CCLIII.

Pour qui a connu ces temps, elle se tenait près de la rue Thiers, dans cette portion de la rue Beauvoisine qui n’est pas la rue Beauvoisine, qui l’est tout de même, mais qui n’est qu’un prolongement de celle des Carmes. Enfin, vous voyez, là où il y avait Manufrance, La Maison du Lin, la pâtisserie Omar, etc. Bref, là, en ce lieu, se tenait, assise sur son pliant, une petite vieille vendant des billets de loterie nationale.

Qu’on relise ce paragraphe : on y notera autant de rappels d’un Rouen à jamais oublié. Vous me direz… Oui, vous n’avez pas tort. Croyez-vous à la chance ? Si, par mégarde, à la télé, je tombe sur le tirage du Loto, j’observe les boules avec terreur. La 44 sort, puis la 12, et la 26… Jamais je n’aurai coché ces cases de ma grille. Sort le 5, puis le 19. Celles-ci, oui. Puis le numéro de la chance (pas celui-là). Bref, j’ai perdu dix ou douze millions. Et gagnés quatre euros. Enfin pas gagné, mais pas perdu. Tout comme.

Yolande, une de mes bonnes amies (l’expression ne s’emploie plus), achetait chaque semaine un billet. Un six, grand-mère, disait-elle. Entendez qu’il fallait que le numéro du billet se termine par ce chiffre. Si la vieille n’en avait plus, elle prenait un huit, mais le cœur n’y était pas. Yolande ne gagnait jamais. Parfois remboursée, ce qui passait pour une chance. Une seule fois, elle gagna quelque chose de pas mal… qu’elle s’empressa de dépenser chez le fourreur de la rue Ganterie. Un manteau de skons, il me semble. Ça existe ça le skons ?

J’oublie de dire que la vieille aux billets avait pour particularité d’être manchote. On dit unijambiste mais pas unibrasiste. On a tort. Pas facile de vendre des billets d’une main. A l’époque, pour les bancroches, la chance des autres procurait un emploi. Ça passait pour une compensation. Où l’avait-elle perdu, son bras, la vieille ? A la guerre disait-on. Laquelle ?

Qui de Yolande ou de moi à quitté l’autre ? Aucun souvenir (enfin si, mais bon…) Je n’ai jamais été un fameux six. Même pas un huit acceptable. Quand à elle… Elle était (là encore comme on ne dit plus) méridionale. Entendez de la Provence. De la Provence avé l’acent, qu’elle avait peu du reste. Dans mon souvenir, elle était née (avait vécu ?) à Vallauris. Ou approchant. Raison pour laquelle, depuis que ces horreurs sont revenues à la mode, je pense à elle. Comme quoi les regrets…

A moins que ce ne soit le contraire. Pourquoi la vieille à un bras a-t-elle retrouvé ma mémoire ? Loterie nationale, tirage ce soir ! Qui n’entendait ce cri des rues d’autrefois ! Le Loto de la télé n’a pas ce charme. Il en a d’autres. J’imagine mal d’y voir, un soir, sait-on jamais, ma petite vieille présider au tirage. La chance d’une seule main ? Vous n’y pensez pas. Ce bras manquant, c’est celui de la guigne. Mais lequel des deux est l’autre ?

Et Yolande, alors ? Oh, Yolande…

1 Réponse à “CCLIII.”


  • Je vous trouve un tantinet trop patient. A votre place, j’aurais rétorqué : « la littérature de 1954 vous dit m…. ».

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......