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Archive mensuelle de novembre 2010

CCLVII.

Malgré moi, me voici au concert. Des gens charmants s’évertuent à vouloir me distraire. Ça n’est pas tant la musique, que le fait de sortir. Voir du monde, me déranger. Donc, l’orchestre de l’opéra de Rouen, énième animation, et tralala sous le vocable d’orchestre en fête. Le lieu, une vague usine, est improbable. Chaises en plastique, estrade de guingois, musiciens frigorifiés (ils le sont vraiment). Le programme, distribué d’abondance, promet Saint Saëns, Beethoven, Stravinski, Bernstein. Pourquoi non ?

Le chef arrive. Ayant vu, il y a trois ou quatre ans, Georges Prêtre, je le trouve bien jeune. Deux minutes et j’ai envie de partir. N’était-ce le froid qui me gèle les pieds, je m’esquiverai. Car celui-là n’a que faire de diriger. Ce qui l’intéresse : prendre la parole et la conserver. Le voilà à présenter l’orchestre, remercier les bailleurs de fonds, se féliciter d’être là, au monde et parmi nous. Et de nous détailler ce qui va suivre, ce qu’on va entendre, ce qu’on devra en penser, etc.

C’est le cours de musique à l’usage du grand public. On m’explique (puisque je ne sais pas et que je fais ma mauvaise tête), on me rassure, on dédramatise, on fait de l’humour, dans le genre vous verrez ça va bien se passer. De fait, Saint Saëns ça ne fait pas mal du tout. Même, je n’ai rien senti. Pareil avec Pulcinella. Pourtant, là, le chef ne s’en cache pas, à peu de choses près : des fois Stravinski c’est difficile, mais avec moi, vous verrez, pas le temps de dire ouf.

Du reste, on vous joue un petit morceau là, un autre ici, encore un, histoire de vous habituer. Ah, chef et orchestre, quelle patience ! Et il en faut avec des animaux comme nous. Ça n’est plus un concert, c’est une cuillerée pour papa, une cuillérée pour maman.

Comme je maugrée presque haut, mes voisins, ravis, m’affirme que c’est comme à la télé, paraît-il dans une émission titrée La Boîte à musique. Grand bien leur fasse. Et le jeune Benjamin Lévy (sur le programme) de s’activer avec force gestes démonstratifs. Ceci n’a qu’une fonction : il y en a qui dirige, mais moi je dirige.

De l’interprétation et de la forme, rien à dire. Ni en bien ni en mal. On joue ce qui est marqué. Pas toujours dans l’ordre, mais avec conviction. Le public applaudit à chaque pause, histoire de ne rien rater. Du coup, le chef fait rapplaudir tel ou telle soliste. Les altos, le cor, le trombone, tout le monde y passe. Seuls Bernstein, Stravinski, Beethoven et Saint Saëns sont fatigués. Et guère souriants, à l’encontre du Benjamin Lévy Orchestra.

Pour finir, annonce des futurs concerts, invitation à nous rendre au Théâtre des Arts, et tenez-vous bien, le petit plus : un bon de réduction. L’offre spéciale : pour le concert Robert Schumann, une place achetée, une place offerte. Comme à la foire : douze croustillons achetés, trois gratuits. Alors, Kreisleriana ou Maison Milot, fondé en 1890 ? Allez, Benjamin, encore un effort, on les aura !

CCLVI.

Déjeuner mensuel à la Brasserie Paul avec Molineux. Conversation sur le commerce local et il y a de quoi dire. Amusant de constater que l’ami de trente ans, désormais retiré des affaires, jauge les choses avec détachement, un brin de fatalité, et une certaine ironie. On l’a connu combattif autant que pugnace, le voici philosophe. Rien que sur un sujet séculaire, le stationnement en ville, il me fait presque la leçon. Piéton militant, combien de fois ne me suis-je pas fait rembarré par lui (et d’autres) en prétendant que le règne de la bagnole en ville était voué à disparition. Que ne disais-je là !

Aujourd’hui, devant son veau en cocotte, il prend un air bonasse et m’assure que, ne m’en déplaise, se garer c’est fini ! Sa mauvaise foi m’inciterait presque à changer de camp. A quoi bon partager un repas et ne pas débattre en affrontant les points de vue ? Hélas (tant mieux ?) les années nous ont limé les dents.

Il y a longtemps, lors d’un même déjeuner, sortant du Jolly Ox, Molineux en vint presque aux mains avec le patron des Chaussures Alexandre lors de la mise en voie piétonne de la rue Ganterie. Le premier refusait la transformation, le deuxième l’appelait de ses vœux. Boutiquiers guère accommodants, ils s’invectivaient sur le trottoir à l’effroi mesuré de la clientèle.

La chose ne manquait pas de sel car les Chaussures Alexandre était un genre de magasin chic, tout de vitres et de lumières, de clarté et d’assurance. Calme, confort, sérénité, c’est ce qui convient à la vente de chaussures. Le contraire d’aujourd’hui où le commerce qui marche, n’est que tapage, bruits et criailleries. La plupart des boutiques lorgnent sur la Saint-Romain, la tradition foraine en moins.

Dans des décors et des sonorités ébouriffantes, Il n’y a que vendeuses et patrons qui soient translucides. Le plus souvent absents au monde, comme si ce qui se passe dans la boutique ne les concernait plus. De fait, en toute connaissance de cause, les boutiquiers s’engagent à la création d’une énième association. En ai-je parlé ? Ces laborieux ont choisi comme champion le sire de Montchalin, homme-lige du duc de Normandie et de ses dévoués barons. On n’y a d’autre but que de refaire ici une vraie braderie et de redynamiser les fêtes Jeanne d’Arc.

On voit par là que le Moyen-âge a encore de beaux jours. A moins qu’il ne s’agisse d’un ultime sursaut ? Avant quoi ? Molineux, qui les connaît par cœur, m’assure qu’en ce domaine tout est vain. Le commerce c’est avant tout la clientèle. Laquelle poussera la porte si ce qui est à l’intérieur l’attire. Qu’on me cite, à Rouen, un magasin original, imaginatif, accueillant, et que ce qu’on y trouve, on ne le voit pas ailleurs.

Faire les boutiques, c’est se distraire. Or, ici, tout ramène au quotidien le plus prosaïque. Parcourir en flânant l’hyper-centre, c’est ne pas être surpris tout en cherchant à l’être. En vain. Donc à entretenir la frustration. D’où le succès des croissanteries. Tiens, à propos…

CCLV.

Ce dimanche, au Clos Saint-Marc, sous la pluie intermittente, un jeune homme un peu vieux me tend, sans conviction, un tract du Nouveau Parti Anticapitaliste. En manchette et caractères menaçants : On n’est pas résignés ! Contrairement au tracteur, moi si. Mais, qui en doute, pour d’autres raisons.

Je crois savoir que le déterminé, quoique nonchalant, tracteur fait partie du personnel municipal. Ceci expliquerait cela ? Possible. Qui plus est, il œuvrerait dans le secteur des bibliothèques. Encore ! Dites, c’est une obsession ! Non, la faute en revient à la presse locale qui a ouvert plusieurs fois ses colonnes (façon de dire) à ce néo-trotskyste. D’abord lorsqu’il a été exclu de la CGT et ensuite lorsqu’il a inauguré une petite section sudiste en nostre bonne mairie.

Notez que se faire exclure de chez Bernard Thibault relève de l’exploit. Et prouve que notre homme, guère ambitieux, renonce à la carrière. Comme beaucoup de trotskystes, du reste. Oui, je sais, ça dépends lesquels. Toujours est-il, qu’au final, ces dogmatiques sont avant tout des littéraires. D’où les bibliothèques. Ce n’est pas leur plus mauvais côté, d’ailleurs. Ne jamais oublier que leur malheureux ancêtre, Lev Davidovitch, écrivit Leur morale et la nôtre (qu’on ne trouvera pas, j’en jurerai, à la bibliothèque Simone de Beauvoir).

Par bonheur (façon de dire) je possède l’ouvrage, édité dans la jolie collection Libertés (de chez Jean-Jacques Pauvert) et datée de 1966. Si une opération de librairie fut une réussite, ce furent bien ces petits livres sur papier bistre, couverture kraft et d’un format commode. Le catalogue, qui devait beaucoup aux choix de Jean-François Revel, contient des auteurs rares, oubliés et discutables. Le contraire de ceux d’aujourd’hui.

A l’époque, mon exemplaire valait 3 francs et 3,10 avec la taxe locale. C’était quoi trois francs en 1966 ? Ni cher, ni pas cher. Deux paquets de Gauloises, peut-être. N’ai-je pas acheté (et pourquoi donc !) ce bouquin à L’Armitière du temps de la rue de l’École ? L’Armitière d’aujourd’hui (rue des Basnages ou rue Jeanne d’Arc, c’est selon) vend-elle encore beaucoup Léon Trotski ? A mon avis… Enfin, bref.

Au passage je ne résiste pas à m’imaginer que ce fut, en 1966, Ute Moulin qui me rendit la monnaie. Ah, ça, voilà une émotion que les contemporains n’éprouveront plus.

Toujours est-il que, chronique aidant, je me retrouve, ce soir de novembre 2010, avant de m’endormir, à feuilleter Trotski. Avouez que… Pour la forme, j’y pêche ceci : Les moralistes souhaitent par dessus tout que l’histoire les laisse en paix avec leurs bouquins, leurs petites revues, leurs abonnés, leur bon sens et leurs règles. Mais l’histoire ne les laisse pas en paix. Tantôt de gauche, tantôt de droite, elle leur bourre les côtes. Si vous ne trouvez pas que ça sent, à cent lieues, l’auteur déçu…

On n’est pas résignés ! disait le tract. Eh bien, jeunes gens, ne vous résignez pas. Refermez le livre et éteignez (ou pas) la lumière. A votre âge, vous avez mieux à faire qu’à vous endormir avec Trotski (ou Trotsky).

CCLIV.

La mort de Simone Valère n’occasionne guère de lignes. Ça et là, dix à peine. Répétitive question : peut-il en être autrement ? Le Monde, dans son édition du 13 novembre, se fend d’un papier condescendant, dans le genre gentil. Oui, répétitive question : quelles traces laisse-t-on ? Réponse : peu. Ou alors beaucoup. Et dans ce cas, trop.

Le couple Simone Valère – Jean Desailly fut la cause (ce n’est pas le bon mot) d’une de plus fortes émotions de ma jeunesse. En décembre 1953, lorsqu’ils vinrent, au Théâtre Cirque, nous convaincre du bien fondé de On ne badine pas avec l’amour. On ne joue plus Musset, il me semble. Dommage. La jeunesse d’aujourd’hui y apprendrait pas mal de choses. Mais, au présent, on préfère déconstruire. Et ce « on » est celui de gens plus très jeunes, sachant ce qu’ils ont à faire. Ou pas. Ainsi des dernières manifestations sur la réforme des retraites… Mais passons.

Vrai aussi que le couple Desailly Valère n’était pas de la première jeunesse pour incarner Perdican et Camille. L’ennui au théâtre ou au cinéma, c’est qu’il faut (faudrait) avoir l’âge du rôle. Mais comment jouer les peines de cœur lorsqu’on n’en a pas eues ? Là encore répétitive question. Mais vieille réponse : il faut de l’imagination. Et de la compréhension, au sens strict. Enfin bref.

Le correspondant Homais, dans Le Fanal de Rouen, ne laisse rien filtrer de sa méconnaissance de la disparition de Simone Valère. Comme on dit en bon français : c’est quelque part tant mieux. Le quotidien a fort affaire avec sa baisse du lectorat. Il paraît (d’après une source proche du dossier) que la situation n’est pas brillante. Le contraire de brillant, c’est terne. On m’affirme que c’est pire que ça. Dire qu’il y eut, autrefois, la place ici pour deux quotidiens. Voire encore avant, pour trois.

Qui se souvient qu’il y a une bonne trentaine d’années, Paris Normandie vit s’installer un court concurrent à l’enseigne de Rouen Normandie Nouvelles ? Richement loti (quai Gaston-Boulet si ma mémoire est bonne) ce fut un journal professionnel faisant preuve de pas mal d’amateurisme (tout le contraire de P-N.) Son pari d’alors s’appuyait sur un air connu : avoir la couleur de Paris Normandie, l’aspect de Paris Normandie… et n’être pas Paris Normandie. Ça aura duré, quoi, un an ? Guère plus.

Au Coq Hardi (j’avais alors, dans les parages, mon imprimerie) on se passait la nouvelle feuille : – Alors, y dit quoi aujourd’hui, l’ canard. – Quel canard, l’ Normandie ?Non, l’autre, le nouveau, l’ Ronono. Brève de comptoir, de celles qui fondent le lectorat à avoir raison de tout. Ledit Ronono ne fit jamais autrement causer.

Bon, alors, Simone Valère est morte. Après Rosette. Après Jean Desailly. Dans « badine » (terme de métier), il y a cet échange de fin d’acte et de fin de pièce : – Eh bien ! Camille, qu’y a-t-il ?Elle est morte. Adieu, Perdican. Jeunes et vieilles gens, relisez Alfred de Musset. Et pas Rouen Normandie Nouvelles.

CCLIII.

Pour qui a connu ces temps, elle se tenait près de la rue Thiers, dans cette portion de la rue Beauvoisine qui n’est pas la rue Beauvoisine, qui l’est tout de même, mais qui n’est qu’un prolongement de celle des Carmes. Enfin, vous voyez, là où il y avait Manufrance, La Maison du Lin, la pâtisserie Omar, etc. Bref, là, en ce lieu, se tenait, assise sur son pliant, une petite vieille vendant des billets de loterie nationale.

Qu’on relise ce paragraphe : on y notera autant de rappels d’un Rouen à jamais oublié. Vous me direz… Oui, vous n’avez pas tort. Croyez-vous à la chance ? Si, par mégarde, à la télé, je tombe sur le tirage du Loto, j’observe les boules avec terreur. La 44 sort, puis la 12, et la 26… Jamais je n’aurai coché ces cases de ma grille. Sort le 5, puis le 19. Celles-ci, oui. Puis le numéro de la chance (pas celui-là). Bref, j’ai perdu dix ou douze millions. Et gagnés quatre euros. Enfin pas gagné, mais pas perdu. Tout comme.

Yolande, une de mes bonnes amies (l’expression ne s’emploie plus), achetait chaque semaine un billet. Un six, grand-mère, disait-elle. Entendez qu’il fallait que le numéro du billet se termine par ce chiffre. Si la vieille n’en avait plus, elle prenait un huit, mais le cœur n’y était pas. Yolande ne gagnait jamais. Parfois remboursée, ce qui passait pour une chance. Une seule fois, elle gagna quelque chose de pas mal… qu’elle s’empressa de dépenser chez le fourreur de la rue Ganterie. Un manteau de skons, il me semble. Ça existe ça le skons ?

J’oublie de dire que la vieille aux billets avait pour particularité d’être manchote. On dit unijambiste mais pas unibrasiste. On a tort. Pas facile de vendre des billets d’une main. A l’époque, pour les bancroches, la chance des autres procurait un emploi. Ça passait pour une compensation. Où l’avait-elle perdu, son bras, la vieille ? A la guerre disait-on. Laquelle ?

Qui de Yolande ou de moi à quitté l’autre ? Aucun souvenir (enfin si, mais bon…) Je n’ai jamais été un fameux six. Même pas un huit acceptable. Quand à elle… Elle était (là encore comme on ne dit plus) méridionale. Entendez de la Provence. De la Provence avé l’acent, qu’elle avait peu du reste. Dans mon souvenir, elle était née (avait vécu ?) à Vallauris. Ou approchant. Raison pour laquelle, depuis que ces horreurs sont revenues à la mode, je pense à elle. Comme quoi les regrets…

A moins que ce ne soit le contraire. Pourquoi la vieille à un bras a-t-elle retrouvé ma mémoire ? Loterie nationale, tirage ce soir ! Qui n’entendait ce cri des rues d’autrefois ! Le Loto de la télé n’a pas ce charme. Il en a d’autres. J’imagine mal d’y voir, un soir, sait-on jamais, ma petite vieille présider au tirage. La chance d’une seule main ? Vous n’y pensez pas. Ce bras manquant, c’est celui de la guigne. Mais lequel des deux est l’autre ?

Et Yolande, alors ? Oh, Yolande…

CCLII.

Du côté de Grammont, sur les ruines d’une ex-future médiathèque, on se félicite d’une bibliothèque dédiée à Simone de Beauvoir. Chez les Municipaux, l’heure est à l’exultation et à l’exaltation (l’expiation sera pour 2014). Mais, comme dit Carabine, c’est pas l’ tout, que s’y passe-t-il ? D’après ce que j’en lis, on sourit aux anges devant les étagères. Pour quels livres ? Ben, des livres, quoi, vous savez bien.

Avez-vous Chantier interdit au public de Nicolas Jounin, La Maison de Paul Andreu, La Puissance des pauvres de Majid Rahnema… tous ouvrages parus les années passées et distingués à un titre ou à un autre ? J’ajoute, et jusqu’ici tous absents des bibliothèques locales.

Ah, des livres comme ça ? Non, ça fait peur... A Grammont, il y a des bandes dessinées. Plus de 7000. Et aussi des films, 2000. Ça fait 9000 en tout. D’où Simone-de-Beauvoir. Pour Les Belles images et Tout compte fait. Mais assez de mauvais esprit.

Il paraît (ou paraîtrait) que la neuve bibliothèque, ouvrage technique, permet de gérer, self pour self, le prêt. On me parle d’une borne où j’enregistrerai moi-même le livre emprunté. Pour restituer ledit, il me suffira de le déposer dans la boite de retour (bon débarras). La réclame l’assure : grâce à ce système, l’usager gagne en autonomie. Mais, chers amis, je n’ai pas besoin d’autonomie, j’ai besoin de La Puissance des pauvres… Ah là là, quel crampon ! Tous les hommes sont mortels. Et vivement.

Rouen Magazine, journal officiel de la commune, poursuit : ainsi les bibliothécaires gagneront du temps et seront disponibles pour le public. Ah, tant mieux, les filles vont m’acheter La Maison de Paul Andreu. Mais non, voyons, ce qu’elles feront (dixit le bulletin paroissial) c’est se recentrer sur leur mission de conseil, de renseignement et d’accompagnement et aussi sur la mise en valeur des collections. Oui, je vois… En bon vieux françois, ça s’appelle réduction des effectifs. D’où Les Bouches inutiles.

La preuve ? Les chanoines de la mairie avertissent : l’année prochaine cette technique s’étendra à Saint Sever, Parment et Villon. Pourquoi Villon où l’on n’emprunte pas ? Et pourquoi pas les Capucins ? Parce que les Capucins, ça va fermer, pauv’ pomme. Bref, La Force des choses.

Dans ma bibliothèque favorite, celle que je fréquente, on me signale que depuis octobre, je peux emprunter vingt livres pour un mois. Merci, la prochaine fois, j’apporterai un caddie. Bref, la quantité plutôt que la qualité, des prix cassés… Et que dire de la trop fameuse bibliothèque virtuelle ! Ou du retour des livres qu’on ramène désormais dans n’importe quelle bibliothèque, façon sournoise de traiter les bibliothécaires comme de simples manœuvres. Ces livres ne vous sont rien. Ce ne sont que des marchandises.

Un livre ou un autre, une bibliothécaire ou une autre, une médiathèque ou une autre, un lecteur ou un autre… De ceux-ci et de ceux-là, moins on en verra, mieux on se portera. Oui, Simone de Beauvoir ou pas, ça ne s’arrange pas. Bon alors, quoi ? Rien, Une mort très douce.

CCLI.

Dimanche, Clos Saint-Marc, en cette veille de Toussaint où je n’ai que faire. Sinon d’aller au cimetière ? Là encore, ça peut attendre. Soleil éblouissant, presque cruel et qui préfigure l’été de la Saint-Martin. Reste la chine et ses chineurs, autre sorte de cimetières. Je m’attarde à la compulsion d’une montagne de livres chez le brocanteur habituel, le moins mauvais cheval des brocanteurs.

Il y a là une lectrice, entre deux âges, aussi compulsive. Elle entreprend un jeune couple, parlant seule, mais les prenant à témoins. De ses lectures, de sa vie, du temps qu’il fait. Elle brandit un exemplaire d’Harry Potter. Ma petite-fille les a tous lus. Et c’est des gros livres, hein ! Elle a dix ans. Elle a beaucoup de livres. Dans sa bibliothèque, tout est rempli. Et sa bibliothèque, ça fait bien… Elle avise une armoire… La moitié de ça… Qu’il y a-t-il sur les étagères ? On n’en saura rien. Et tant mieux. L’important c’est que la petite lise. Ou ai déjà lu. Vrai que, plus vite elle sera débarrassée…

Le jeune couple sourit, opine, ne s’engage pas, feuillette un volume de ci, de là. Il échange un mot ou deux avec sa compagne. Lui semble timide. La grand-mère force son avantage. C’est un Benoîte Groult qu’elle nous met sous le nez. Ah, ça, c’est ma copine. Oui, oui, vous riez, mais elle, avec Gisèle Halimi, elles ont tout fait pour nous. On s’est battues, oui. A la jeune femme : Si aujourd’hui vous pouvez… hein, on se comprend, c’est grâce à elles. Elle baisse d’un ton : Elles et Simone Veil, faut pas y toucher. 

Déficit de l’âge, elle me prend à témoin. Je reste de marbre, absorbé par L’Homéopathie du docteur Jacques Michaud (Denoël, 1957). Le jeune homme ouvre un livre, le passe à sa compagne, Tiens, Boris Vian. La fille semble s’intéresser. La vieille : Ah lui, il chantait Le Déserteur, c’était interdit… Plus maintenant, mais à l’époque… Le garçon respecte des personnes âgées. Vous cherchez quoi ? interroge-t-elle. Lui : un roman de Céline, Mort à crédit. L’impénitente enchaîne : Je l’ai lu, et l’autre là, comment ça s’appelle, La nuit quelque chose

Ma vanité l’emporte : Le Voyage au bout de la nuit (de quoi j’ me mêle !) Oui, c’est ça (me voici enrôlé !) Mais y a aussi la guerre, hein, et tout ce qu’il a fait ! Ça non, faut pas l’oublier ! J’étais jeune, mais je m’en souviens bien… Le ton est à l’avertissement. Le petit couple commence à se lasser. Moi, j’ dis faut qu’ tout le monde vive. Les juifs, les noirs, les arabes, tout ça… Comme j’ dis toujours, c’ qu’on a fait à ces gens là, ce serait aujourd’hui, on l’ ferait pas à des animaux…

La jeune génération s’est éloignée, Boris Vian en poche. Vaincue ou convaincue ? Malgré la leçon, a-t-elle appris grand-chose ? Moi, non. Encore que… Saviez-vous que les homéopathes classent leurs patients en trois catégories : les carboniques, les phosphoriques et les fluoriques ? Je me demande laquelle rejoindre…

CCL.

Qui se souvient, rue de la République, de La Carpe d’or, magasin d’articles de pêche, et du mannequin du trottoir vêtu d’un costume complet en ciré vert ? Il était là, perpétuel, montant la garde, chaque jour que le dieu des pêcheurs faisait. Mais qui pêche ? Personne. Ou tout le monde (Dieu sait !).

Mais aussi, qui se souviendra, rue de la République, de Légende militaire, magasin d’uniformes en surplus, et du mannequin du trottoir vêtu en horse-guard ? Là, perpétuel, montant la garde, chaque jour que le dieu des guerriers fait. Mais qui guerroie ? Personne. Ou tout le monde (Dieu sait !).

Tout ça pour dire que tout change et que rien ne change. Chacun le monde sait, et Dieu le premier. Ainsi a-t-il fait le monde tel qu’il est. Les pêcheurs, les horse-guards, et le reste. Même la rue de la République, ses bars, ses kebabs, ses restaurants, ses agences immobilières… tout ça, c’est lui. Même le pressing. Même le marchand de timbres. Même l’antique sex-shop.

Il y eut aussi, longtemps, la permanence électorale de Patrick Herr, député de la perpétuelle majorité (même à l’opposition). On pouvait y voir un curieux escalier à vis, bien à l’image de tous les intérieurs de cette rue. Le XIXe siècle presqu’en vrai. On s’inscrira en faux contre qui avancerait que Dieu a créé la permanence électorale de Patrick Herr. A ce niveau, Dieu ne fait pas de politique. Il en a une sainte horreur.

Le père de Patrick Herr, outre de professer aux Beaux-arts, faisait des aquarelles. De mon temps, lorsqu’on avait l’esprit avancé, l’usage était de s’esclaffer devant ses vues lavées de gris où surnageaient de brefs effets de couleurs. Quelqu’un (qui ?) disait : C’est pas mal ce qu’il fait, mais à la fin, pourquoi passe-t-il tout sous la douche ? On riait. On n’avait pas tort. Aujourd’hui, on rigole moins. On a raison. A y regarder, ces aquarelles donnent la mesure du chemin parcouru, celui de l’art modeste. Avouons que c’est devenu rare. En ce moment.

Les carpes ont la réputation d’être muettes. Elles en savent trop long. Sagesse des poissons et sagesse des horse-guards qui ont, eux aussi, la réputation de ne pas l’ouvrir. Or, il y a tant à dire. Je ne m’en prive guère. J’ai même scrupule parfois (mais oui…) à dauber sur tel ou telle. Comme une bonne personne m’a dit un jour : vous êtes qui pour juger les gens ? Vrai, personne.

Durant la guerre d’Algérie, le directeur d’un hebdomadaire célèbre disait, à propos des pétitions : quelqu’un qui signe représente 300 000 personnes, soit ceux qui ne signent pas, mais qui sont d’accord. On se récriait. Sortant son porte-mine, il démontrait, multiplications et divisions (alors pas de calculettes) l’évidence de l’axiome. Nous n’étions pas convaincus. A tort ?

Que dirait-il aujourd’hui, où tout le monde signe et personne ne vote ? L’homme politique (à commencer, simple exemple, par Patrick Herr) ne le sait que trop : impossible de s’accaparer les non-votants, les abstentionnistes, ceux qui votent avec leurs pieds. Qu’on appelle comment déjà ? Les pêcheurs à la ligne.




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