CCX.

Il y eut un temps avec Frédéric Taillefer et un autre, sans. A la fin d’une vie, lequel d’entre nous dira : il fut mon meilleur ami. L’âge relativise. On craint l’injustice. On s’en tire avec : l’un de mes meilleurs amis. Vrai que le meilleur, le seul, on ne le reconnaît jamais. Frédéric Taillefer n’était pas Rouennais. Parisien. Mon exact contemporain, né en 1931, d’un père restaurateur vers Montfort-L’Amaury ou approchant. Une sorte de relais de chasse, à la mode d’autrefois. La mère suivait. Le couple jouait tous les personnages de l’auberge passée de mode.

Le fils fit médecine. Après avoir été interne à l’Hôtel-Dieu, il s’installa à Rouen. Années Cinquante. Quant on y pense, quel médecin ! D’une époque où tout le monde fumait et buvait plus que nécessaire. Ce qui le tua, du reste. Son autre passion était la musique. La classique surtout et son chant. Il m’ouvrit à ce monde. Tous les concerts de ces années-là y passèrent. Avec, à chaque fois, la visite aux virtuoses dans les coulisses. Et des troisièmes mi-temps. Plus arrosées que musicales. Chez lui, chez d’autres. M’en reste beaucoup de savoir, peu de plaisir. Un tas de disques aussi, que je ne me passe plus. Paresse de la technique.

Notre grande époque se déroula surtout à l’Hôtel d’Angleterre et à son bar Le Scotch. Quai de la Bourse, vaste bâtisse de la reconstruction, l’endroit chic de ces années. Du moins, voulu tel. Devenu aujourd’hui siège de l’Insee. Il n’en reste rien. Rien des miroirs, des bronzes, des fresques, et de la vaisselle aux armes. Au sous-sol, le bar. Cocktails, Chesterfield, 4-21, arachides grillées dans des coupelles de bakélite, premières chips. Vrais citrons pressés, vrais gin-fizz, vrai shaker d’argent. Au mur, un papier peint aux motifs de tartan écossais. L’un des barmans se nommait Mario. Ce qu’on a pu rigoler. Et boire. Heure après heure, verre après verre. On finissait Chez Georges place de la Rougemare ou Chez Gentil au Vieux-Marché.

Peu de femmes. Quelques unes tout de même. Des filles qui travaillaient dans la banque ou les assurances. Enfin, c’est loin. Au Scotch, une clientèle de passage. Du temps d’un Paris-Le Havre en voiture, en prenant par le « haut », la route de Paris. Un temps d’avant l’autoroute et d’avant Orly.

En regard de la médecine d’aujourd’hui, Frédéric Taillefer, consultation tous les jours et sur rendez-vous, était le médecin des arrangements. Réservant ses diagnostics, on le trouvait discret, sinon délicat. Il ne s’intéressait pas aux maladies, mais aux malades. Et préférant les gens intéressants, il avait peu de clientèle. Bref, ça n’était pas un médecin ennuyeux. Alors que ceux d’aujourd’hui… Du repos, au chaud, un bon grog, à la rigueur des cachets Calmine… Moderato toujours.

Il est mort terrassé par une crise cardiaque. En 1978 ou 79, il faudrait que je vérifie. Un soir, pris de malaise, à son cabinet. Le temps de téléphoner aux pompiers, il s’écroula en voulant leur déverrouiller la porte d’entrée.

Celle qui reprit le cabinet m’avoua avoir trouvé six bouteilles de bourbon sous la pharmacie. Les a-t-elle bues ? En tout cas, elle a décroché le portrait de Dinu Lipatti qui faisait face au bureau.

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