui ou un autre) d’un métier à filer le coton. A filer un mauvais coton, oui, puisque maintenant, tout le monde (ou presque) se retrouve au poste. Et sous ses auspices industrieux.

Comme dit la chanson File la laine, filent les jours… Jacques Douai, on s’en souvient, chantait ça. Un brave garçon, lui aussi. Un qui n’aurait pas donné dans le travesti péruvien. A moins que je ne me trompe. Vous me direz, à l’époque… Et vous auriez raison. Enfin, ça n’empêche personne de se retrouver menottes aux poignets, assisté ou pas.

De nos jours, il y a de bonnes raisons d’être suspect. Il fut un temps, fort court, où je fus correspondant de presse (ne cherchez pas, ce n’était pas à Rouen). On allait relever les mains courantes. Vrai, on ne se foulait pas le poignet à écrire. C’était il y a longtemps. Du temps des chroniqueurs ou presque. Temps où les Cora sortaient au petit matin et s’en allaient prendre un café crème. Si possible avec des croissants, au bar du coin. Pas au Modern’ qui n’a jamais existé que dans la mémoire d’Eva.

Aujourd’hui où vont les Nigérianes, les Géorgiennes, les Péruviens ? Qui le sait ? Allez faire un tour au poste, et vous verrez. Ah, maintenant, le romantisme, c’est plus difficile. Surtout avenue de Bretagne. Comme dit la chanson : Garde ma peine et mon amour, Livre d’images des rêves lourds, Ouvre la page à l’éternel retour… Mouais.

CCLXIII.

A peine ai-je écrit que cette ville portait malheur (chronique récente) et qu’il fallait la quitter pour y survivre, qu’on nous annonce le proche départ de Laurent Salomé, directeur du musée des Beaux-arts, de Benoit André, directeur d’Automne en Normandie, et accessoirement de la fin programmée du Festival du film nordique. Je n’ose voir dans ces nouvelles, la prise en compte par les intéressés de mon désenchantement. Mais sait-on jamais ?

Quoiqu’il en soit, les membres de l’orchestre quittent la scène. Certes ils seront remplacés, n’empêche : Rude journée pour la Reine. Ne vont bientôt plus rester ici que la directrice des bibliothèques, le directeur des 24 heures Motonautiques et la dame au caniche. Avouez que pour la décennie qui vient… Et imaginons que Laure Leforestier soit élue conseillère générale sur le canton de Bacqueville en Caux ! La verra-t-on reléguée dans le vieux château de Tocqueville, berceau de sa famille depuis – dites-donc – 1625 ! J’en frémis !

Par bonheur, nous avons encore autant de culturels que de politiques (interchangeables) scellés ici comme de vieux anneaux dans les remparts. N’en dressons pas la liste, ils se reconnaitront et s’en féliciteront. Eux ne désertent pas. Même horsains, ils restent Rouennais. Sans chercher loin, tenez, tel ou tel écuyers à blason d’or bien connus dans la paroisse, ceux-là ne quittent le château par la poterne. Non, en armure, épée à la main, ils sont là, ils combattent ! Et quitte à périr, ils le font avec grandeur et tragique : Sonnez, la cloche d’alarme ! Souffle, vent ! Accourez les désastres, que du moins je périsse le harnais sur le dos !… (William Shakespeare, La Tragédie du roi Macbeth, acte V, scène V, traduction de Maurice Maeterlinck.)

Rassurez-vous beaux messieurs, nobles dames, et vous gentil public, cela n’arrivera pas, ceci n’est qu’une comédie, une farce, un songe, et comme il est dit dans une autre du même : Nous tacherons de vous plaire tous les jours. (Fanfares, étendards, ils sortent.)

Il est un âge, indiscernable, où il faut avoir la bonne clé pour la bonne serrure. On a souvent l’une et pas l’autre. Un jour, un soir, un matin, sur une courte période, on a les deux. Ça n’est pas souvent. Une question de doigté, d’aplomb parfois, de chance aussi. Ça se passe toujours dans l’inspiration et l’improvisation. Jamais dans la certitude ni la volonté. Ceux qui calculent trop passent à côté. En théologie, on nomme ça la grâce.

Notez qu’on peut aussi être sans mérite. Exister sans briller. Jouer avec les cartes qu’on a. Se satisfaire de l’orgueil des humbles. Vivre caché, presque heureux d’être ignoré ou méconnu. Beaucoup d’humilité et beaucoup de volupté. La force mise à ne pas réussir. L’ennui c’est qu’on confond souvent cette posture avec celle de la médiocrité. L’Histoire dit souvent la même chose.

Enfin, c’est Noël. Souhaitons-nous d’être en paix. Avec nous-mêmes et avec les autres. Dans le respect des différences, que seul le cœur des hommes parle dans la nuit étoilée… Dites, c’est t‘y pas mieux quand oncle Félix vous écrit ça ?

CCLXII.

Dans ma jeunesse lointaine, rue de la Grosse-Horloge, on ne disait pas Monoprix, on disait Noma. La même chose sous un autre nom. Dans ma présente vieillesse, rue du Gros-Horloge, on ne dit pas Noma, on dit Monoprix. Bref, la même chose sous un autre nom. Bref, les choses changent sans changer, tout en changeant. Ce qui change, simple exemple, c’est que la ville se rétrécit.

Seul importe désormais « le carré d’or », le plateau piétonnier, semble-t-il fixé en deçà des rues de la République, Jean-Lecanuet, Jeanne d’Arc et Général-Leclerc. S’il y a une passerelle vers le Vieux-Marché, personne n’y croit vraiment. Au-delà, c’est la banlieue, du moins le faubourg. Des rues improbables. Plus de commerces, seule une circulation, du stationnement pérenne. L’espace est celui d’une espèce de ville remisée. En attente. De quoi ? D’autres poubelles.

Verrai-je ce qu’on nous promet désormais de meilleur, la Luciline, nouvel Eldorado immobilier ? Du commerce, du bureau, et autant de bien être ? La Luciline, voilà le nouvel éclairage levé à l’ouest. Je lève ma lampe près de la porte d’or… (citation). Profitons de l’occasion et soulignons encore, que cette fameuse Luciline ne fut jamais une rivière – introuvable sur les plans – mais une usine, érigée au XIXe siècle, produisant de l’huile d’éclairage à partir de dérivés pétroliers. D’où ce nom lumineux forgé par d’ingénieux capitaines d’industrie latinistes (il y en avait à l’époque). Cette idiotie de rivière n’est qu’une improvisation de municipe à court d’argument, relayée par une presse insouciante et paresseuse. Voilà qui est dit. Je charge les érudits locaux (il y en avait à l’époque) d’étayer davantage mon propos.

Oui, verrai-je ces fameux éco-quartiers ? La Luciline et la presqu’île Rollet ? Le nouvel Opéra ? La gare Saint-Sever ? Au train où vont les choses (façon de dire) sans doute pas. Je souhaite pourtant (et redoute) de vivre assez longtemps pour en dire le meilleur et, à l’évidence, le pire. Reste que, mes quatre-vingt ans étant proches, il ne faut pas espérer trop d’espérance.

Oui, la ville rétrécit. Surtout se superpose. Hier, avant-hier, l’autre jour, rue du Gros (parlons jeune), je suis en quête d’un nouveau cache-nez. Eva Molineux m’accompagne. Où acheter un cache-nez aujourd’hui sinon dans les grandes enseignes ? Ça n’en manque pas. Ne trouvant rien qui me dise, Eva m’entraine au Marché de Noël du Vieux Marché. Me voit-on affublé d’une écharpe péruvienne et d’un bonnet cordonné ? Il était moins une.

En retour, me vient l’idée, pourquoi donc, de trouver mon confort chez Phildar. Un marchand de laine vend peut-être (sûrement) ce genre d’article ? En vain. Ici, là, plus de Phildar. Et une généalogie d’enseignes dérivées de la laine. Bref, Rouen comme un millefeuille. Ici un café, puis un restaurant, un marchand de chaussures, un marchand de fringues… Quoi, en l’espace de quarante ans ? Et l’impression que ça s’accélère. Le millefeuille se rehausse. Cerise sur le gâteau ?

Bon, et mon cache-nez ? Nada, comme disent les espagnols. J’en ai ressorti un vieux, à peine mité, sentant la naphtaline. Comme moi.

CCLXI.

Tout en légèreté, la presse locale m’informe que Laure Leforestier fut naguère, du temps de l’ancienne municipalité, adjointe à la culture. Peu après, l’actuelle adjointe à la culture (Laurence Tison ?) revendique que le succès de Normandie Impressionniste a propulsé la ville au calendrier des tour-operators. Pour l’une et l’autre, les optimistes concluront à l’erreur factuelle. A tort.

Lorsque j’étais jeune, tout était social. Puis tout devint politique. Ensuite tout fut culturel. Aujourd’hui tout est touristique. Le constater nous enveloppe d’un nimbe aussi cotonneux. Mais solide. Oui, sur quoi marcher de solide ? Ici ou là que de chausses-trapes !

Ma diatribe désabusée sur les services municipaux de propreté m’a valu un succès d’estime. Et des remontrances. C’est malheureux de ne pas vouloir être gentil (je parle pour moi). D’être toujours acariâtre, atrabilaire, coléreux. D’en vouloir à la terre entière. Alors que c’est si simple de nous parler du Rouen d’autrefois, de ses rues, ses boutiques, ses personnages. Avec une écriture fluide, une pointe de nostalgie, et en bousculant les arceaux de la mémoire. Tu sais si bien le faire ! C’est agréable, instructif et comme on dit : ça mange pas de pain.

Oui, mais il y a le contingent. Les jours. Et pour moi ça presse. Simple exemple, l’autre samedi, me voici à la Fédération nationale d’achats des cadres. Qu’y faire ? Dépenser des chèques-cadeaux dûment estampillés. Pourquoi m’en priver ? Inutile de vous dire qu’au jour dit, c’est L’Enfer (titre d’un vieux roman). Si une fulgurance devait me ramener à la religion, ce serait les caisses de ladite grande surface les veilles de Noël. Tous ces impétrants, cédéroms en main, attendant leur tour… Ah, certes, rien du Paradis (titre d’un autre).

Quelle tristesse que ma fin de vie ! Dans cette file d’attente, alors que je pourrais être, comme autrefois, chez Van Moé ou chez Lepouzé à feuilleter le dernier Jean de La Varende ou l’ultime Jehan Le Povremoyne ! (Note de la rédaction : on va te croire !)

A l’extrême rigueur, je pourrais rendre visite au sire de Montchalin, libre et sans tickets-restaurants, en quête d’Amélie Nothomb… La Sorcière au Chapeau, ce serait aussi une punition, mais préférable aux Royaume du Malin. D’où Le Purgatoire (encore un).

Donc c’est Noël, fête culturelle et touristique. Voici venu le temps où l’Occident s’empiffre (citation). On se bouscule à la crèche, on s’énerve, on s’agresse… Résultat, le commerce du prétendu Marché de Noël en pâtit (enfin, pas trop). Voulez-vous monter dans la grande petite roue ? C’est trois euros. La chose me tentait. Je pensais voir la cathédrale comme vous ne l’avez jamais vue… Il semble, qu’en fait, on y découvre surtout le chantier du futur l’Espace-Monet. Vous me direz, pour le touriste, voilà qui lie patrimoine, culture, immobilier, et – accessoire – vertige de la vie.

L’autre jour, dans la file : Maman, pourquoi le monsieur, y prend notre tour ? J’ai mis un temps à supposer qu’on parlait de moi. Réponse de la mère : qu’est-ce que tu veux que j’ te dise ? Rien évidemment.

CCLX.

Le Fanal de Rouen, relais des actions municipales, nous entretient ce mercredi 8 décembre des investissements faits pour en finir avec la saleté des rues. Aux grands maux, les grands remèdes. Et, le quotidien l’affirme, l’adjointe chargée de la chose ne mâche pas ses mots. Christine Rambaud mâche d’autant moins ses mots qu’elle critique l’ancienne municipalité. On mesure là son souci d’efficacité. C’est désormais l’avant-propos de l’action politique : nous sommes ce que nous sommes à cause des autres. Autrement dit : il y a un avant, il y aura un après. Jamais de présent.

Passé l’exercice, l’adjointe communique sur la réorganisation des services et l’état des lieux. La ville est sale ? La faute en revient au matériel, manquant ou trop vieux. Comprenez, la grande affaire repose sur l’achat de véhicules nettoyeurs. D’où les centaines de milliers d’euros requis.

Cette mécanique (sens propre et sens figuré) n’a qu’un but : faire croire qu’on va agir. Je passe sur la nomenclature oiseuse des derniers achats, petites et grosses balayeuses, saleuses, laveuses de rue, ou tondeuses à talus. On imagine le vertige des techniciens à la lecture des catalogues. Trois balais achetés, le sixième est gratuit. Livraison offerte.

La commande vise aussi à combler la fierté desdits agents du service. A la lourdeur de la facture, ils se persuaderont qu’on ne se fiche pas d’eux. Ce que du reste souligne Le Fanal en précisant que climatisés et confortables, les nouveaux engins sillonneront la ville, et qu’il s’agit là des Rolls Royce des matériels. Bref, question propreté, la reine d’Angleterre ne ferait pas mieux que Christine Rambaud. La première sillonne Hyde Park en carrosse, la seconde… Enfin, bref.

Voulez-vous sourire ? On vient d’acquérir trois laveuses de rue. C’est une chose. Mais l’une des trois est à double potence, efficace pour nettoyer plus rapidement les rues à sens unique. Voulez-vous rire ? Il y a aussi la laveuse multifonctions, 4×4, lavage, salage et chasse-neige, indispensables pour les rues à forte déclivité. J’ai sans doute tort de m’esclaffer.

Le matériel n’est pas tout. L’important : la prise de conscience. Le public, les publics. L’éco-citoyen, le Rouennais responsable, le participatif, le militant…

D’où, pour finir, avant que les rues soient propres, une campagne d’information et de communication. Pas, comme autrefois, une campagne de communication et d’information. Non, une campagne d’information et de communication. Pas du tout ce que faisait la précédente municipalité avec le résultat qu’on sait. Ajoutons que ladite campagne se fera en 2014, histoire de voir l’histoire se répéter. Peut-être à l’envers et à sens unique, vu la forte déclivité. J’ai tort de m’esclaffer. C’est pleurer qu’il faut.

Dès son lever, chaque matin, Elizabeth II observe le monde de sa fenêtre. La reine est trop souvent mélancolique. Au bas de Buckingham Palace, elle observe un balayeur flegmatique. Avec conviction, celui-ci balaie devant sa porte. L’avenue sera bientôt propre. Nickel, comme disent les Anglais. Gardienne de la tradition et de la durée, Sa Majesté reprend vigueur. Merci au balayeur, grâce à lui The Queen a l’assurance des grands jours. Pas Christine Rambaud.

CCLIX.

Aimez-vous les soldeurs chinois ? Pas toujours soldeurs, ni chinois, ils occupent la place des bazars d’autrefois. Mais aujourd’hui, plus de bazars (encore que ce soit le bazar partout). Ce qu’on aime chez les soldeurs, c’est qu’on y trouve tout. Comme jadis (il y a longtemps) d’un magasin à l’enseigne « De tout, un peu » (où était-ce ?)

Connaissez-vous, rue Alsace-Lorraine, Le Panda ? Un autre, avenue de Caen. Ou un aussi route de Darnétal ? On ne s’ennuie pas dans une solderie. On a envie de tout et on n’achète rien. On a envie de rien et on y achète tout. Ce que Carabine appelle des ratière-poussière (pour attire-poussière). La solderie, ultime image de la surproduction et de la mondialisation ? Oui, y compris le charme indéfini du mauvais goût. Lequel n’est pas pour rien dans le plaisir qu’on prend à les hanter.

Donc, on solde. Un peu partout et un peu pour tout. Commerce et idées, choses et gens. Naguère, Pierre Garcette (les jeunes : c’est qui ?) le répétait à l’envie, cette ville porte la poisse. Il faut quitter Rouen. Ce que ni lui ni moi n’avons fait. Jérôme, neveu favori, lui oui. A choisir entre l’Irlande et le Canada, il enseigne à présent le français à l’université du Manitoba. Quand je lui ai dit, c’est pour ça que tu ne réponds plus, il n’a pas compris. Moi j’aurais préféré le Connemara. Mais bon.

Que faire à Winnipeg ? Rien. Lire Hergé ? Jérôme n’est ni grand ou gros lecteur. Il date de l’époque des solderies, lieux où l’on trouve peu de livres, même chinois. Plutôt des contrefaçons de dvd et de la plus mauvaise facture.

Revenons à Pierre Garcette, qui écrivit un gros roman, plus ou moins l’histoire de sa vie. Il attendait beaucoup de son édition. Laquelle ne vint jamais. A la lecture, ça n’était pas très bon. A l’édition, ça n’aurait pas été mieux. Pour vous en convaincre, lisez Guère épais, récit policier édité avec complaisance il y a une dizaine d’années. J’imagine la chose introuvable. A moins d’un bouquiniste soldeur ?

Rouen, ville maudite ? Un peu à la manière des westerns d’autrefois, quand le sheriff menace : Ne t’attardes pas ici, étranger. Alors qu’à l’évidence, l’étranger est là pour s’attarder et démasquer celui qui, voleur des chevaux, a incendié la ferme d’une valeureuse famille de pionniers. Pour deux euros, en version française, James Stewart console de bien des choses.

Oui, Rouen ressemble à Laramie, Wyoming. Mêmes lâchetés et mêmes suffisances. Surtout lorsqu’on est du cru. D’abord le sheriff, puis le patron du saloon, le juge… même le conducteur de la diligence ou celui qui se sert du télégraphe. Ouais, tous des nazes. Dans le lot, un seul à sauver, celui qui écrit dans The Laramie Chronicle, directeur et imprimeur du journal, oui, le binoclard qui au début n’en menait pas large, mais qui se rebiffe à la fin et écrit l’éditorial qui met tout le monde dans le bain. Ça oui, lui et James Stewart, c’est des mecs bien.

CCLVIII.

Pourquoi me souvenir des cygnes d’autrefois dans le bassin du jardin Solférino ? A peu de choses près, ils y voguent toujours. Cela passe l’entendement. Pour eux, quelle mémoire ! Ils en savent des choses. Et en oublient autant. A chaque passage, même énigme : alors les cygnes, quoi de neuf ? Ne posant nulle question, n’attendant nulle réponse, ils évitent. Dans le genre, connaissez-vous plus distants que les cygnes ? Et pas commodes, par-dessus le marché.

Ceux-là ont côtoyé Maurice Leblanc, Delphine Delamare, Marcel Duchamp, Jean Lecanuet, Simone Gaubertin… bref, les habitants du quartier. Aussi René Coty, Nikita Khrouchtchev, Konrad Adenauer, le légat de Pie XII… D’autres encore et j’en oublie. Pas eux. De fait, mes cygnes ont un sérieux carnet d’adresses. Ils connaissent des gens qui connaissent des gens. Aussi nagent-ils dans la sérénité. Moi, à l’encontre…

Ah, disent-ils, Félix est bien seul ! A quoi l’un d’eux répond : il a tout fait pour. Oui, chacun l’entend de même : Dans le vieux parc solitaire et glacé… Quel soliloque et quel colloque. Mais si Paul Verlaine pleure sur lui-même, jamais les cygnes.

Bon, alors les cygnes, quoi de neuf ? Le 106, la Grande (petite) Roue, la Saint-Romain à Washington (ou tout comme), l’Omnia, le Melville, le Nouvel Opéra, les cantonales, Simone de Beauvoir, le Marché de Noël, La Luciline… Rouen qui chante et Rouen qui pleure. Le fil des jours.

A ce propos, deux inhumations dans la semaine ! On ne voit plus que moi dans les églises. D’une cérémonie l’autre, mêmes prières, chants étiques, hommages distingués et quêtes ostensibles. Quant aux pompes funèbres, qu’en dire ? J’imagine que le recrutement faiblit, la quantité l’emportant sur la qualité. Que voulez-vous : faut vivre ! Et enterrer les morts (du moins les transbahuter) ne requiert qu’une dignité a-minima.

Quant aux corps, leurs variantes est d’être enterré ou brûlé. De fait, on a moins froid au crématorium qu’à Saint-Godard ou à la cathédrale. En revanche (façon de parler) le décor y est médiocre. Ce matin, par ce froid et sous la neige, Saint-Godard resplendit de tous ses vitraux. Là, lumières et couleurs. La chose, je vérifie, est confirmée de savantes études. Ainsi lit-on dans Les Églises de Rouen (Edgard Naillon, chez Defontaine, 1941) : on disait autrefois, en parlant d’un vin coloré : « Il est de la couleur des vitres de Saint-Godard ! » Les anciens savaient tout.

Oui, mais rétorque mon amie B***, au Crématorium, la musique a plus de valeur. Vérité vraie, les pleurants sont aujourd’hui munis de cédéroms de la meilleure provenance. Tantôt variété française, tantôt classique, contemporain, folklore… les bacs de la Fnac fournissent l’infini dans chaque catégorie. Il n’est pas rare qu’un hommage au cher disparu prenne l’allure d’un petit concert, les choix du défunt ou de la famille étant discutés sur le trottoir. - Irez-vous aux obsèques de X*** ? – Je ne sais. – Venez, on jouera Rachmaninov.

Oui, pourquoi me souvenir des cygnes dans le bassin du square Verdrel.




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......