Archive mensuelle de juin 2010

CCXXII.

Jadis, j’appréciais Georges Haldas, auteur suisse. Pour un titre surtout : Gens qui soupirent, quartiers qui meurent. D’autres aussi, le bonhomme ayant beaucoup écrit. Et écrit toujours, semble-t-il. Pas relu depuis des lustres. Il fut un temps où il sévissait sur France-Culture, dans le genre un brin pontifiant, prêchi prêcha, l’habitude de la maison. J’écoutais d’une oreille.

Les livres restent-ils ? Possible. Je me souviens aussi de Chronique de la Rue Saint-Ours. Du reste, il semble qu’il ait le bonheur des titres. Ainsi qui ne voudrait lire : Chute de l’Etoile Absinthe, Légende des Repas, Légende des Cafés, Cortège des vivants et des morts, Le Maintenant de Toujours… Il a aussi écrit, Jérôme me l’apprend, une Légende du Football. Par les temps qui courent, la lecture s’impose…

Je dois en avoir quelques-uns, de ses bouquins, sur mes rayonnages. A chercher. Mais je ne cherche plus. Je préfère emprunter aux Capucins ou à l’Espace du Palais (je me refuse à dire le vrai nom du lieu). C’est plus simple. L’ennui c’est qu’on y trouve de moins de moins de raretés. Et surtout pas Georges Haldas (enfin, à peine).

Ce qui change, en revanche, c’est que depuis peu, il y davantage de bibliothécaires. Avant il n’y avait que des bibliothécaires. A présent il y a quelques bibliothécaires. On va me dire que c’est la même chose. Pour moi, non. Je préfère les bibliothécaires aux bibliothécaires.

Mais enfin, qu’est-ce qu’il raconte ? Il commence à débloquer le vieux. Sans doute, mais je maintiens l’ambigüité du genre. Les nouveaux bibliothécaires sont au masculin, les anciens sont des anciennes. On me dit qu’elles partent à la retraite. Grand bien leur fasse. Par les temps qui courent, ça ne durera pas. On profitera donc des nouveaux un certain temps. Et de Georges Haldas encore plus.

Tout ça pour dire que je n’aime pas les livres neufs. Je n’achète jamais, plus jamais, de parutions. Que de l’usagé. Du qui a fait son temps. C’est au point tel, que je me méfie du livre presque neuf trainant sur les piles du bouquiniste. Ça cache quelque chose.

Quelle meilleure lecture qu’un défraîchi trouvé dans un carton du Clos Saint-Marc ? (et pour un euro !). Quelle meilleure lecture qu’un volume éclaté, jauni, avec des taches de café, comme on en trouve aux Capucins. Ça c’est de la lecture ! C’est du vécu. Alors que la nouveauté glacée à prix code barré, merci bien.

Y a-t-il encore des bouquinistes sur rue ? Quelques-uns. Je les connais mal. Je me souviens, il y a longtemps, de la petite boutique située derrière le musée Le Secq des Tournelles, rue Charles-Lenepveu. En deux parties, une en plein vent, l’autre à la lueur du chauffage électrique. Là, on trouvait de tout. Dans la mesure des envies. Pas dans la surproduction d’aujourd’hui.

Qui se souvient de Madame Collet, de Mademoiselle Pallier ? De Mademoiselle Dargent, rue Alain-Blanchard ? Et de Madame Fabry, rue Molière ? Tiens, à l’époque, les bouquinistes étaient des bouquinistes. Aujourd’hui, c’est fini, il n’y a plus que des bouquinistes. Enfin, à peine.

CCXXI.

Revenant de chez mes chinois de cousins, à la station Ernest-Renan, rencontre avec Jacqueline. Partait avec sa valise (un trolley) pour la gare. Pas vue depuis des lustres, où en étions-nous ? Phrases à phrases, hésitantes, comme pour ne rien dire, alors que nous en avions long. Notre liaison dura, quoi, deux ans ? Un peu moins si je consultais mes carnets.

Elle était alors vendeuse, rue du Gros-Horloge, au magasin Elda. C’était vers 1968 ou 1969. Qui n’a pas connu les Sixties, qui n’a pas connu Elda, saura à peine de ce dont je parle. Jacqueline s’habillait à la mode Courrèges. J’avais idée qu’elle ressemblait à Nancy Sinatra ou Jane Fonda. C’est dire qu’à la station Ernest-Renan, il n’en reste pas grand-chose (plus pour moi que pour elle). Ou plutôt si : l’idée qu’on s’en faisait. Dans ce sens, nous n’avons pas changé. Elle porte toujours du clair et des sandales dont la mode est revenue. Me demande où j’en suis. S’amuse de me savoir encore (toujours) célibataire. Elle ? Ne réponds rien. Parle d’autrefois.

Du temps qu’il fait. Du temps qui change. Qui ne change pas. Son chien lui donne du souci. Il a fêté ses dix-sept ans cette semaine et se meurt d’arthrite. Tu parles si je m’en balance de son chien. Sa vie semble remplie. Va à Paris, à Marseille, en Corse, voyage beaucoup. Moi pas. Jamais. Bref, tu ne changes pas. La constatation semblait la décevoir. Ce que j’ai toujours fait.

Revoit-elle d’anciennes vendeuses de la boutique ? Pas plus que ça. C’est loin. Lui rappelant tel ou tel détail de la boutique, elle met ma mémoire en doute. Tu enjolives. Les mannequins, les grands panneaux colorés, les couloirs en glaces, la moquette orange… C’est possible, oui… Nous parlons de Claude Mendelovici, le patron, un type. Peintre, mécène, s’ennuyant dans la fanfreluche, mais y gagnant largement sa vie. Chantal, Martine, Ingrid ? Cette grande fille aux cheveux noirs ? Aucun souvenir.

Tu habites toujours rue du Baillage ? La gaffe. Non, ce n’est pas moi, c’était celui pour qui tu m’as quitté. Nous étions à Théâtre des Arts, il était temps de descendre. J’ai regardé le métro s’éloigner. Jacqueline a toujours son si charmant sourire. Consolation ?

A la place d’Elda, c’est un fast-food. Où s’habille-t-on aujourd’hui aussi moderne que chez Elda ? N’en sais rien et aurais pu le demander à Jacqueline. Qu’est devenu Claude Mendelovici ? Mort peut-être, mort sans doute. C’était un grand ami d’Yvon Hecht, journaliste, lui aussi mort il y a peu.

Claude Mendelovici, peintre oublié, peintre disparu. Trop silencieux, trop discret. A Rouen, c’est toujours un défaut. Faut faire croire à mieux. Enfin, là encore, ça dépend de ce qu’on veut faire de soi. Allais-je rentrer chez moi ? Histoire d’en finir, je suis allé, rue du Gros-Horloge, au fameux Quick. Quel pèlerinage ! Tout ça pour un Club chèvre à la provençale, une moyenne frite et un quart San Pellegrino. Avalé, passé, digéré. Le reste suivra.

CCXX.

L’autre jour, je vois le FaFa au CocciMarket. Y veux m’éviter, mais je le coince devant les apéros. Alors, ça marche ton truc sur l’impressionniste ? Ouais, ça boulotte. Mais, t’sais, on va s’en tirer ric rac. Rien qu’ les assurances, quels vautours ceux-là ! Et les invités aussi, t’imagines pas, y voulaient tout gratos. Alors qui sont pourris d’tunes ! J’ te jure, une honte ! Les pots, le pinard, le pâté de foie… à chaque fois, y nettoyaient tout. Rapaces et compagnie ! Ouais, que j’ lui réponds, comme d’hab. L’ populo, y sait pu se tenir. A propos, y a du monde ? Y parait qu’ non. Qu’est-ce t’en dit, toi ? Couçi couça qu’y m’ fait. C’est sûr, pas derche, mais faut attendre la fin. Surtout septembre, avec les vieux. Tu penses, par cars entiers, c’est tout bénef. Ben oui, que j’ réponds, faut ben les distraire. Et nous aussi. C’est qu’on se fait vieux ! Toi, ça te fais combien ? 64 qu’y m’ réponds. Ah, seulement ? J’ croyais plus. C’est les ch’veux qu’y me dit. Tiens, à propos de vieux, qu’est-ce que t’en pense du Gros DoDo pour les élections ? J’ crois pas qu’y fera l’ taf. Et Titine ? Penses-tu ! Et l’autre, là, la grande ? Pareil. Et toi ça tente ? J’ dis pas non, mais c’est du boulot. Et pis, on est tellement dans la mélasse. Ouais, mais tes histoires de tableaux, c’est fait pour ça ? Ben oui, mais c’est pas gagné pour autant. Et pis, que j’ lui dis, ça va pas coûter trop cher ? Ça c’est sûr, mais quand on veut du beau, faut casquer. Ouais, t’as raison, mais quand même. Oh, t’inquiète, du pognon y en a. Et en s’ marrant, y m’ fait « Comme y disent à la télé : ça coute rien au contribuable ». Ah Fafa, j’ te reconnais, t’as toujours été un malin ! Ouais, qu’y m’ fait, en tous cas, plus que toi. Toujours à traîner la patte à c’ que j’vois. Rien foutre et critiquer les autres ! T’as jamais su t’ démerder, t’es pas à la coule. Tu veux qu’ je t’ dise : mon histoire de tableaux, t’es jaloux ! T’as qu’à en faire autant, pisque t’es si mariole ! C’est un monde, tout de même. Tu joues les mecs à la r’dresse, mais t’es qu’un mou ! Salaud que j’ lui dis. Bourrique y m’ réponds…

Note du rédacteur : mardi dernier, le gérant du CocciMarket du boulevard de l’Yser a fait appel aux services de police pour séparer deux pensionnaires du Foyer de l’Abbé Bazire qui se battaient dans la supérette. Après des échanges d’injures, sont venus les coups, puis des bris de bouteilles. Les policiers ont mis fin au pugilat et emmené les deux individus rue Brisout de Barneville. Ces derniers, Félix P. et Laurent F., connus des services de police, ont été placés en cellule de dégrisement. Ils seront présentés au parquet de Rouen.

CCXIX.

Promenade devenue habituelle pour beaucoup, longer le quai bas, de la rue de la République jusqu’au bassin Saint-Gervais. Une trotte comme on dit. Incroyable, ceux qu’on y croise, jeunes et vieux, joggers, cyclistes, simples promeneurs. Chacun arpente avec d’autant de conviction qu’il y a là comme un air de rédemption. Car enfin, lorsqu’il y a longtemps très longtemps, Yvon Robert, alors maire du Palais, eut la fantaisie de transformer ce qui restait de ces lieux de labeur en lieux de divertissement, qui y cru ? Peu. Surtout pas moi.

Qui irait se balader ici, là, en bas, là bas, au loin, avec des bancs, des arbres, du goudronné de couleur… Quoi des brasseries ! Qui des expositions ! Tu parles d’une rigolade ! En bon Rouennais, je n’avais pas trop de sarcasmes pour dauber sur cette lubie de technocrate. Puis, les choses étant, il a fallu se rendre à l’évidence, la réussite était patente. Pourquoi ne pas le dire et l’admettre ? Pourquoi ne pas s’en féliciter ? Ça permet d’être plus vachard quand l’occasion s’en présente. Ce qui, hélas, etc.

Passant sous le pont Guillaume, je me suis souvenu qu’il y avait là, autrefois (mais alors vraiment autrefois) ce qu’on nommait la vedette. A savoir une embarcation à moteur pour traverser la Seine. Hauteur du boulevard des Belges et du quai Cavelier de la Salle. Le passage coûtait quelques centimes. La navette était assez régulière pour que chacun y pense et gagne ainsi un temps précieux. T’as qu’à prendre la vedette ! Tout était dit. Et la vedette était là. Quand a-t-elle disparue ? Aucune idée. Sans doute lorsqu’on décida qu’elle n’était plus utilisée. Histoire d’anticiper, comme d’habitude.

J’écris : gagner un temps précieux. A l’époque, guère de temps à gagner. Ni à perdre, du reste. La fameuse vedette, c’était aussi (d’abord) histoire d’être sur un bateau. Ou sur l’eau. D’être sur le port. D’en être. Près des remorqueurs… (chanson à retrouver).

Au final, la même chose qu’aujourd’hui. On chemine, cherchant vaguement à quoi ça pouvait ressembler. L’air du large, les flots, les dockers, les navires à quais. Dans ma jeunesse il en restait des effluves. Mon père les dédaignait. Lui en avait vécu la grande époque (enfin, l’une des grandes époques). Si je lui parlais de Pierre Mac Orlan, il me répondait Joseph Conrad. Ou encore ce timbré norvégien, comment se nomme-t-il déjà ? Ah, oui, August Strinberg.

Aujourd’hui, c’est à peu près la même chose, mais à l’époque… Vrai qu’on est toujours l’homme de son temps. On ne vit que dans la nostalgie de celui qui passe. Sans distinction, sans discernement.

Pour en revenir au quai bas tout de rouge vêtu, je dois reconnaître que j’aime bien être la Cassandre des innovations rouennaises. Je tombe parfois juste (rarement). C’est, me dit-on, que je ne crois à rien. Et que j’ai trop d’imagination.

Comme pour la politique. Toujours plus séduisant que probant. J’ai raison, mais à l’encontre. C’est mon lot : je mourrai mécontent. De moi, des autres. Du passé, du présent, et personne ne dira : il avait raison.

CCXVIII.

Déjeuner dans l’une des trois brasseries (au choix) de la place de la Cathédrale. Temps frais mais soleil éclatant, d’où foule en terrasse et peu de monde en salle. Les intérieurs sont donc calmes. A la table d’à côté, une mère et son fils. Lui, six ou sept ans, elle, la trentaine finissante, plutôt allurée, un brin eurasienne, très attentive au gamin. Il attend son menu enfant. Elle boit, seule, quelque chose pouvant ressembler à un jus d’abricot.

Le gamin : Dis, le monsieur il est plus vieux que Pépé ? La mère ne sait où se mettre. Je réponds : Tout dépend de l’âge de Pépé. La mère, dans un souffle : Cinquante six. Moi, au gamin : Moi, soixante-dix neuf. A ton avis, ça fait combien de différence ? Le gamin ne répond pas. Ça c’est une vacherie de vieillard.

J’engage la conversation. Banalités d’usage sur la ville, ses monuments, ses rues piétonnes. Touristes, ils prévoient d’aller au Musée de peinture. Je conseille plutôt le Muséum. Qu’a à faire un gamin des bêtises de l’exposition impressionniste ? A titre personnel, comme on dit, je vante le Musée Jeanne d’Arc, celui en cire. Pour un enfant, il me semble que… Et aussi le Donjon, le genre moyen-âge. Peut-être l’Aître Saint-Maclou, à cause du chat momifié, et Le Secq des Tournelles, curiosité rare.

La dame paraît intéressée, sans doute parce qu’elle est polie. Le gamin oublie tout, plongé dans ses frites. Nos échanges s’arrêtent vite. Je m’emballe toujours trop avec les gens que je ne connais pas.

A quoi s’intéresse un enfant de sept ans aujourd’hui ? Pas à des animaux empaillés, à des figures de cire, à de vieilles baraques pourries, ou à des serrures ou des enseignes luisantes de graisse ferraillée. C’est ce que je me dis une fois repris mon chemin. Au vrai, je leur ai indiqué mes préférences d’enfant. Pas pour les musées cités qui, pour la plupart, n’existaient pas, mais pour ce qu’on nomme avec pompe : les centres d’intérêt. Dans mes conseils, il y de l’histoire, du mystère, un peu d’effroi, de la rêverie, pas mal de romantisme. Tout ce qu’un enfant contemporain se flatte d’ignorer. Enfin, ce qu’il me semble. Mais les enfants et moi…

Parlant l’autre jour de la jeunesse, celle qui nous exalte autant qu’elle nous désespère, je me souvenais des fêtes de la jeunesse d’antan. Qui se souviens de ces défilés en ville, rang par rang, au pas rythmé, orchestré tout de blanc et de joie de paraître. Ces exhibitions s’achevaient sur un stade quelconque par de laborieuses démonstrations gymniques. Je me souviens même que cela se déroulait sous un fond de querelle politique, les enfants des écoles publiques concurrençant les enfants des écoles privées. Et croyez-moi, dans la presse locale, il fallait pour le compte-rendu du défilé des uns et des autres, peser du sucre dans l’usage du compliment. Enfin, c’était autrefois.

Et le petit-fils de Pépé ? Je l’imagine devant un bout de nymphéa, dansant d’un pied sur l’autre. A quoi rêvent les petits garçons ? A ce que regrettent les vieillards.

CCXVII.

Ma chère amie, je vous avais prévenue, vous n’auriez pas dû accepter. Nerveuse, elle répondit : Je sais. Vous aviez raison (elle n’ajouta pas : comme toujours). Mais je déteste faire faux bond. J’irai. J’expliquerai. A mon sens, c’est l’affaire d’une heure ou deux. Trois, maximum. Il n’empêche, ne pas être au déjeuner des M***, c’était aussi faire faux bond. Promettre, c’est promettre. Surtout pour lui, à vrai dire. J’en parle à Élisabeth. Je pense qu’elle est libre. Le soir même, il avait confirmé. C’est d’accord, cher ami, nous serons là. Et ce sera avec un réel plaisir.

Vous n’avez rien le samedi 5 juin ? Lorsqu’il lui avait posé la question, elle avait à peine relevé la tête de son écran. Nooonnn… Pas que je sache. Ainsi répondait-elle lorsque la question réclamait un minimum de concentration l’enlevant à ce qui l’occupait sur le moment.

Ce n’est que le jeudi, sur un coup de fil du cabinet du maire, que son agenda retrouva sa tête. Pour une tuile, c’en était une. Et avec un discours en plus ! Encore ça, elle pouvait le bâcler en deux feuillets. A la limite, en voiture. Vous prendrez Agostino ? lui demanda–t-il ? C’était presque un ordre. Oui, même roulant trop vite. Quelle barbe, cette commémoration ! Et samedi, j’ai le pressing ! Si je n’ai pas mon ensemble gris pour lundi… Pourquoi lundi ? demanda Robert. Elle, patiente : lundi, je pars pour Édimbourg. Ce fut à lui de sa frapper le front. Ah oui, ce séminaire sur les mémoires de Madame Roland. Oui, elle a dû m’en parler. Ah, chère amie, vous comme moi, nous faisons trop de choses !

Agostino conduisait. Le paysage défilait. Ce fut bientôt le panneau de sortie d’autoroute. Suis-je déjà venue à Rouen ? Il lui semblait que oui. Il y a longtemps. Une grande bibliothèque. Des recherches. Sur quoi déjà ? Et comment se nommait cette bibliothécaire ? N’est-ce pas elle que j’ai revue à Versailles ? Un nom de fleur, non ? Agostino : Madame ? Non, rien. Elle pensait tout haut. Rechaussant ses lunettes, elle relut ses feuillets. Agostino, que pensez-vous de : « Jeanne incarne toutes les grandes vertus humaines. Elle est l’une des plus belles icônes féministes de France, sinon la plus belle. » La voiture dépassa le stade Robert-Diochon : Madame, si je puis me permettre, c’est un peu creux. Elle soupira. Oui, il n’avait pas tort. Le chauffeur ajouta : Pourquoi « icône féministe » ? Mettez simplement « icône féminine ».

Ce garçon est le bon sens même. Elle corrigea. Bon, voilà, c’était fait. Il n’y avait plus qu’à localiser la mairie. J’expliquerai un malaise de Robert ce matin. Que je suis inquiète. Qu’il me faut rentrer. On comprendra. Ou pas. Peu importe au fond. Pourvu qu’on arrive à Louveciennes pour treize heures, c’est le principal. Elle soupira. Ah, Pierre-André et ses soufflés ! Que mange-t-on à Rouen, Agostino ? Il fit semblant de réfléchir : Il me semble qu’on y sert beaucoup de grillades, Madame. Elle réprima un fou rire : Quel farceur vous faites !

CCXVI.

Clinique Saint-Hilaire. Plus désagréable que sérieux. Sortant, j’achète de quoi grignoter chez le proche boulanger et m’offre un petit-déjeuner au tabac d’en face. On ne m’enlèvera pas de la tête que ce rituel d’être à jeun pour les analyses est une fumisterie. Toujours avoir barre sur.

Ce début de route de Darnétal est sinistre. Je pousse jusqu’à l’église. Fermée, évidemment. Je remonte (admirez, sur la gauche, le fronton de la salle Saint Jean Bosco) et m’attarde sur la passerelle qui enjambe la voie de chemin de fer. Si le lieu a quelque esprit, il ne réchauffe guère. Redescendons. J’aurai bien voulu visiter l’église. Il me faudra guetter dans le journal l’opportunité d’une inhumation. La cérémonie religieuse aura lieu le tant en l’église Saint-Hilaire de Rouen. Là, on a le loisir de considérer les lieux. Ça m’est déjà arrivé, comme ça, d’assister aux funérailles d’individus que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents.

Mon âge fait que j’y suis toujours considéré. Je m’assoie, me lève, me recueille. J’écoute le panégyrique. M’incline devant le cercueil. Lors des remerciements, je dis : Sincères condoléances. A quoi on me répond : C’est gentil à vous d’être venu. Moi : C’est la moindre des choses. Comme j’ai l’air revêche, on se dispense d’aller plus avant. Sauf une fois où… Autre histoire à raconter.

Saint-Hilaire l’église, peu le savent, est un tour de force. Construite en 1874, sur les plans de Louis Sauvage, elle a pour particularité d’être aussi monumentale côté transept que côté portail. L’architecte ne s’est pas contenté de construire, il est venu sur le terrain et en a tiré les enseignements. C’est plus rare qu’on ne le croit.

Revenant sur mes pas, j’aperçois ce qui reste de l’enseigne du Théâtre du Robec. Rien. Encore des souvenirs ! Et qui datent de quand ? Années Soixante-dix ? Ce lieu n’a pas duré longtemps. Trois ou quatre ans. Ce fut la tentative d’instaurer ici un théâtre contemporain. Sous l’ère Lecanuet, il fallait une conviction certaine. A l’époque, la tendance était du côté communiste. Ça a bien changé.

Le lieu était particulier. On descendait un long escalier et aboutissait dans une sorte de chapelle. Des sièges en gradins (des bancs ?), des murs crépis. Ni beau ni chaleureux. Genre brou de noix et message réfrigérant : Beckett, Ionesco, Brecht, Buchner… Pas la franche rigolade. La mode du temps.

J’ai souvenir d’y avoir vu Les Chaises. Et ce, en présence de l’auteur. Pour l’occasion, la Municipalité, quasi inconsciente, organisa un vin d’honneur à la mairie. On félicita l’Eugène au champagne et aux boudoirs. Pour des raisons trop longues à dire, je fus chargé d’être l’escort boy de Rodica Ionesco. Folle à lier, ne comprenant rien à rien, un personnage des pièces du mari. En compagnie municipale, théâtrale et journalistique (Pierre-René Wolf régalait), le dîner au Beffroy fut un acte de plus. A raconter, en mieux.

Tout ça est loin. Tout le monde est mort. Je regardais le théâtre et sa porte fermée. Je songeais à mes analyses. Ma vie n’aura eu ni queue ni tête. C’est peut-être ce qui en aura fait le charme.

CCXV.

Une chose nouvelle et qui ne cesse d’intriguer, le fait que nombre de cafés ou restaurants ont à présent leur terrasse. Le moindre morceau de trottoir, d’encoignure, ou de rez de porche, est nanti d’une table, de trois chaises, et de quelqu’un pour y prendre un petit crème. Dès le mois de mars, Rouen devient une ville du Midi, du moins de l’idée qu’on s’en fait. On petit-déjeune dehors, on y déjeune, on y boit un verre au sortir du travail. Ce, qu’il fasse beau ou laid. Bleu ou gris.

Je suis surpris de voir, à treize heures, en vent contraire, en froid insistant, des convives attablés. On déjeune avec le manteau, le cache-nez, voire le parapluie. Sur les visages, comme une conviction : on est dehors, il fait beau. Cela m’amuse d’autant que j’en ai une sainte horreur. Le redoutable des week-ends d’amis avec le on pourrait manger dehors. Y étant parfois contraint, je prétexte un rhume, la crainte de courants d’air… Et à mon âge, n’est-ce-pas…

Le seul avantage de la mode, c’est que l’été, l’intérieur des restaurants est désert. On y est donc tranquille. J’y retrouve mon calme. Le silence surtout. La discrétion, si on veut. Bref, ce qui manque. De nos jours, c’est l’étalage qui prospère. Se montrer, toujours et partout. D’où le fait d’être en terrasse. On s’y expose. On est visible. Tout dans l’apparence, rien dans le caché. Alors qu’on le sait, c’est du contraire qu’il s’agit.

Toute ma jeunesse, mon âge adulte, j’ai hanté les bars et les cafés fermés. Ceux dont on ne devinait rien de l’extérieur. De mon temps, un vrai bar était un bar où il fallait entrer. Pousser une porte vitrée où, à travers quelque rideau plissé, il fallait croire en la lumière. Non qu’on y ait quoi que ce soit à cacher, non, c’était une question de… Tiens, pourquoi pas, de politesse, de retenue, de discrétion. D’élégance ? De mon temps, on ne s’affichait pas. Le vulgaire, c’était ce qui se montrait. Ce qui se savait.

Je devine ce que ces lignes peuvent avoir d’incongrues. Je suis bien seul à les écrire. Et peu pourront les lire. Je veux dire, sans sourciller.

Autre chose : il parait que La Maison du fumeur, rue Général-Leclerc, va fermer. Et en définitive. Victoire ultime des lois anti-tabac ? Non. Ça a plutôt à voir avec ce qui précède. Les beaux briquets, les fume-cigarettes, les coffrets pour fumeurs… le bois précieux, l’onyx, le laque… Dupond et compagnie. Mont-Blanc par-ci, Mont-Blanc par-là. Tout ça, pfuitt… Ce monde aussi, hors la loi, mais surtout hors du temps.

Au final, pourquoi s’en cacher, nous n’avons plus les moyens. A la fois financiers, mais surtout moraux. Personne ne le croit, mais l’argent va avec les autres valeurs. Quand on n’en a pas, on n’en a pas. De nos jours, ceux qui ont de l’argent, trichent. Ils ne jouent qu’à moitié le jeu. Comme dit Carabine : le beurre et l’argent du beurre. Et c’est pour ça qu’on déjeune en terrasse et que La Maison du fumeur ferme. Mais allez expliquer ça aux autres…




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