CCXXXIII.

Durant près de vingt ans un surnommé Moineau tint ses assises rue de la République, au bar Le Miramar. Chaque soir, sauf fermeture du dimanche, chacun était certain de le trouver accoudé au comptoir. Qu’est-ce que tu prends Moineau ? Et lui, sans variété, de répondre : une menthe à l’eau. Qu’est que ça fait, à la longue, dans l’estomac, de boire dix fois ou douze fois par jour, une menthe à l’eau (entendez une mentalo). Un médecin le dirait. Un intérieur fluorescent, comme la lueur, la nuit des aiguilles du réveil. Peut-être. Parfois, quelquefois, rarement, farce lui était faite de lui servir un plein demi de chartreuse verte. Ça en faisait rire certains. Au début. Pas après.

Moineau était un garçon curieux. Attachant. Le genre bricoleur. Un peu maquereau, un peu indic, beaucoup turfiste. Perpétuel chômeur, toujours prêt à rendre service. T’as un plafond à repeindre, t’as un transport à faire, tu veux revendre ta 404 ? Voyez Moineau. Jamais l’arnaque ou le manque de parole. En revanche, fallait pas être pressé. Et mon robinet, Moineau ? Le verre de menthe, reposé, d’un ton sans réplique : Il arrive. A qui revenait par trop à la charge, c’en était fini de la pose de linoléum, du coup de peinture, du copain et de sa camionnette.

Quelquefois Moineau disparaissait. Et Moineau, on le voit plus. Le patron du Miramar fermait à demi les yeux. Pourquoi insister et manquer de goût. Disons Bonne Nouvelle ou la campagne, histoire de se mettre au vert, autre avatar. Puis, un beau on revoyait l’engin, modeste, souriant, l’œil aguerri. Tiens Moineau ! Qu’est-ce que tu prends ? En dehors du Miramar, où trouver Moineau ? Personne ne le savait, même si certains (les mêmes) croyaient le savoir. Ainsi naissent les surnoms. Moineau parce que pas grand, pas gros, l’œil vif. Sur la branche, sur la brèche.

Dis-donc Moineau, ça te dit, ma sœur déménage ? Dis-donc Moineau, j’ai mon charbon à rentrer… Dis-donc Moineau, je cherche… Quoi au juste ? Tout et rien. C’était dans ses moyens. Un jour, un frigo, une gazinière, un manteau de cuir taille 42… Un autre, un demi-cochon, une caisse de chablis, cinquante mètres de corde… Sans parler des occasions qu’il ramenait dont on ne sait d’où. Dis-donc l’artiste, ça t‘intéresse une pendule ? Dis-donc, ça t‘intéresse un tourne-disque ? Un chien, un espagnol breton ? Une fenêtre à p’tits carreaux, c’est du chêne t’sais ! Le tout à l’avenant. Un jour, un carton de cinquante six boites de conserves. Conserves de quoi ? Z’ont pas d’étiquettes. Un malin : y qu’à en ouvrir une. C’est ainsi que le patron du Miramar, un soir de 1956, a hérité de cinquante deux boites de lait de coco. Mais qui, sous le règne Guy Mollet, buvait Pina Colada ?

Voici le temps d’écrire : La Mort de Moineau. Ce n’est pas la menthe à l’eau qui l’a tué. C’est la bagnole. Comme tant d’autres. Sur le Mont-Riboudet, un soir d’hiver, en traversant. Un transporteur hollandais. Et au Miramar, le patron du de conclure : C’était bien la peine !

3 Réponses à “CCXXXIII.”


  • Encore une bonne raison de se méfier de la menthe (un jour je vous expliquerai).

  • Petite merveille, ce portrait

  • François Henriot

    Moineau de la rue de la République… Serait-ce le Moineau habitué – un ami – du « Petit Bar » de Viviane et André/Dédé la Bricole, en haut de cette même rue? Dans ce cas, Moineau, casquette et clope, y retrouvait assez régulièrement de solides représentants de la corporation journalistique: Daniel Fleury, Marc Lesueur, Lilian Crouail et le plus sympathique des « cocos » – le seul? Je n’espère pas, mais… – Hubert Quint, barbe dense, grande gueule et grand coeur. De temps en temps, sur le coup de 2 h du matin et plus, les hommes des Moeurs – pardon: de la brigade de la Voie publique – passaient la tête à la porte de ce haut petit lieu chaleureux mais/et ô combien alcoolisé: « Eh Vivi, faut penser à fermer! » Viviane fermait. De bonnes minutes plus tard.
    Mon Moineau croisait également chez Viviane « Monsieur Gérard » et son petit chien noir et blanc. Gérard, c’était Gerhard, soldat d’Outre Rhin s’étant retrouvé sur le canal de Caen une certaine nuit du 5 au 6 juin 1944. L’amour – très malheureux – avait fait revenir Gérard en Normandie. Il était resté, et devenu parfaitement Rouennais, comme Moineau.
    PS: J’ai beaucoup, beaucoup aimé votre Saint François d’Assise à Rouen.

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......