CCXXXVII.

Jérôme, neveu favori, revient d’Allemagne. Stage industriel, en Bavière, à Bamberg. La ville, fort ancienne, n’a pas été bombardée durant la dernière guerre et, m’apprend Jérôme, est classée au patrimoine mondial par l’Unesco. Il ne tarit pas de satisfaction des semaines passées là-bas. Architecture, gens, conditions de vie, climat, etc. Je lui apprends (à mon tour) qu’à Bamberg, Hoffmann (celui des Contes), passa les plus belles années de sa vie. Après (et avant) il fut plus malheureux que jamais. Comme tous les romantiques allemands, du reste. Ou français. Nerval en tête.

Mais Jérôme n’est pas romantique. Il est de son temps. Et comme Français, il n’est pas à l’aise en ce moment. Surtout à deviser avec ses petits camarades allemands. Par bonheur, ces derniers manquent de l’ironie nécessaire. Ils sont, comment dit-on, pragmatiques. Plus du tout romantiques. Ils ne jugent pas. Ils cherchent à comprendre. Bref, ils embarrassent. Jérôme ne sait quoi dire ou répondre. Quand à rendre des comptes…

Avez-vous parlé de la guerre d’autrefois ? Tu parles, Charles… Jérôme et ses amis hésitent entre celle de Trente ans et les chevaliers teutoniques. Comme dit la chanson : ils ont des visions de cinéma. Rien d’autre. Viendra un temps où, à Bamberg ou ailleurs, la jeunesse aura du mal à se convaincre de ce que fut l’Allemagne d’autrefois, de ce que fut la France. Et de ce qu’il en fut des amitiés franco-allemandes. A chaque pas d’histoire, l’inaudible guette.

A Jérôme, je raconte ceci : lors de la visite à Rouen (en juillet 1962) du chancelier Conrad Adenauer, un groupe s’était massé au passage du cortège, à l’entrée du square Verdrel, avec une banderole marquée nous n’oublions pas. Belle brochette de nostalgiques qui ne voulaient rien entendre de la réconciliation. Quand à signaler qu’on n’oublie pas à un ancien déporté, antinazi toujours, cela ne relève même plus de la bêtise ! D’autant que, on l’imagine, il n’aurait pas fallu gratter beaucoup pour découvrir derrière cette carapace d’indignation mémorielle, un ramassis de combattants de la dernière heure. Comme on disait dans ces années : Résistant ? Ah, oui, résistant du 32 août.

Au vrai, Rouen ne fut jamais une ville gaulliste. Ni très résistante. Il suffit de voir les images d’une des dernières visites ici (en mai 1944) du maréchal Pétain pour s’en convaincre. Je le sais, j’y étais. Notez que la visite d’un chef d’état c’est une distraction. Ceux qui acclamaient le grand soldat ou le sauveur de la patrie ne croyaient pas si bien dire. Dans six mois, en octobre, ils en acclameraient un autre, de grand soldat et de sauveur de la patrie.

Mêmes gens et mêmes vivats ? Ce serait trop simple. A cela une bonne raison : un Rouennais de mai 44 n’est pas encore un Rouennais d’octobre. Et un Rouennais d’octobre 44 n’est plus (n’a jamais été) un Rouennais de mai. Je le sais, j’y étais. Et puis l’important, c’est la ferveur, l’enthousiasme, la croyance. Comme disait je ne sais plus qui : ne jamais avoir peur de déconner. Pour le reste, patientons.

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