CCXLI.

Rouen, ville aux cent clochers. On connaît l’histoire. Allez-vous à la messe ? Guère. Moi, peu : les enterrements surtout. Étant donné, désormais lesdits clochers se vendent en pièces détachées. Au plus offrant, chapelles, couvents, églises…. A tout prendre, une redite des biens nationaux. Nos modernes acheteurs ne sont pas moins sympathiques que ceux de 1789. Il s’agit avant tout d’être dans les affaires, d’en faire et fructueuses.

De grandes âmes s’émeuvent. Voici nos cloîtres à l’encan. Que ces beaux esprits ne sont-ils entrés dans les ordres et en prière ! Les couvents seraient pleins. Vrai aussi que dans les ordres, ils y sont, mais pas pour la même cause. Il n’empêche, que va devenir le couvent des Dominicains ? Après la Compassion, après le collège Bellefonds, après les Augustines, les Clarisses, les Célestins… sans parler d’autres, Rouen s’effiloche. Nous n’avons plus les moyens et nous n’avons plus la foi. Il faut fermer, il faut vendre.

Sommes-nous condamnés à revivre les années Soixante-dix ? Oui, lorsque Jean Lecanuet, grand destructeur, s’en prenait au quartier Est. Ah, il peut reposer, lui et sa charmante épouse, à St-Georges de Boscherville ! En l’occurrence, l’église est bonne fille. Le couvent des sœurs de la Visitation, en haut de la rue des Capucins, fut une rude affaire. Travaillant alors pour Louis Arretche, je et d’autres, on se doutait de ce qui s’y tramait. La construction du futur lycée Jeanne d’Arc (taisons le nom du sinistre qui…) requérait-elle de raser un bâtiment pur jus XVIIe siècle ? Aujourd’hui, on dirait non. A l’époque aussi, mais on passa outre.

Un jour de l’été 1970, entré en possession des clefs (quelle complicité chez certains !) j’ai hanté les locaux désertés. La présence des sœurs y était palpable. Couloirs reluisants de propreté, séchoir attendant le linge, cuisines fraîches de la fraîcheur des dimanches… Au réfectoire, d’antiques inscriptions latines ornaient les murs. Sur un banc, gisait, débroché, un livre merveilleux. J’ai laissé le silence sur place. Dix semaines plus tard, la démolition commençait. Et s’acheva. Ah oui, Rouen au XXIe siècle, l’Europe, l’avenir, la modernité, le contemporain, etc. A la Mairie, le furieux souriait de toutes ses dents.

Bon, alors, et les Dominicains ? On en regretterait presque (je dis presque) le fiasco de la Direction Régionale des Affaires Culturelles qui devait s’y établir avec le faste qu’on sait. Hélas, plus la foi, plus les moyens. Fermons, vendons. Et sourions. Toujours. Ceux-là ou d’autres. Les mêmes.

Mais rassurons-nous. Il paraît (je dis il paraît) que ledit couvent serait en passe d’être acheté par un vieux monsieur très riche. Un Rouennais, un peu imprimeur ou architecte, un brin collectionneur, amateur d’art, mauvais caractère aussi, il faut le reconnaître. Ne voulant rien changer aux lieux, il projette, aux beaux jours, d’ouvrir les jardins pour y recevoir. On servira de la limonade parfumée, on mangera de fins gâteaux, on jouera au mah-jong, on dira des poésies, on chantera, on dansera même. Les filles auront de jolies robes, les garçons porteront des pantalons de golf. Ce sera charmant.

A six heures quinze, le réveil le sortit de son rêve

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