CCXLII.

Alors, madame Louise, il semble que les locataires du sixième aient déménagé ? M’en parlez pas, bon débarras. Pensez, mon pauvre monsieur Félix, des gens de rien du tout, soi-disant des peintres, des artistes à moitié fous, des barbouilleurs, oui ! Peut-être qu’un jour, ils seront célèbres… Pensez-vous ! Des farceurs, les rois de l’esbroufe et j’vous dis pas dans quel état y z’ont laissé l’appartement ! Une honte ! Des bouteilles vides partout, du linge sale, et les matelas tachés, faut voir comme ! Et des dessins cochons sur les murs, que c’en est révoltant. Et j’ vous parle pas des cabinets !

Bah, dites, entre nous, le propriétaire… Ah, ça oui, vous pouvez le dire ! Dès qu’y sont arrivés, j’lui ai dit : Monsieur Laurent, c’est pas du monde pour vous ! Vous qu’aimez le standinge, ces rapins là, ça va tout vous salir et ça va gêner les aut’ locataires. L’a rien voulu entendre. « J’en ai besoin pour écrire mon livre » qu’y disait. Moi j’veux bien, n’empêche, des noubas comme il y a eues et qu’on a entendues jusque dans la rue, et des jusqu’à deux heures du matin ! Ah, ça, un qui s’est régalé, c’est l’épicier du coin ! Ah, ouiche, il en a livré du liquide !

Et le jour où y z’ont voulu peindre mon pauv’ Mitsou en rouge ! « C’est pour faire un fauve » qu’ils braillaient dans les étages ! J’vous demande ! Et la fois où ils ont ramené « vous savez qui ». Toute une bande, des gens d’la haute, que j’aurais jamais cru ça ! Et ça buvait, et ça chantait ! Ah, on en a entendu, des vertes et des pas mûres ! Y venaient du square Verdrel. Le facteur m’a dit qu’il s’en est passé de belles là-bas !

« Il faut que la jeunesse s’amuse » a dit monsieur Laurent. Oui que j’réponds, mais y a jeunesse et jeunesse. Il a pas répliqué. Enfin, peintres ou pas peintres, oust, les voilà partis. J’suis certaine qu’y z’ont pas payé le restant de loyer ! J’lui ai dit à monsieur Laurent, exigez un mois d’avance ! Pensez-vous, y a rien eu à faire. « Il faut aider les artistes » qu’y m’a dit. C’t homme là, l’est trop bon ! Ça jouera contre lui. C’est comme la fois où…

Dites, madame Louise, les peintres, ont-ils laissé quelque chose, un dessin, une toile ? Mais oui, puisque vous m’en parlez, tenez, là, dans ma loge, sur ma pile à repasser, un grand dessin, des femmes nues dans tous les sens. J’sais pas ce qu’ c’est. Pour moi, ni queue ni tête. Mais si, madame Louise, regardez, c’est écrit sur l’envers : « Valérie, étude pour un paravent » Ah oui, vous dites vrai, c’est écrit. En tous cas, j’veux pas de ça chez moi, c’est trop triste. Tenez, il est à vous. Merci, madame Louise. De rien, monsieur Félix, des locataires comme vous, c’est le bonheur des concierges.

4 Réponses à “CCXLII.”


  • Ah, et bien vous me paraissez extrêmement en verve, Monsieur Félix !
    C’est pas comme « en bas », si vous saisissez l’olibrius dont auquel je cause…

  • Il arrive parfois que les « concierges » (mot connoté péjorativement, car correspondant à la fois à un métier assez précis et à une psychologie de type « beauf ») soient beaucoup moins caricaturales.
    Pour faire court : plus fines et cultivées que certains des locataires de l’immeuble qu’elles (ou ils) gardent et nettoient, tout en rendant de menus services
    De ce point de vue, un bon livre pour casser nos stéréotypes : « L’élégance du hérisson », de Muriel Barbery

  • Eh bien, Monsieur Félix, on se fait tancer ? Vous allez voir, à la prochaine réunion du Komsomol !

  • Komsomol = jeunesses communistes.
    Peut-être que M Félix est susceptible encore d’y adhérer et en a envie, je n’aurai pas l’outrecuidance de lui demander son âge ni ses convictions politiques, passées et/ou actuelles (car çà peut d’ailleurs varier au cours de la vie). Pour moi en tout cas, une chose est sûre : c’est impossible, car je suis nettement trop vieille

    Sinon sur le fond aucune intention de « tancer » M Félix ; c’est pourquoi j’ai bien dit « nos », en parlant de stéréotypes. Quant au livre de Muriel Barbery, il mérite, de mon point de vue, d’être lu (le film est nettement inférieur, toujours à mon avis)

    M Félix sait que je suis une lectrice fidèle, admiratrice de son style (je le lui ai écrit à plusieurs reprises), parfois un peu dubitative sur le fond sous-jacent. Mais dubitative seulement. Est-ce crime de lèse-majesté ?? Il semble – je me trompe peut-être -que M Félix n’apprécie pas spécialement le suivisme.

    De toute façon : c’est de la littérature ; où est le vrai, ou est le faux ? chez M Félix comme chez M Barbery…..

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......