CCXXVIII.

Il y a peu, à la radio, une analyste demandait à un mémorialiste : aimez-vous toujours les gâteaux ? Réponse affirmative, et l’interrogatrice de conclure : bravo, c’est que vous êtes resté un enfant ! Échange ravissant que je prends à mon compte. Le goût (irraisonné) de la pâtisserie ne m’a jamais quitté. Ne me quittera pas. Ainsi ne guérit-on jamais de son enfance : jamais rassasié.

Une tarte aux fraises, un éclair, un millefeuille… Rien ne suffit. Toujours recommencer. Nouveau pâtissier, nouvel espoir. Et les déceptions ne font qu’aviver le renouveau du plaisir. Bref, les gâteaux, le encore, encore du sein maternel (et autre chose, n’est-ce pas…)

La psychanalyse, qu’on s’en félicite ou le déplore, c’est commode. Ça permet d’ériger en quasi-maladie les travers de la vie quotidienne. Tout au pathologique. Bref, la morale est devenue clinique. Là où tout commence et finit, chacun le sait : c’est parce que ma mère ne m’aimait pas.

Notez que cela n’excuse pas les mauvais gâteaux. Du moins les médiocres. Or, les pâtissiers de nos jours, avouons que… Il y a une bonne trentaine d’années, sinon quarante, deux ou trois fois la semaine, je remontais la rue Beauvoisine. Sur le côté droit, peu après la rue de la Seille, il y avait un salon de thé. Sans conteste un des meilleurs de la ville. Je ne vous dis que ça. Il n’existe plus.

Juste avant d’y arriver, on avait une curieuse vision, dans une boutique minuscule, celle d’une couturière à bec-de-lièvre, flanquée d’un fils dans un fauteuil roulant et d’un chat noir et blanc dormant sous la lampe. La vision rouennaise de La Dentellière, tableau hollandais passé de mode.

Les mokas au café de Péroche n’avaient pas d’égal. Rien ne les a remplacés. Rien ne les remplacera. Les toiles de Vermeer n’ont plus. Et pourtant l’héroïne de La Laitière, à bien y regarder, s’apprête à faire un gâteau. Lequel ? Mystère. Seule chose qu’on sache, c’est ce que l’industrie alimentaire mondialisée s’en est emparé… du tableau et des gâteaux.

Je ne remonte plus la rue Beauvoisine. J’imagine que la couturière n’y est plus. Pour Péroche, je sais. Fini et bien fini. Si l’on avait du courage, il fallait, ces derniers temps, grimper jusque sur la place, chez Bolzer. C’était pas mal, mais il perdait la main. Fermé lui aussi. Bref, plus de pâtissiers, plus de gâteaux. Plus de tableaux hollandais. Tout à l’impressionnisme. Comme pour la pâtisserie : Au flou barbouillage.

La preuve : trouvez-moi un impressionniste avec une seule pâtisserie. Peut-être Claude Monet et son Déjeuner sur l’herbe (celui-là, pas l’autre) avec, caché derrière une bouteille, un semblant de tarte aux abricots. C’est tout. Et peu.

C’est pour ça que la peinture moderne ne vaut pas la peinture ancienne. Et qu’on regrette la couturière, son fils infirme et le chat Domino. Et qu’on est ravi d’entendre Caroline Eliacheff répliquer à Daniel Cordier : bravo, c’est que vous êtes resté un enfant 

Je profite de cette chronique pour annoncer une pause estivale. Si tout va bien (sait-on jamais…) rendez-vous ici même le 9 août. En cas d’arrêt définitif, les abonnements seront prolongés d’autant.

0 Réponses à “CCXXVIII.”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......