CCXXX.

Rouen d’août est désert. Chacun s’en fait la réflexion. Revenu de villégiature (fichue idée), je m’en suis fait la réflexion. Ce mardi, on ne voit que tourisme errant, magasins fermés, rares livraisons, maigres travaux. Ça ou là, une boutique est-elle ouverte, c’est comme une innovation qu’on s’émeut de repérer et qu’on regarde avec insistance. Au vrai, ce jour, je flâne au plus près du mot.

Où trouver un boulanger d’ouvert, je vous le demande ! Maintenant les commerçants sont en congés. Et Carabine de s’indigner : ils veulent vivre comme tout le monde ! Et d’ajouter : c’est dire s’ils en gagnent, de l’argent ! Vrai aussi qu’ils se plaignent assez de n’en point gagner tout le reste de l’année ! Notre clientèle ne peut plus se garer ! La Municipalité ne fait rien ! Etc.

Il n’empêche, partir ne me vaut rien. A peine ai-je eu le dos tourné que P*** est mort. Et qu’on ne me l’a annoncé qu’en rentrant. Vrai aussi que l’aurai-je su, aurai-je fait le déplacement pour un enterrement, un de plus ? Peu probable. Pensez, la Costa Brava, sans parler du déplacement ! P***, ami de cinquante ans, ce qui compte. Un brin plus jeune que moi, mais à peine.

Ce jour, errant rue Ganterie, son portrait se dessine. Bientôt, je n’ai qu’une hâte, me rentrer pour jeter quelques notes. P***, une figure. La discrétion de ses limites. Un aplomb qui virait au caractère. Voilà quelqu’un qui aura réussi à vivre sans contraintes. Comme il l’entendait. C’est-à-dire sans rien faire et en touchant à tout. Portuaire, commerçant, vendeur d’immeubles et de bagnoles, tenancier de snack en bord de plage, moniteur de ski, faussaire, disquaire, galeriste… que sait-on encore ? Un peu maquereau aussi. Comme dit la chanson : il a aussi fait du chantage, c’était surement pour rigoler… 

Toujours beau, plaisant aux femmes (que trop !), il aura jusqu’au bout arborer ce fin sourire ironique qui en disait si long alors que P***, au final, n’avait rien à dire. Nous sommes peu aujourd’hui à l’avoir connu. Combien étaient-ils à l’inhumation ? Sa veuve et ses chiens, j’imagine. Guère plus. Comme on dit dans ces cas là : tout ça pour ça.

Que de parties, que de soirées ! Arrosées ou pas, surtout pour lui qui ne but jamais une goutte d’alcool. Les fins de nuits, au petit matin, au Nico Bar, Chez Gentil, Chez Georges… Ses assises au Parvis, au Prado, au Colombier… J’inscris cette litanie pour mémoire. P*** ou l’homme des bars. Un genre qui, lui aussi, a disparu. Il y a de ça dix ans, lors d’une brève visite (il vivait retiré en Espagne, d’autres diraient planqué) il voulut déjeuner au Chat Bleu, place Beauvoisine. Étonnement : ça n’existe plus ? Eh, non, ça n’existe plus. Comme tant de choses ici. Comme toi. Et bientôt moi à en juger mon moral.

Bref, P*** est mort et la ville est déserte. Dommage qu’il fasse beau. Mais à peine rentré, qu’il pleut. C’est bon signe. Mon boulanger va rouvrir.

1 Réponse à “CCXXX.”


  • Ah non, quand on a la chance de vivre en Normandie (j’en reviens ce soir, hélas..), on s’accroche et on ne dit pas de bêtises comme ça, hein ? A bientôt !

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