CCXIX.

Promenade devenue habituelle pour beaucoup, longer le quai bas, de la rue de la République jusqu’au bassin Saint-Gervais. Une trotte comme on dit. Incroyable, ceux qu’on y croise, jeunes et vieux, joggers, cyclistes, simples promeneurs. Chacun arpente avec d’autant de conviction qu’il y a là comme un air de rédemption. Car enfin, lorsqu’il y a longtemps très longtemps, Yvon Robert, alors maire du Palais, eut la fantaisie de transformer ce qui restait de ces lieux de labeur en lieux de divertissement, qui y cru ? Peu. Surtout pas moi.

Qui irait se balader ici, là, en bas, là bas, au loin, avec des bancs, des arbres, du goudronné de couleur… Quoi des brasseries ! Qui des expositions ! Tu parles d’une rigolade ! En bon Rouennais, je n’avais pas trop de sarcasmes pour dauber sur cette lubie de technocrate. Puis, les choses étant, il a fallu se rendre à l’évidence, la réussite était patente. Pourquoi ne pas le dire et l’admettre ? Pourquoi ne pas s’en féliciter ? Ça permet d’être plus vachard quand l’occasion s’en présente. Ce qui, hélas, etc.

Passant sous le pont Guillaume, je me suis souvenu qu’il y avait là, autrefois (mais alors vraiment autrefois) ce qu’on nommait la vedette. A savoir une embarcation à moteur pour traverser la Seine. Hauteur du boulevard des Belges et du quai Cavelier de la Salle. Le passage coûtait quelques centimes. La navette était assez régulière pour que chacun y pense et gagne ainsi un temps précieux. T’as qu’à prendre la vedette ! Tout était dit. Et la vedette était là. Quand a-t-elle disparue ? Aucune idée. Sans doute lorsqu’on décida qu’elle n’était plus utilisée. Histoire d’anticiper, comme d’habitude.

J’écris : gagner un temps précieux. A l’époque, guère de temps à gagner. Ni à perdre, du reste. La fameuse vedette, c’était aussi (d’abord) histoire d’être sur un bateau. Ou sur l’eau. D’être sur le port. D’en être. Près des remorqueurs… (chanson à retrouver).

Au final, la même chose qu’aujourd’hui. On chemine, cherchant vaguement à quoi ça pouvait ressembler. L’air du large, les flots, les dockers, les navires à quais. Dans ma jeunesse il en restait des effluves. Mon père les dédaignait. Lui en avait vécu la grande époque (enfin, l’une des grandes époques). Si je lui parlais de Pierre Mac Orlan, il me répondait Joseph Conrad. Ou encore ce timbré norvégien, comment se nomme-t-il déjà ? Ah, oui, August Strinberg.

Aujourd’hui, c’est à peu près la même chose, mais à l’époque… Vrai qu’on est toujours l’homme de son temps. On ne vit que dans la nostalgie de celui qui passe. Sans distinction, sans discernement.

Pour en revenir au quai bas tout de rouge vêtu, je dois reconnaître que j’aime bien être la Cassandre des innovations rouennaises. Je tombe parfois juste (rarement). C’est, me dit-on, que je ne crois à rien. Et que j’ai trop d’imagination.

Comme pour la politique. Toujours plus séduisant que probant. J’ai raison, mais à l’encontre. C’est mon lot : je mourrai mécontent. De moi, des autres. Du passé, du présent, et personne ne dira : il avait raison.

3 Réponses à “CCXIX.”


  • Pardon à la bas-bleu de service (qui vous lis régulièrement avec grand plaisir et intérêt), mais Strinberg est suédois ; comme Ingmar Bergman. Je précise cela parce qu’il me semble que les artistes suédois ont souvent l’inspiration plus « tourmentée » que les Norvégiens, pour faire court.

  • Au Major (a propos de la venue de E B aux fêtes Jeanne d’Arc)Je regrette ma phrase trop rapide sur L Fabius.J’ai seulement du mal à adopter tous les Parisiens qui habitent Paris et poursuivent leur carrière grâce à la province,sans y résider. ,En effet je suis normande de souche,même à bruler
    Sereinement.Merci pour cette chronique qui réveille tant et tant de souvenirs!

  • Merci Cunégonde d’avoir donné suite, sereinement.
    ———–

    J’ai participé, de par mon maigre témoignage et quelques photos prêtées, à un travail effectué par l’association « Echelle Inconnue » (Art/Archi/Urba/Multimédia/Désordre culturel) dont la thématique est la Seine et le titre: « De quelle couleur est la Seine ».

    Il s’agit de raconter sa Seine, comment la voit-on, comment la vit-on, etc. Au final de cette discussion, il m’est apparu que personnellement c’est le dégagement d’horizon et l’espace dégagé qui m’attire le plus dans cet endroit des quais. Et si l’on pousse au bout, (au delà des immondes barrières du terminal croisière) jusqu’à l’impasse du bassin St Gervais, on a face à la Seine qui file vers la mer un sentiment de « hors ville » (la notre est faite de rue étroites), à la tête d’un navire, immobile certes, mais auquel le vent et les nuages donnent un semblant de mouvement. Alors, que cette balade (au moins pour une partie) ait été rendue agréable au sol n’est pas en soi une mauvaise chose et participe au retour du port dans la vie rouennaise.

    L’association « Echelle Inconnue » se trouve rue Ste Croix des Pelletiers et a un site internet:
    http://www.echelleinconnue.net/actualite/

Laisser un Commentaire




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......