CCLVII.

Malgré moi, me voici au concert. Des gens charmants s’évertuent à vouloir me distraire. Ça n’est pas tant la musique, que le fait de sortir. Voir du monde, me déranger. Donc, l’orchestre de l’opéra de Rouen, énième animation, et tralala sous le vocable d’orchestre en fête. Le lieu, une vague usine, est improbable. Chaises en plastique, estrade de guingois, musiciens frigorifiés (ils le sont vraiment). Le programme, distribué d’abondance, promet Saint Saëns, Beethoven, Stravinski, Bernstein. Pourquoi non ?

Le chef arrive. Ayant vu, il y a trois ou quatre ans, Georges Prêtre, je le trouve bien jeune. Deux minutes et j’ai envie de partir. N’était-ce le froid qui me gèle les pieds, je m’esquiverai. Car celui-là n’a que faire de diriger. Ce qui l’intéresse : prendre la parole et la conserver. Le voilà à présenter l’orchestre, remercier les bailleurs de fonds, se féliciter d’être là, au monde et parmi nous. Et de nous détailler ce qui va suivre, ce qu’on va entendre, ce qu’on devra en penser, etc.

C’est le cours de musique à l’usage du grand public. On m’explique (puisque je ne sais pas et que je fais ma mauvaise tête), on me rassure, on dédramatise, on fait de l’humour, dans le genre vous verrez ça va bien se passer. De fait, Saint Saëns ça ne fait pas mal du tout. Même, je n’ai rien senti. Pareil avec Pulcinella. Pourtant, là, le chef ne s’en cache pas, à peu de choses près : des fois Stravinski c’est difficile, mais avec moi, vous verrez, pas le temps de dire ouf.

Du reste, on vous joue un petit morceau là, un autre ici, encore un, histoire de vous habituer. Ah, chef et orchestre, quelle patience ! Et il en faut avec des animaux comme nous. Ça n’est plus un concert, c’est une cuillerée pour papa, une cuillérée pour maman.

Comme je maugrée presque haut, mes voisins, ravis, m’affirme que c’est comme à la télé, paraît-il dans une émission titrée La Boîte à musique. Grand bien leur fasse. Et le jeune Benjamin Lévy (sur le programme) de s’activer avec force gestes démonstratifs. Ceci n’a qu’une fonction : il y en a qui dirige, mais moi je dirige.

De l’interprétation et de la forme, rien à dire. Ni en bien ni en mal. On joue ce qui est marqué. Pas toujours dans l’ordre, mais avec conviction. Le public applaudit à chaque pause, histoire de ne rien rater. Du coup, le chef fait rapplaudir tel ou telle soliste. Les altos, le cor, le trombone, tout le monde y passe. Seuls Bernstein, Stravinski, Beethoven et Saint Saëns sont fatigués. Et guère souriants, à l’encontre du Benjamin Lévy Orchestra.

Pour finir, annonce des futurs concerts, invitation à nous rendre au Théâtre des Arts, et tenez-vous bien, le petit plus : un bon de réduction. L’offre spéciale : pour le concert Robert Schumann, une place achetée, une place offerte. Comme à la foire : douze croustillons achetés, trois gratuits. Alors, Kreisleriana ou Maison Milot, fondé en 1890 ? Allez, Benjamin, encore un effort, on les aura !

3 Réponses à “CCLVII.”


  • Mais qu’espériez-vous au juste ? Vous n’êtes pas à Moscou ou Saint-Peter, quand même ! Ils « exécutent » et puis voilà, c’est déjà ça…

  • « Des animaux comme nous », dites-vous?
    Michel Perdrial, dans un de ses « persiflages », nous faisait par de son impression d’être « comme du bétail » dans les nouveaux locaux du 102 dédié aux musiques actuelles.
    Du coup, mon statut de serf parmi les serfs me fais redresser le dos et lever le menton…

  • * nous faisait part

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