CCXLIX.

On pouvait, autrefois, rejoindre la rue de la République par la rue Saint-Amand. C’était un large passage traversant plusieurs cours bordée de diverses entrées d’immeubles. Par la rue de la République, l’entrée se faisait à côté de l’armurerie à la façade si caractéristique, l’une des plus belles (ce qu’il en reste) de cette rue. On aboutissait rue Saint-Amand, au débouché des ruines de l’ancienne abbaye, aujourd’hui à l’ombre de l’immeuble assez joliment restauré et identifié comme l’un des plus anciens de la ville.

Désormais le passage est fermé. D’abord rue de la République, puis du côté Saint-Amand. Porte cochère et forte grille rendent impossible ce chemin étrange, un peu inquiétant, parcours d’un âge ancien comme tous les passages. Il y avait là un peu du vieux Rouen de l’âge industriel, celui qui a le plus mal survécu.

Longtemps, mes parents employèrent une bonne nommée Mariette. Ce devait être avant ma naissance car je l’ai toujours connue. Personnalité redoutable, caractère fantasque et volonté de fer, Mariette se nommait en réalité Moïra. Ce prénom, évocateur d’un roman de Julien Green (auteur oublié) répugnait à ma mère. Elle lui préférait celui de Mariette. Toutes les bonnes s’appellent Marie, sauf Mariette chantonnait mon père. Enfant, je n’avais guère à me soucier du passé de Mariette en Moïra. J’appris plus tard qu’elle avait été Salutiste, tenant une mission en Afrique du Sud, à Cape Town pour être précis. Mais c’était quand ?

De cette foi transversale, Mariette avait conservé la part la moins bonne. Un jour, je devais avoir six ou sept ans, donc vers 1936 ou 37, la supposée luthérienne déviée m’emmena en promenade. Celle-ci aboutit au passage Saint-Amand, dans un local dont je sus par la suite qu’il se nommait la salle Bethezda. Dans mon souvenir, ça ressemblai à une crèche de Noël genre papier rocher, étoiles scintillantes, lumignons bleutés, portraits de Jésus et vitraux d’outre-tombe. Enfin, il me semble.

Là, dans une atmosphère plutôt rigolote mais qu’on voulut m’en faire souvenir comme effrayante, j’assistais à un office évangéliste. Le pasteur s’évertuait dans la règle des passions bibliques. Cantiques, psalmodies, contritions, yeux révulsés et transes, plusieurs participants se roulèrent au sol. J’enjolive peut-être.

A peine rentré, je racontai la séance à mes parents médusés. Quelle histoire ! Et Moïra, qu’on renvoya à ses casseroles, de pleurer d’abondance. L’inexplicable : elle resta chez nous, nos promenades se bornèrent au jardin Solferino et ses entours. Dame, c’est que les bonnes bonnes…

Bien des années après, la salle Bethezda existait toujours. Je ne sais trop ce qu’on y fabriquait. La même chose qu’autrefois, sans doute. Mais la mode avait passé. C’est aujourd’hui qu’on y reverrait du monde. Moïra est morte, je crois, vers le début des années Soixante. Elle s’était mise à boire et on l’enferma à Grugny. Ma mère y allait en visite et en revenait navrée. Enfin, me semble-t-il. On n’aimait guère parler de tout ça.

Lit-on encore Julien Green ? Guère, d’après les bibliothécaires. On lui préfère Hennig Mankell ou Bernard Verber. Vrai que c’est moins risqué. Et pour les méninges, plus reposant.

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