CCVIII.

Deux fois par semaine, à heures fixes, et quand ça l’arrange, Carabine joue chez moi le rôle envié d’aide ménagère. Autrefois, disait-on, femme de ménage. Enfin, façon de parler, car il est peu question de ménage, de ménagère, d’aide et de femme. Tout mêlé, ça ne donne pas Carabine. On a connu Carabine vers la fin des années Cinquante. Déjà vieille. Du moins, flétrie. On l’a connu encore avant, femme tronc alors qu’elle jouait le rôle d’une caissière de cinéma. Pas encore vieille, toujours coquette. Son âge me dépasse et je ne suis pas le seul.

Qui l’aura connu jeune ? Il y a des types comme ça, jamais vieux, jamais jeune. Ni vieux, ni jeune. Éternels ou à peu près. Lorsqu’on bavarde tous les deux (c’est plus simple que de faire les poussières) Carabine me raconte des choses tellement anciennes qu’il me faut sans cesse raisonner. Elle ne vit qu’au travers de sa mère, de sa grand-mère. Et d’autres encore. S’appropriant un passé si présent, elle le dit en toute inactualité (ça existe, ce mot ?). Lancée, elle navigue d’années en personnages, d’anecdotes en mythologies. Jamais à court, toujours retombant sur ses pattes.

Carabine, c’est une enseigne : A la Rouennaise. C’est d’elle que je tiens les tenants des aboutissants sur lesquels s’échafaudent plusieurs de ces chroniques. Pas tant qu’elle m’en dise beaucoup (plutôt pas assez), mais son rôle est de m’y mettre. Je veux dire, au travail. Bien sûr, elle ignore tout ça, ne lisant jamais rien, sinon Point de Vue. Notez que…

Sa mère tenait une épicerie. Rue Coignebert, du temps où la rue était bordée de boutiques à ne pas le croire aujourd’hui. Carabine a cœur de préciser : pas une épicerie, les Coopérateurs. Ah, il ne faut pas la lancer sur les Coop. Ça, c’est du sacré. Les Coopérateurs de Normandie, les produits Coop, les lots, les ristournes, les actionnaires, les timbres et leurs carnets. Je sais ça par cœur. Les timbres qu’il fallait récolter et coller dans un carnet. Ceux à 1 F, ceux à 5 F et les rites y attachés. Bref, les Coop de la grande époque. Plus rien à voir avec ceux de maintenant. A peine si, dans la semaine, Carabine entre au Mutant de la rue Armand-Carrel. C’est pour ceux qui n’ont rien, dit-elle.

Allant chez Casitalia, elle s’imagine être chez Fauchon. C’est bien mon tour de prendre du bon temps. A ce propos, elle ne décolère pas contre la décision municipale de fermer les marchés à 13 heures. Un jour, y aura p’us d’ marché du tout ! Et d’ajouter : … et pourtant j’ suis pas pour les Arabes. Car pour Carabine, du plus petit au plus grand, tous les épiciers non-sédentaires sont des Arabes. Ou plutôt, selon son mystérieux décret : des Marocains.

C’est la fille de la gérante des Coopérateurs qui parle. Dans son esprit, les Marocains, alliés aux hypers et supers de tous poils, ont coulé l’épicerie maternelle. Maintenant c’est leur tour conclut-elle avec satisfaction. Va savoir.

Au fait, et ce surnom de Carabine ? Ah, ça, comme on dit chez Kipling, c’est une autre histoire.

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