CCXV.

Une chose nouvelle et qui ne cesse d’intriguer, le fait que nombre de cafés ou restaurants ont à présent leur terrasse. Le moindre morceau de trottoir, d’encoignure, ou de rez de porche, est nanti d’une table, de trois chaises, et de quelqu’un pour y prendre un petit crème. Dès le mois de mars, Rouen devient une ville du Midi, du moins de l’idée qu’on s’en fait. On petit-déjeune dehors, on y déjeune, on y boit un verre au sortir du travail. Ce, qu’il fasse beau ou laid. Bleu ou gris.

Je suis surpris de voir, à treize heures, en vent contraire, en froid insistant, des convives attablés. On déjeune avec le manteau, le cache-nez, voire le parapluie. Sur les visages, comme une conviction : on est dehors, il fait beau. Cela m’amuse d’autant que j’en ai une sainte horreur. Le redoutable des week-ends d’amis avec le on pourrait manger dehors. Y étant parfois contraint, je prétexte un rhume, la crainte de courants d’air… Et à mon âge, n’est-ce-pas…

Le seul avantage de la mode, c’est que l’été, l’intérieur des restaurants est désert. On y est donc tranquille. J’y retrouve mon calme. Le silence surtout. La discrétion, si on veut. Bref, ce qui manque. De nos jours, c’est l’étalage qui prospère. Se montrer, toujours et partout. D’où le fait d’être en terrasse. On s’y expose. On est visible. Tout dans l’apparence, rien dans le caché. Alors qu’on le sait, c’est du contraire qu’il s’agit.

Toute ma jeunesse, mon âge adulte, j’ai hanté les bars et les cafés fermés. Ceux dont on ne devinait rien de l’extérieur. De mon temps, un vrai bar était un bar où il fallait entrer. Pousser une porte vitrée où, à travers quelque rideau plissé, il fallait croire en la lumière. Non qu’on y ait quoi que ce soit à cacher, non, c’était une question de… Tiens, pourquoi pas, de politesse, de retenue, de discrétion. D’élégance ? De mon temps, on ne s’affichait pas. Le vulgaire, c’était ce qui se montrait. Ce qui se savait.

Je devine ce que ces lignes peuvent avoir d’incongrues. Je suis bien seul à les écrire. Et peu pourront les lire. Je veux dire, sans sourciller.

Autre chose : il parait que La Maison du fumeur, rue Général-Leclerc, va fermer. Et en définitive. Victoire ultime des lois anti-tabac ? Non. Ça a plutôt à voir avec ce qui précède. Les beaux briquets, les fume-cigarettes, les coffrets pour fumeurs… le bois précieux, l’onyx, le laque… Dupond et compagnie. Mont-Blanc par-ci, Mont-Blanc par-là. Tout ça, pfuitt… Ce monde aussi, hors la loi, mais surtout hors du temps.

Au final, pourquoi s’en cacher, nous n’avons plus les moyens. A la fois financiers, mais surtout moraux. Personne ne le croit, mais l’argent va avec les autres valeurs. Quand on n’en a pas, on n’en a pas. De nos jours, ceux qui ont de l’argent, trichent. Ils ne jouent qu’à moitié le jeu. Comme dit Carabine : le beurre et l’argent du beurre. Et c’est pour ça qu’on déjeune en terrasse et que La Maison du fumeur ferme. Mais allez expliquer ça aux autres…

3 Réponses à “CCXV.”


  • Je lis ces lignes et je m’aperçois que je préfère prendre un café à l’intérieur surtout quand il n’y a personne ; que j’ai acheté ma première bouffarde à la maison du fumeur et que j’aime -même en étant plus fumeur- les beaux objets du tabac.
    Mon dieu, j’ai 36 ans. Cela me classe-t-il dans les sages ou dans les vieux ?
    Un fidèle lecteur,
    F.

  • Michel Perdrial

    Non, non, il ne s’agit pas d’étalage, ni de mode, c’est juste une conséquence de l’hygiéniste loi antitabac, la plupart des clients des cafés et restaurants se pèlent dehors pour pouvoir fumer, les autres s’ennuient à l’intérieur où il n’y a plus grand monde(Votre deuxième point évoquant la Maison du fumeur semble montrer qu’inconsciemment vous aviez la réponse).

  • François Henriot

    C’est drôle, cette tendance à la polémique permanente! On va au café? Eh bien, c’est vrai, le fumeur ira plutôt en terrasse (tant pis pour les non fumeurs amateurs de plein air?) et le non fumeur à l’intérieur. Et alors? Il n’est pas interdit de passer de la terrasse à la salle et inversement…
    Plus inquiétant: l’exposition permanente. Comme chez le coiffeur, d’ailleurs. Moi aussi, je regrette l’entrée dans un café, pour m’y dissimuler plus ou moins, voire m’y « planquer ». Pour couper avec la rue, la foule, les groupes, la masse. Cela reviendra peut-être. Sûrement. Car, « désolé », comme ils disent tous, il y a bien une mode de l’étalage…

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