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Archive mensuelle de septembre 2010

CCXLII.

Alors, madame Louise, il semble que les locataires du sixième aient déménagé ? M’en parlez pas, bon débarras. Pensez, mon pauvre monsieur Félix, des gens de rien du tout, soi-disant des peintres, des artistes à moitié fous, des barbouilleurs, oui ! Peut-être qu’un jour, ils seront célèbres… Pensez-vous ! Des farceurs, les rois de l’esbroufe et j’vous dis pas dans quel état y z’ont laissé l’appartement ! Une honte ! Des bouteilles vides partout, du linge sale, et les matelas tachés, faut voir comme ! Et des dessins cochons sur les murs, que c’en est révoltant. Et j’ vous parle pas des cabinets !

Bah, dites, entre nous, le propriétaire… Ah, ça oui, vous pouvez le dire ! Dès qu’y sont arrivés, j’lui ai dit : Monsieur Laurent, c’est pas du monde pour vous ! Vous qu’aimez le standinge, ces rapins là, ça va tout vous salir et ça va gêner les aut’ locataires. L’a rien voulu entendre. « J’en ai besoin pour écrire mon livre » qu’y disait. Moi j’veux bien, n’empêche, des noubas comme il y a eues et qu’on a entendues jusque dans la rue, et des jusqu’à deux heures du matin ! Ah, ça, un qui s’est régalé, c’est l’épicier du coin ! Ah, ouiche, il en a livré du liquide !

Et le jour où y z’ont voulu peindre mon pauv’ Mitsou en rouge ! « C’est pour faire un fauve » qu’ils braillaient dans les étages ! J’vous demande ! Et la fois où ils ont ramené « vous savez qui ». Toute une bande, des gens d’la haute, que j’aurais jamais cru ça ! Et ça buvait, et ça chantait ! Ah, on en a entendu, des vertes et des pas mûres ! Y venaient du square Verdrel. Le facteur m’a dit qu’il s’en est passé de belles là-bas !

« Il faut que la jeunesse s’amuse » a dit monsieur Laurent. Oui que j’réponds, mais y a jeunesse et jeunesse. Il a pas répliqué. Enfin, peintres ou pas peintres, oust, les voilà partis. J’suis certaine qu’y z’ont pas payé le restant de loyer ! J’lui ai dit à monsieur Laurent, exigez un mois d’avance ! Pensez-vous, y a rien eu à faire. « Il faut aider les artistes » qu’y m’a dit. C’t homme là, l’est trop bon ! Ça jouera contre lui. C’est comme la fois où…

Dites, madame Louise, les peintres, ont-ils laissé quelque chose, un dessin, une toile ? Mais oui, puisque vous m’en parlez, tenez, là, dans ma loge, sur ma pile à repasser, un grand dessin, des femmes nues dans tous les sens. J’sais pas ce qu’ c’est. Pour moi, ni queue ni tête. Mais si, madame Louise, regardez, c’est écrit sur l’envers : « Valérie, étude pour un paravent » Ah oui, vous dites vrai, c’est écrit. En tous cas, j’veux pas de ça chez moi, c’est trop triste. Tenez, il est à vous. Merci, madame Louise. De rien, monsieur Félix, des locataires comme vous, c’est le bonheur des concierges.

CCXLI.

Rouen, ville aux cent clochers. On connaît l’histoire. Allez-vous à la messe ? Guère. Moi, peu : les enterrements surtout. Étant donné, désormais lesdits clochers se vendent en pièces détachées. Au plus offrant, chapelles, couvents, églises…. A tout prendre, une redite des biens nationaux. Nos modernes acheteurs ne sont pas moins sympathiques que ceux de 1789. Il s’agit avant tout d’être dans les affaires, d’en faire et fructueuses.

De grandes âmes s’émeuvent. Voici nos cloîtres à l’encan. Que ces beaux esprits ne sont-ils entrés dans les ordres et en prière ! Les couvents seraient pleins. Vrai aussi que dans les ordres, ils y sont, mais pas pour la même cause. Il n’empêche, que va devenir le couvent des Dominicains ? Après la Compassion, après le collège Bellefonds, après les Augustines, les Clarisses, les Célestins… sans parler d’autres, Rouen s’effiloche. Nous n’avons plus les moyens et nous n’avons plus la foi. Il faut fermer, il faut vendre.

Sommes-nous condamnés à revivre les années Soixante-dix ? Oui, lorsque Jean Lecanuet, grand destructeur, s’en prenait au quartier Est. Ah, il peut reposer, lui et sa charmante épouse, à St-Georges de Boscherville ! En l’occurrence, l’église est bonne fille. Le couvent des sœurs de la Visitation, en haut de la rue des Capucins, fut une rude affaire. Travaillant alors pour Louis Arretche, je et d’autres, on se doutait de ce qui s’y tramait. La construction du futur lycée Jeanne d’Arc (taisons le nom du sinistre qui…) requérait-elle de raser un bâtiment pur jus XVIIe siècle ? Aujourd’hui, on dirait non. A l’époque aussi, mais on passa outre.

Un jour de l’été 1970, entré en possession des clefs (quelle complicité chez certains !) j’ai hanté les locaux désertés. La présence des sœurs y était palpable. Couloirs reluisants de propreté, séchoir attendant le linge, cuisines fraîches de la fraîcheur des dimanches… Au réfectoire, d’antiques inscriptions latines ornaient les murs. Sur un banc, gisait, débroché, un livre merveilleux. J’ai laissé le silence sur place. Dix semaines plus tard, la démolition commençait. Et s’acheva. Ah oui, Rouen au XXIe siècle, l’Europe, l’avenir, la modernité, le contemporain, etc. A la Mairie, le furieux souriait de toutes ses dents.

Bon, alors, et les Dominicains ? On en regretterait presque (je dis presque) le fiasco de la Direction Régionale des Affaires Culturelles qui devait s’y établir avec le faste qu’on sait. Hélas, plus la foi, plus les moyens. Fermons, vendons. Et sourions. Toujours. Ceux-là ou d’autres. Les mêmes.

Mais rassurons-nous. Il paraît (je dis il paraît) que ledit couvent serait en passe d’être acheté par un vieux monsieur très riche. Un Rouennais, un peu imprimeur ou architecte, un brin collectionneur, amateur d’art, mauvais caractère aussi, il faut le reconnaître. Ne voulant rien changer aux lieux, il projette, aux beaux jours, d’ouvrir les jardins pour y recevoir. On servira de la limonade parfumée, on mangera de fins gâteaux, on jouera au mah-jong, on dira des poésies, on chantera, on dansera même. Les filles auront de jolies robes, les garçons porteront des pantalons de golf. Ce sera charmant.

A six heures quinze, le réveil le sortit de son rêve

CCXL.

Banalité : il n’y a plus de magasins attrayants. De boutiques qui intriguent. Qui sortent de l’ordinaire. Dans le commerce, l’originalité effraie. Être dans la norme est une sauvegarde. Une assurance contre les méventes.

D’où des rues aussi animées qu’elles sont vaines. A quoi bon ? Faire les vitrines, de nos jours, c’est s’ennuyer. L’un pour l’autre, l’un dans l’autre, tout se vaut. Fringues, godasses, coiffeurs, parfums essentiels, cabinets d’immobilier… voilà pour nos pérégrinations. A s’écarter, ce ne sont que kebabs, pizzerias, restaurants sans plus, bars à bières… Ces litanies en sont de véritables : longues et ennuyeuses. Et le pèlerin que je suis (bientôt j’étais) a peine à y trouver l’acte de foi.

Désormais, à faire mon petit tour, en lieu et place des vitrines, je regarde les gens. Qui eux aussi se ressemblent. L’impression, encore, que l’un ou l’autre… Tu vieillis de plus en plus me dit Jérôme. Alors, je vais mourir. Mon neveu n’est pas un tendre : Si c’est pour dire des bêtises, le plus tôt sera le mieux. Dans ces instants, Dieu qu’il ressemble à ma sœur.

Laquelle se prénommait Célestine (mes parents, pas malins), avait la foi, épousa un Vietnamien et mourut en avril 1994 dans un accident de voiture. Je n’en parle jamais. Surtout pas ici. Mais j’y pense. Souvent. Parfois. Enfin, bref.

Une lectrice souligne que je parlais beaucoup d’alcool. Trop ou toujours ? Comme l’affirma un fameux coureur cycliste : c’est à l’insu de mon plein gré. Écrivant, on n’est jamais seul. Vrai que je ne bois plus (parole d’ivrogne). Enfin, moins. Plus jamais d’apéritifs. Seulement du porto. Et du beaujolais, juliénas avant tout. Comme dit mon médecin : c’est toujours de l’alcool. Il y a peu, il me faisait la leçon sur je ne sais quoi (en fait, je sais très bien). J’ai répliqué : vous poussez loin le bouchon. Lui, du tac au tac : vous parlez d’expérience ! Ce garçon est charmant, mais depuis peu, il m’exaspère. N’était-ce son habilité à jouer de ma carte vitale, je le planterais là.

Bouchon pour bouchon, alcool ou pas, pour en revenir à mes chères boutiques, plus personne, j’en jurerais, ne se souvient, rue Saint Lô, de La Maison du Bouchon. Un magasin pour embouteilleur et caviste en chambre. Pas pour savantasses œnologues, non, une boutique pour des gars qui se faisaient livrer, sur le port, une barrique de 500 litres, et mettaient eux-mêmes en bouteilles. Avec étiquettes, et tout et tout. J’en ai connu, du genre pénible, avec des salamalecs autour du pinard, toute la cuistrerie que j’ai eu horreur.

Oui, la Maison du Bouchon. Décor rutilant, un monde de liège, de bois vernis, de fûts en exposition, porte-bouteille, bouchons toutes catégories, capsules, goupillons … bref tout pour la cave et rien pour le reste. Ce qui, au final, advint.

On cherche en vain aujourd’hui ce qui pourrait en tenir lieu. Des bouchons ou autre chose. Des boutiques comme des musées. Bref de l’histoire. C’est la conclusion : nos magasins ne racontent plus rien. Ou alors des histoires qui ne sont pas pour nous. Mais pour qui ?

CCXXXIX.

Un des derniers feuilletons du village aura été le rachat des salles Gaumont de la rue de la République. Tour de passe-passe, on les a rebaptisé Omnia, hommage sommaire au passé. Lequel ne reviendra pas. Car ce qu’on verra ici, ce ne sera pas ce qu’on voyait là-bas (et vice-versa). Le cinéma se meurt ou va à sa perte, c’est tout comme. L’Art Septième loge désormais dans des galeries commerciales. Il n’a pas tort, quelle meilleure cachette ? Ce n’est pas là qu’on ira le chercher.

Quand les Municipaux s’occupent d’art, fusse de cinéma, c’est que ça va mal. D’abord, ils croient que ça les regardent. Ils croient qu’ils sont là pour secourir cinéma, théâtre, peinture, musique, danse, etc. et roudoudous… Ils croient que ça plait aux nouveaux habitants (si ce n’est aux nouveaux militants). Qu’en secourant, ils (nous) voteront pour eux. Quand ? La prochaine fois.

Il paraît que dans l’opposition municipale on commence à réfléchir. On parle de reconquête. On s’amuse au jeu des listes. Et toi, tu prendrais quoi comme délégation ? La culture ou les cimetières ? T’sais, mois, la Culture... Mais dites, c’est encore loin 2014 ! On aura le temps de voir l’Omnia République transformé en Maison de je ne sais trop quoi. Pas faute de spectateurs. Faute d’envie. De désir comme on dit. Oui, ici ou ailleurs, on ne sent guère une envie de cinéma.

Il n’y a pas que l’opposition qui se réunit, il y la majorité. Du moins, en partie. On me dit que les Verts se préparaient à prendre du recul. Ou de l’avant. A aller dans la salle d’à côté voir si on n’y projetait pas un meilleur film (vrai que celui d’en ce moment…) Mais nos Municipes ont pris les devants. Guillaume Grima (brocardé pour son costume) a été écarté. Privé de cinéma. Et de roudoudou.

A l’entracte, dans le hall, les plus mécontents ne sont pas si mécontents. Grima par ci, Grima par là… à la longue, le charmant jeune homme avait trop de succès. Même les vieux cinéphiles, ceux qui connaissent le programme de la semaine, l’avaient à la bonne. L’ouvreuse en parle à la caissière, la caissière à l’opérateur… Vous connaissez la suite : c’est revenu aux oreilles de Jean-Michel. Ah oui, Mongrédien ? Euh, oui.

Il y avait autrefois une chose simple et reposante : Le Coucou, salle art et essai, là-haut, rue du Chant des Oiseaux. C’était sans histoire, sauf les films. Un brin déglinguée la salle, mais de bon ton. Un plafond peint en bleu nuit avec des étoiles. Après démolition, on y a construit un super-market. Ce qui arrivera à Guillaume s’il continue à se mal conduire, à vouloir quitter l’orchestre pour monter au balcon.

Mon pauvre ami ! Il n’y a plus d’orchestre, d’ouvreuse, d’entracte… Fini tout ça. Il n’y a même plus de cinéma. Aujourd’hui on va au complexe Z visionner le dernier Chabrol. Tiens, lui aussi est mort. Comme Guillaume Grima ? Ah non, lui, il est comme toutes les stars, immortel. Et, chers spectateurs, il sera prochainement sur votre écran.

CCXXXVIII.

On a enterré P***, il y a peu. Enterré, façon de dire, car son corps a été incinéré. Cendres au vent, jardin du souvenir… Ils étaient peu à se recueillir. Pas de famille, quelques amis, des copains de régiment comme on ne dira bientôt plus. Tout ça sur la Costa Brava où le garçon vivait retiré. Ou enterré. Ou incinéré. Pareil au même.

P***avait fait la guerre d’Algérie. Vingt huit mois sous Guy Mollet, ça compte. C’est même ce qui l’a démoli. Entendez qu’il y eut un avant et un après. Que sont devenus ses carnets qu’il écrivit à l’époque ? Envolés eux aussi ? Il m’en avait passé divers extraits que je n’ai pas conservés. Dommage. On y parlait du 1/66ème régiment d’artillerie, de campements, de sorties, de permissions en ville. Alger, Oran, Marseille. D’un grand bateau blanc aussi, pris pour rentrer en France, Le Kairouan… On s’en souvenait à cause la chanson : J’aimerais tant voir Syracuse

Des cahiers d’écoliers d’autrefois, de ceux qu’on nommait des cahiers de brouillon. Un papier qui buvait, mais comme P*** écrivait au stylobille, ça bavait moins. Traits épais, pleins et déliés pour une guerre sur laquelle il avait peu à raconter. Vrai, à lire, c’était comme un séjour aux colonies. Du moins, ce qu’il en disait. Y avait-il autre chose à voir ? Pas sûr.

Son unité se trouvait au Zaccar. Détail d’autant plus drôle, qu’il avait vécu son enfance dans le quartier de la Croix de Pierre. Drôle parce qu’au début de la rue Orbe, il existait un marchand de vins à l’enseigne des Caves du Zaccar, région d’importants vignobles. Ça ne s’invente pas. Je ne suis pas dépaysé m’écrivait-il. N’empêche. Ajoutons aussi que P*** ne but jamais une goutte d’alcool. Le roi de l’Orangina… disait-on. Orangina qui, si je ne m’abuse, est un soda originaire d’Algérie (à vérifier).

Oui, que sont devenus ses carnets ? Méritent-ils qu’on s’en souvienne ? Comme on se souvient des Caves du Zaccar, de Guy Mollet, du Kairouan, et pendant qu’on y est, de la Costa Brava. Quand à la guerre d’Algérie, c’est l’avalanche ! Entendez qu’on s’en souvient trop et pas sous la bonne latitude. Ou longitude. A vous de voir.

Autre chose. Primo, il paraît que L’Écaille, où j’ai dîné en juin, a fermé. Porterai-je malheur aux restaurateurs ? Si oui, attendez-vous à d’autres fermetures. En premier lieu, je vais m’attaquez au Vieux-Marché, à La Couronne, par exemple.

Deuxio, Meier pâtissier ayant, lui aussi, fermé, on vend à l’encan son mobilier Art Déco. A deux pas, on a (vaguement) classé monument historique Le Métropole, troquet renommé pour les visites de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Tromperie des choix ! Chez Meier, j’ai dégusté, des années durant, d’exquis éclairs au café. Ça méritait, il me semble, autant le classement.

Tertio, on se repaît, en ce moment (pourquoi ?) du chanteur Joe Dassin. N’a-t-il pas épousé, un temps, Christine Delvaux, fille du photographe Delvaux-Madeleine, établi rue Général-Leclerc ? On en parla beaucoup à l’époque. Plus maintenant.

Quatro, à propos de l’élue rencontrée l’autre soir… Mais c’est trop tard !

CCXXXVII.

Jérôme, neveu favori, revient d’Allemagne. Stage industriel, en Bavière, à Bamberg. La ville, fort ancienne, n’a pas été bombardée durant la dernière guerre et, m’apprend Jérôme, est classée au patrimoine mondial par l’Unesco. Il ne tarit pas de satisfaction des semaines passées là-bas. Architecture, gens, conditions de vie, climat, etc. Je lui apprends (à mon tour) qu’à Bamberg, Hoffmann (celui des Contes), passa les plus belles années de sa vie. Après (et avant) il fut plus malheureux que jamais. Comme tous les romantiques allemands, du reste. Ou français. Nerval en tête.

Mais Jérôme n’est pas romantique. Il est de son temps. Et comme Français, il n’est pas à l’aise en ce moment. Surtout à deviser avec ses petits camarades allemands. Par bonheur, ces derniers manquent de l’ironie nécessaire. Ils sont, comment dit-on, pragmatiques. Plus du tout romantiques. Ils ne jugent pas. Ils cherchent à comprendre. Bref, ils embarrassent. Jérôme ne sait quoi dire ou répondre. Quand à rendre des comptes…

Avez-vous parlé de la guerre d’autrefois ? Tu parles, Charles… Jérôme et ses amis hésitent entre celle de Trente ans et les chevaliers teutoniques. Comme dit la chanson : ils ont des visions de cinéma. Rien d’autre. Viendra un temps où, à Bamberg ou ailleurs, la jeunesse aura du mal à se convaincre de ce que fut l’Allemagne d’autrefois, de ce que fut la France. Et de ce qu’il en fut des amitiés franco-allemandes. A chaque pas d’histoire, l’inaudible guette.

A Jérôme, je raconte ceci : lors de la visite à Rouen (en juillet 1962) du chancelier Conrad Adenauer, un groupe s’était massé au passage du cortège, à l’entrée du square Verdrel, avec une banderole marquée nous n’oublions pas. Belle brochette de nostalgiques qui ne voulaient rien entendre de la réconciliation. Quand à signaler qu’on n’oublie pas à un ancien déporté, antinazi toujours, cela ne relève même plus de la bêtise ! D’autant que, on l’imagine, il n’aurait pas fallu gratter beaucoup pour découvrir derrière cette carapace d’indignation mémorielle, un ramassis de combattants de la dernière heure. Comme on disait dans ces années : Résistant ? Ah, oui, résistant du 32 août.

Au vrai, Rouen ne fut jamais une ville gaulliste. Ni très résistante. Il suffit de voir les images d’une des dernières visites ici (en mai 1944) du maréchal Pétain pour s’en convaincre. Je le sais, j’y étais. Notez que la visite d’un chef d’état c’est une distraction. Ceux qui acclamaient le grand soldat ou le sauveur de la patrie ne croyaient pas si bien dire. Dans six mois, en octobre, ils en acclameraient un autre, de grand soldat et de sauveur de la patrie.

Mêmes gens et mêmes vivats ? Ce serait trop simple. A cela une bonne raison : un Rouennais de mai 44 n’est pas encore un Rouennais d’octobre. Et un Rouennais d’octobre 44 n’est plus (n’a jamais été) un Rouennais de mai. Je le sais, j’y étais. Et puis l’important, c’est la ferveur, l’enthousiasme, la croyance. Comme disait je ne sais plus qui : ne jamais avoir peur de déconner. Pour le reste, patientons.

CCXXXVI.

Mon Rouen se rétrécit. De plus en plus me retiennent mêmes quartiers, mêmes rues, mêmes boutiques, mêmes portes. Ou ce qu’il en reste. Je hante. L’autre soir, rentrant de dîner au Vieux-Marché, je prends par la rue Gros-Horloge (j’aimerai écrire rue de la Grosse-Horloge, comme autrefois). Passée la rue Jeanne d’Arc et celle du Tambour, j’ai failli tourner à gauche et prendre la rue Massacre.

A cet instant, j’avais une vingtaine d’années et rentrais chez moi. Dans la chambre que j’occupais alors chez les Vignon. Ça n’est pas tant d’avoir vécu là des jours heureux, mais enfin, tout bien pesé… La réalité a vite repris son sens, j’ai rebroussé chemin. De nouveau la rue du Gros-Horloge, de nouveau la pâtisserie Périer, de nouveau l’Hôtel du Nord, Leynaert, les Tissus Voisin… Rien ne change et tout change.

Le restaurant dont je sortais est quelconque. Mais autant pour ses prix. A une table proche, une famille touristique, anglaise je crois, je n’ai pas bien saisi. En bout, une petite fille en fauteuil roulant. Tête brinquebalante, gestes sans ordre, un corps comme fracassé, regard perdu. Devant elle, un genre d’ordinateur avec lequel elle communique. Appuie sur des touches, je veux ceci, je veux cela… Parents attentifs, empressés. Ni trop ni pas assez. Les plus bouleversés, c’était la serveuse et moi.

Pourquoi raconter cet épisode ? Comme on dit : ça m’a remué. Signe que je vieillis ? Probable, et pas dans les meilleurs termes. D’où mon écart rue Massacre ? Va savoir. A l’époque je ne dînais pas au restaurant. J’achetais de la charcutaille, en bas, chez Justin. Comme il n’était pas question d’apporter à manger chez les Vignon, j’allais le plus souvent, avec mes victuailles, au café tenu par madame Yvonne, à deux pas. J’ai dû raconter ça quelque part.

Plus tard, j’ai beaucoup fréquenté le Café de Rouen, endroit calme et reposant. Tout de verre, tout de vert, sombre avec de grands miroirs. Des banquettes en cuir, vrai ou faux. C’était un café de rendez-vous où on pouvait être sans être vu. L’amant pouvait y attendre son amante, l’amante son amant. Heureux temps. Où s’attendent les amants de nos jours ? Mais s’attendent-ils ? Je n’en sais rien. Heureux homme.

S’attendait-on pour un moment à l’Hôtel du Nord ? Probable. L’Hôtel du Nord… l’hôtel où l’on dort… qui s’en souvient ! Y dormait-on l’après-midi ? Je m’en voudrais de bousculer la réputation d’une maison qui n’eut jamais que celle de l’accueil et du sérieux. Plus tard, lorsque j’habitais rue de Fontenelle, j’ai souvent prêté (trop souvent) mon appartement l’après-midi. Rien de plus sinistre que de rentrer le soir, de voir son lit refait à la va vite, deux verres sales et de soupçonner dans l’air un parfum que vous ne connaissez pas (parfois, oui, vous le reconnaissiez). Pourquoi raconter ça ? Peut-être pour instruire la petite fille au fauteuil. Allez savoir… les turpitudes des adultes, ça intéresse toujours les enfants. En tous cas, c’est tout ce que je peux lui apporter. Ou lui soumettre. Comme on veut.

CCXXXV.

Chacun l’a remarqué : on ne vend plus les journaux dans la rue. Du moins en province (en région, n’est-ce-pas). Peut-être à Paris ? Un peu. Enfin bref. Vrai aussi que, pour ce qu’on y lit, pas de quoi le crier en plein vent. On ne vendra plus l’Intransigeant en annonçant l’assassinat du roi de Yougoslavie ou de Serbie. Dommage, mais c’est comme ça. Quand on y pense, l’intransigeant, quel titre ! Surtout à l’époque où il fallut, bon gré mal gré, transiger.

Alors qu’aujourd’hui, tout le monde intransige. Par la voie des journaux ou d’Internet. Les médias n’est-ce-pas… Plus de rois à assassiner vraiment. Donc faisons-le au virtuel. Au véritable chamboul’ tout ! A l’intraitable Guignol ! Voilà les titres méritant le contemporain. Qu’on en profite, à mon avis ça ne durera pas. Pas tant à cause d’une quelconque censure, mais parce qu’on va se lasser. Un jour viendra où cela n’intéressera plus. Il y aura plus urgent.

Les journaux d’autrefois avaient de beaux intitulés, venus d’on ne sait où. Lorsque j’étais jeune (pas tant que ça) je lisais Adam. Une sorte de revue féminine, mais pour hommes. Avec du militaire, du sportif, du baroud, de l’aventure, de la mode aussi. Pour les hommes qui en avaient. Ou qui en ont. Le tout à la sauce des années Cinquante ou Soixante. Plutôt chic avec du Alain Delon, du Jean-Paul Belmondo, du Maurice Ronet, le genre Feu follet… Pour ceux qui savent. Et qui aiment.

Je baignais là-dedans. Je pensais que j’en étais. Qu’il fallait que j’en sois. On me le faisait croire aussi. Tout ça à conjuguer à l’imparfait plus qu’au passé. Comme les regrets. Enfin bref.

Longtemps, chaque matin, j’ai pris mon petit déjeuner au Café des Postes. Oui, je sais, il s’agit, en fait, du Café de la Poste, mais je n’y peux rien, j’ai toujours en tête un hypothétique café des postes. Un grand crème et un pain beurre. Et je lisais les journaux. Ceux du matin : Le Figaro, L’Aurore, Combat, Paris-Normandie … Puis, revenu, vers six heures, ceux du soir, France Soir et Le Monde. A l’époque, ça coutait à peine, y compris le petit-déjeuner et l’apéritif. Les journaux s’achetaient au petit kiosque établi sur le trottoir, près du café. Un petit vieux qui arrangeait ça de façon attrayante et sympathique. Un de ceux qui y croyaient. Ils n’existent plus.

Qui ? Les journaux et leurs vendeurs. Des uns et des autres, ni attrayants ni sympathiques. Qui lit encore la presse à l’heure de l’apéritif ? Il suffit de faire Les Floralies, Le Socrate et L’Échiquier pour être renseignés. Vous me direz, des cafés et des journaux… Comme dit la chanson : même les cafés crème n’ont plus le goût que tu aimes.

A ce propos, j’ai apprécié les propos d’un récent ministre fustigeant les habitués de Saint-Germain des Prés. Comme dit l’autre, ça m’a rappelé ma jeunesse. Que voulez-vous, on les références qu’on peut. Ainsi, l’autre jour, je croise une élue locale, fraîche et comme revenue de vacances… mais laissons ça pour une prochaine chronique.




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