CCXXXVI.

Mon Rouen se rétrécit. De plus en plus me retiennent mêmes quartiers, mêmes rues, mêmes boutiques, mêmes portes. Ou ce qu’il en reste. Je hante. L’autre soir, rentrant de dîner au Vieux-Marché, je prends par la rue Gros-Horloge (j’aimerai écrire rue de la Grosse-Horloge, comme autrefois). Passée la rue Jeanne d’Arc et celle du Tambour, j’ai failli tourner à gauche et prendre la rue Massacre.

A cet instant, j’avais une vingtaine d’années et rentrais chez moi. Dans la chambre que j’occupais alors chez les Vignon. Ça n’est pas tant d’avoir vécu là des jours heureux, mais enfin, tout bien pesé… La réalité a vite repris son sens, j’ai rebroussé chemin. De nouveau la rue du Gros-Horloge, de nouveau la pâtisserie Périer, de nouveau l’Hôtel du Nord, Leynaert, les Tissus Voisin… Rien ne change et tout change.

Le restaurant dont je sortais est quelconque. Mais autant pour ses prix. A une table proche, une famille touristique, anglaise je crois, je n’ai pas bien saisi. En bout, une petite fille en fauteuil roulant. Tête brinquebalante, gestes sans ordre, un corps comme fracassé, regard perdu. Devant elle, un genre d’ordinateur avec lequel elle communique. Appuie sur des touches, je veux ceci, je veux cela… Parents attentifs, empressés. Ni trop ni pas assez. Les plus bouleversés, c’était la serveuse et moi.

Pourquoi raconter cet épisode ? Comme on dit : ça m’a remué. Signe que je vieillis ? Probable, et pas dans les meilleurs termes. D’où mon écart rue Massacre ? Va savoir. A l’époque je ne dînais pas au restaurant. J’achetais de la charcutaille, en bas, chez Justin. Comme il n’était pas question d’apporter à manger chez les Vignon, j’allais le plus souvent, avec mes victuailles, au café tenu par madame Yvonne, à deux pas. J’ai dû raconter ça quelque part.

Plus tard, j’ai beaucoup fréquenté le Café de Rouen, endroit calme et reposant. Tout de verre, tout de vert, sombre avec de grands miroirs. Des banquettes en cuir, vrai ou faux. C’était un café de rendez-vous où on pouvait être sans être vu. L’amant pouvait y attendre son amante, l’amante son amant. Heureux temps. Où s’attendent les amants de nos jours ? Mais s’attendent-ils ? Je n’en sais rien. Heureux homme.

S’attendait-on pour un moment à l’Hôtel du Nord ? Probable. L’Hôtel du Nord… l’hôtel où l’on dort… qui s’en souvient ! Y dormait-on l’après-midi ? Je m’en voudrais de bousculer la réputation d’une maison qui n’eut jamais que celle de l’accueil et du sérieux. Plus tard, lorsque j’habitais rue de Fontenelle, j’ai souvent prêté (trop souvent) mon appartement l’après-midi. Rien de plus sinistre que de rentrer le soir, de voir son lit refait à la va vite, deux verres sales et de soupçonner dans l’air un parfum que vous ne connaissez pas (parfois, oui, vous le reconnaissiez). Pourquoi raconter ça ? Peut-être pour instruire la petite fille au fauteuil. Allez savoir… les turpitudes des adultes, ça intéresse toujours les enfants. En tous cas, c’est tout ce que je peux lui apporter. Ou lui soumettre. Comme on veut.

2 Réponses à “CCXXXVI.”


  • C’est pas tellement gai…

  • Non, mais c’est beau. Monsieur, ils existent encore des amants qui s’attendent ! Pensez vous que l’amour est mort? et pourquoi le serait-il? Il résiste à la virtualité, ce vide, cette vacuité.

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