Archive mensuelle de mai 2010

CCXIV.

Rouennais oubliés et Rouennais omniprésents. Ces derniers qu’on ne tardera pas à oublier. Parmi les premiers, il y André Marie, lequel fut avocat, maire, député, sénateur et trois jours président du Conseil. C’était dans les années Cinquante. Pour moi, du contemporain. Enfin, presque. L’autre jour, aux Archives, à une jeunesse de comptoir, je pose la question de savoir si le Fonds André Marie se consulte ? L’androïde s’alarme : André Marie, c’est quoi ? Puis, huit connections plus tard : Ah, non, pas d’André Marie ici (je résume) c’est au Muséum d’histoire naturelle, section Moustérienle genre interglaciaire, quoi.

Je me suis senti un peu bête. Vrai que je vais peu aux Archives départementales. Le temps d’une visite, celui de constater que, comme chez Molière, nous avons changé tout cela. On décote, recote, surcote. Au passage, on perd une boîte. Et hop. Le rangement, ça permet d’éliminer.

Pauvre André Marie ! Comme on dit dans le Midi, il était brave. Façon élégante de dire qu’il était un peu con. Ce qui n’était pas faux. Mais pas vrai non plus. Il était l’homme de son temps. Et celui-ci n’était guère brillant. Les Radicaux ont leurs places dans les décennies médiocres. Ils y jouent des rôles brillants. Lorsque ça se gâte, ils se noient. Ainsi disparut l’homme de Neandertal. A l’époque, la situation était telle qu’on a préféré voter pour l’Homo Sapiens fossile. Et l’abruti a été battu, archi-battu. Bon débarras.

Notez que l’Homo Sapiens, fossile ou pas, finalement, pas mieux. Aux alentours du Mésolithique, on ne tarda à déchanter. Alors on entendit, comme il y a peu au Clos Saint-Marc : j’suis pas près de revoter pour elle (oui, l’homme était une femme). Bref, jamais content. Tout ça pour dire…

Une autre rouennaise oubliée, c’est Jeanne d’Arc. Son cheval, son armure, sa bannière. Désormais, plus de Fêtes Jeanne d’Arc ici ou peu s’en faut. Plus de défilé surtout. Plus de foule dans les rues pour voir les chars légendaires. Plus d’étudiants déguisés en archers, plus d’évêque Cauchon qu’on huait. Par plaisanterie, mais pas seulement. Je me souviens d’un défilé historique avec Michel Le Royer faisant Charles VII. C’est dire ! Qui fut Michel Le Royer ? Quelqu’un du temps d’André Marie. Oui, c’est dire !

Ça prendrait du temps de raconter. Quoi ? Michel Le Royer, Jeanne d’Arc, André Marie… même la marchande de poires du Clos Saint-Marc qui s’y connaît en préhistoire. Ses poires aussi du reste, genre paléolithique. Me dit-elle : Vous me les mettez au frais surtout. La glaciation, toujours. L’âge arctique.

Tout ça pour dire… Rien ou pas mieux. Cette chronique à peine achevée, la factrice m’apporte une invitation pour les cérémonies officielles des dites Fêtes. J’apprends qu’elles sont placées cette année sous la triple invocation d’Élisabeth Badinter, de Pascal Wintzer et d’Ingrid Bergman… trio d’omniprésents qu’on ne tardera guère à oublier (sauf Ingrid Bergman, of course).

En attendant, seront absents, mais d’ores et déjà excusés : l’homme de Neandertal, André Marie, Michel Le Royer, Charles VII, la factrice, Félix Phellion et la marchande de poires.

CCXIII.

Trop rapide, l’autre jour, parlant du Cirque et de sa brasserie. Un lecteur me signale un oubli, les Rancy, cirque fameux. Celui d’Alphonse, de Théodore, puis de Sabine. Les plus valeureux d’entre nous se souviendront que cette dernière vendait les billets à la caisse (tiens, encore une femme-tronc !). D’or et de pierreries couverte, manteau de fourrure aux épaules. Son père dressait des tigres, son grand-père des chevaux. Ou le contraire. Toute écuyère qu’elle fut, c’est une femme qui eut des malheurs. Son mari fut écrasé par un éléphant. La vie de cirque n’est pas toujours drôle. Je parierai même qu’elle l’est rarement. Voire jamais.

Enfin, ce n’est pas la question. La question, c’est : dis, mon oncle, irons-nous à l’Exposition ? Quelle exposition ? (pardi, il n’y en qu’une). Eh bien non, nous n’irons pas à l’expo, Zazie, nous irons au cinéma. Voir quoi ? Ça s’appelle Le Marché l’après-midi. C’est un film d’Éric Rhomer. C’est bien ? Oui, mais c’est court ; d’ailleurs, en complément, ils passeront un second film d’Éric Rhomer, Le Maire et la Médiathèque. C’est plus long, mais pas de beaucoup. C’est marrant ? Pas trop, mais que veux-tu, Zazie, j’ai des places gratuites. Ce serait dommage de les perdre. Et puis, avec de la chance, le projectionniste va se ressaisir. Il fera semblant de se tromper de bobine et on verra autre chose. Quoi ? Je ne sais pas moi, tiens, Miracle à Milan, Toute la ville danse ou La Cité de la joie

Mais il ne s’agit là que de divertissement. Ce qui nous éloigne de notre chambre et de Sabine Rancy. Allait-elle au cinéma ? A la Médiathèque ? A-t-elle jamais lu Zazie dans le Métrobus ? Trop tard pour le dire. Quant à faire son marché, j’imagine qu’elle y pense. Dame, à 80 ans passés, il faut y croire. Les yaourts, les fruits, le chocolat, une tranche de jambon, une boîte pour Miquette…

Fascination des vieilles dames. On s’imagine mal qu’elles furent belles, légères, aimées, riantes et souples. Il en reste l’essentiel dans leur sérénité et leur douceur à vivre. A continuer. Durer, quoiqu’il en soit, quoiqu’il en fût. Les vieilles dames nous consolent. De la naissance à la mort, elles mesurent le chemin parcouru. Elles nous en absolvent.

Rien de telles avec les jeunes écuyères que je croise à la sortie du Lycée Saint-Saëns. J’écris que je croise à la place de que j’observe… histoire qu’on ne croit pas – non mais ! – que je fais la sortie des écoles. Bref, de ces jeunes écuyères à scooter, cheveux au vent, avenir devant elle, sans regard de garçons, d’où celui, oblique, des vieux messieurs (ben oui !).

Sabine Rancy, qui montait si bien à cheval, n’a rien à craindre. Nos contemporaines amazones n’ont guère d’avenir. Elles n’épouseront pas Dany Renz et n’iront jamais de ville, en ville, semer la joie de vivre (chanson à retrouver). A la place, elles intégreront un Master of Buisiness Competing School. Ou pas mieux. Si elles le manquent, elles diront : pas ma faute, c’est mes vieux qui voulaient. Notez qu’on l’a tous dit. Sauf Sabine Rancy. Peut être.

CCXII.

On se débat, dans quelque milieu, sur qui de quoi et au sujet de salles de cinéma. Il semble que notre Municipalité se soit engagée là dans des questions qui la dépassent. Se mêlant de ce qui ne la regarde guère, elle s’en va mécontenter ses électeurs de toujours. Et ne pas convaincre les autres. Bref, comme d’habitude, elle va décevoir.

Je ne vais plus depuis longtemps au cinéma. Je regarde parfois un film à la télévision. Ces ombres qui s’agitent sur l’écran ne me disent plus rien. Je préfère un livre. C’est aussi que j’entends mal. Les acteurs d’aujourd’hui n’articulent plus. Ils marmonnent. Vous me direz, pour ce qu’ils disent. Enfin, bref.

Autrefois, films ou autres, on comprenait tout. On entendait tout. C’est ce qui n’était pas dit qu’on n’entendait pas. En mai 2010, au quotidien, on vit le contraire. Ce qu’ils disent ou rien, la même chose. Par contre, on entend presque ce qu’ils pensent. De fait, dans la presse ou ailleurs, à nous entretenir de cinéma, de film ou de salle, il s’agit de montrer qu’on dit autre chose. Les avis, de nos jours, ce sont des simulacres. Mais, me direz-vous, vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. Possible.

Ce que j’ai connu, vrai de vrai, c’est l’Eden, la salle disparue de la rue Jeanne d’Arc. Je me souviens même, qu’il y avait, au premier étage, un bar. Nickel, cuivre, miroir et barman en veste blanche. Sortant d’avoir découvert La Comtesse aux pieds nus (simple exemple) on pouvait boire un daïkiri. Enfin, à une certaine époque, car, dans mon souvenir, ce luxe d’un autre âge n’a guère duré. Quelques années, à peine. Puis le bar a fermé. La salle en est devenue une autre. Un complexe, comme tant d’autres.

Toujours la même salade : plus de bar, plus de cinéma, plus de daïkiri… et plus de Comtesse, même sur Arte où ce film est peu diffusé. Bref, le désert. Et puis aussi, je n’ai jamais aimé que les films en noir et blanc. Le vrai cinéma. Notre époque est à la couleur. Même les vieux films qu’on colorise. Avant de coloriser nos vies et nos jours. Pour les rendre présentables, diffusables. Au vrai : rentables. Oui, toujours la même salade.

Autre chose. Il faut, parait-il, sauver les commerçants et artisans de notre vielle cité. Nos Municipes carlovingiens veulent les couvrir d’or. Ou plutôt les recouvrir d’un linceul nommé Fisac. Une condition cependant : que lesdits échoppiers s’allient dans une confrérie qui ait fière allure. On a, du reste, choisi pour eux le chef de la nouvelle corporation. Il s’agit du sieur de Mont Chaslin, ci-devant libraire en la rue des Basnages, homme lige de nos bien-aimés échevins.

Amusant. Adoncques le capitaine de la neuve compagnie estoit celui qui aura vu tomber à ses côtés les soldats valeureux nommés Van Moé, Menuisement, Forest, Lepouzé, Lestringant, Lemercher… Certes, d’être resté seul debout dans la bataille, il le doit à sa ténacité. Et à son étendard illustré d’armoiries fameuses : d’Art et d’Amitié, entouré d’argent avec la devise : Ôtes-toi de là que j’ m’y mette.

CCXI.

En mémorialiste, je peine. Plusieurs lecteurs, à la rescousse, pointent les détours de ma mémoire. Il faudrait que je mange du poisson. Par exemple, de la brandade de morue. Il y avait, jusqu’à il y a peu, de l’excellente, chez un poissonnier de la rue Beauvoisine. Lui aussi a disparu. Il se nommait Paon. On en trouve, à présent, chez Benoît Richomme, rue Armand-Carrel. Moins excellente. Une brandade réussie, c’est une brandade réussie. Une brandade ratée, une brandade ratée.

Idem de la mémoire. La mienne ou celle des autres. Que de mal-retenus, comme il y a des malentendus. Partout, règnent l’à-peu-près, l’indistinct, le méli-mélo. Ce qui se dit ou ce qui se fait, en la matière, vaut-il la peine d’être relevé (dans tous les sens du terme) ? A peine. Pas grave, comme on dit. On a peut être tort. Ou raison. Rien ne sera réparé, tout sera oublié.

Ce qu’on a oublié, entre autre, ce sont les portes à tambour. A la mode autrefois, elles sont remplacées par les portes automatiques. Celles à cellule photo-électriques, mal réglées et intempestives. Comme chez mon pharmacien, sans le nommer. Ou dans les grands magasins (notez que souvent, du pharmacien au grand magasin…).

Les portes à tambour ou de l’ambigüité. Ni ouvert, ni fermé. Personne n’entre, personne ne sort. Un tour pour rien. Rotation perpétuelle, indécision absolue. Portes à tambour d’autrefois, aux bars L’Escale ou L’Ambiance, au Crédit du Nord rue Jeanne d’Arc, aussi à l’agence Worms (armateurs, bois et charbons, etc.), sur le quai Gaston-Boulet. Là où j’allais chercher mon père. Y achevant sa carrière, il faisait semblant d’y travailler. J’avais, quoi, seize ou dix-sept ans. Quel immeuble ! On se serait cru dans un film américain.

Enfin, c’est ce qu’on dit maintenant. Car du bureau et de mon père, rien de Sam Spade. Des cartes marines, des dossiers bistre, des rangées de tampons, du papier pelure, un inquiétant téléphone, un coupe papier de cuivre, une statuette africaine… En guise de gangsters, des capitaines, des armateurs, messieurs silencieux, souvent graves, jamais contents, toujours inquiets. Oui, j’avais seize ou dix-sept ans. Personne n’aime son père en shiplander.

Porte à tambour, il y a celle aujourd’hui de la mairie, monstre annexé au péristyle. C’est une broyeuse d’énergie, une machine tournante destinée à essorer l’usager. On en sort épuisé, rincé, prêt à être étendu au guichet d’accueil.

Le poisson contient du phosphore. Le phosphore est excellent pour la mémoire. D’après mon pharmacien (c’est une pharmacienne) l’assertion est une ânerie colportée par les générations. Le phosphore se trouve dans le poisson (dans les sardines, paraît-il) mais aussi dans tous les aliments. Alors me dit-elle : la mémoire, c’est le cerveau. Le cerveau, c’est le corps. Ce qui est bon pour le corps l’est pour le cerveau. Pas de poisson pour une bonne mémoire. Il suffit de manger équilibré. Et dit-elle (elle connaît son Formulaire par cœur) : avoir une activité physique, marcher, faire des mots croisés… ou lire… C’est elle qui le dit.

Bon. Allons-y : Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf Stream… 

CCX.

Il y eut un temps avec Frédéric Taillefer et un autre, sans. A la fin d’une vie, lequel d’entre nous dira : il fut mon meilleur ami. L’âge relativise. On craint l’injustice. On s’en tire avec : l’un de mes meilleurs amis. Vrai que le meilleur, le seul, on ne le reconnaît jamais. Frédéric Taillefer n’était pas Rouennais. Parisien. Mon exact contemporain, né en 1931, d’un père restaurateur vers Montfort-L’Amaury ou approchant. Une sorte de relais de chasse, à la mode d’autrefois. La mère suivait. Le couple jouait tous les personnages de l’auberge passée de mode.

Le fils fit médecine. Après avoir été interne à l’Hôtel-Dieu, il s’installa à Rouen. Années Cinquante. Quant on y pense, quel médecin ! D’une époque où tout le monde fumait et buvait plus que nécessaire. Ce qui le tua, du reste. Son autre passion était la musique. La classique surtout et son chant. Il m’ouvrit à ce monde. Tous les concerts de ces années-là y passèrent. Avec, à chaque fois, la visite aux virtuoses dans les coulisses. Et des troisièmes mi-temps. Plus arrosées que musicales. Chez lui, chez d’autres. M’en reste beaucoup de savoir, peu de plaisir. Un tas de disques aussi, que je ne me passe plus. Paresse de la technique.

Notre grande époque se déroula surtout à l’Hôtel d’Angleterre et à son bar Le Scotch. Quai de la Bourse, vaste bâtisse de la reconstruction, l’endroit chic de ces années. Du moins, voulu tel. Devenu aujourd’hui siège de l’Insee. Il n’en reste rien. Rien des miroirs, des bronzes, des fresques, et de la vaisselle aux armes. Au sous-sol, le bar. Cocktails, Chesterfield, 4-21, arachides grillées dans des coupelles de bakélite, premières chips. Vrais citrons pressés, vrais gin-fizz, vrai shaker d’argent. Au mur, un papier peint aux motifs de tartan écossais. L’un des barmans se nommait Mario. Ce qu’on a pu rigoler. Et boire. Heure après heure, verre après verre. On finissait Chez Georges place de la Rougemare ou Chez Gentil au Vieux-Marché.

Peu de femmes. Quelques unes tout de même. Des filles qui travaillaient dans la banque ou les assurances. Enfin, c’est loin. Au Scotch, une clientèle de passage. Du temps d’un Paris-Le Havre en voiture, en prenant par le « haut », la route de Paris. Un temps d’avant l’autoroute et d’avant Orly.

En regard de la médecine d’aujourd’hui, Frédéric Taillefer, consultation tous les jours et sur rendez-vous, était le médecin des arrangements. Réservant ses diagnostics, on le trouvait discret, sinon délicat. Il ne s’intéressait pas aux maladies, mais aux malades. Et préférant les gens intéressants, il avait peu de clientèle. Bref, ça n’était pas un médecin ennuyeux. Alors que ceux d’aujourd’hui… Du repos, au chaud, un bon grog, à la rigueur des cachets Calmine… Moderato toujours.

Il est mort terrassé par une crise cardiaque. En 1978 ou 79, il faudrait que je vérifie. Un soir, pris de malaise, à son cabinet. Le temps de téléphoner aux pompiers, il s’écroula en voulant leur déverrouiller la porte d’entrée.

Celle qui reprit le cabinet m’avoua avoir trouvé six bouteilles de bourbon sous la pharmacie. Les a-t-elle bues ? En tout cas, elle a décroché le portrait de Dinu Lipatti qui faisait face au bureau.

CCIX.

Bavardant avec Jérôme, la conclusion s’impose : je n’aime pas ma jeunesse. Je ne l’ai jamais aimée. Rien de Faust en moi. Mon âme pour les plaisirs du printemps ? Ni le jeu, ni la chandelle (façon de dire). Jeunesse d’après-guerre, bridée par la peine des autres, dans les ruines, dans la rectitude du devoir. Au vrai, dans l’ennui, l’indécision, l’aveuglement. Je me suis vite rendu compte qu’il fallait vite devenir vieux. J’ai attendu. Ça a fini par arriver. Maintenant, je suis jeune. Je peux tout dire et tout faire. Dommage que je n’en ai plus envie.

C’est comme les femmes. J’ai eu la réputation d’être coureur. Ce n’est qu’à moitié vrai. Si je courais, c’était après quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Je n’ai jamais aimé que des moitiés de femmes. D’où ma passion des femmes troncs. Les caissières, les barmaids, les filles de derrière le comptoir. Celles qui, poitrine généreuse, vous versent l’apéritif. Je laisse aux psys le plaisir d’y penser.

Autre chose. Rencontrant, bavardant, j’ai le sentiment d’être plus écouté qu’entendu. Les visages se ferment. Les sourires se figent. On acquiesce, mais on n’en pense pas moins. Chacun se garde. On jauge. On me joue le minimum requis. Qu’ai-je dit qu’il ne fallait pas ? Rien. Enfin oui, mais… C’est que je ne suis pas dans la note. Je suis un ton trop haut. Curieuse impression. Oui, celle d’être revenu quarante ans en arrière, du temps où…

Du temps où il fallait bien penser et penser bien. Donc à gauche. Donc communiste. Comme m’avait dit je ne sais plus qui (en fait, je sais très bien, mais à quoi bon) : Tu n’es pas anti-communiste, puisque tu es là. Là, c’était le Centre Maxime Gorki pour une pièce polonaise. Ou hongroise, ou tchécoslovaque, enfin vous voyez.

Rien de politique là dedans, évidemment. Plutôt l’air du temps. L’impression de retrouver, oui, cette restriction mentale bien connue. Celle de se tenir à carreau. D’être dans la norme. Comme si on était sur écoutes. Oui, qu’on le veuille ou non, nous sommes revenus à ces temps anciens. A ces opinions calibrées, ni trop ni trop peu. Ces signaux qu’il faut arborer. Être contre ceci équivalant à être contre cela.

C’est d’autant plus curieux, qu’on entend ici, qu’on lit là, le contraire. A savoir, plus de clivage, tout ça mort et enterré. Tous les avis se valent. Or non, notre espace vital est redevenu stalinien. Oh, bien sûr un stalinisme mou, cotonneux, guère vésillant. Mais euphorisant à n’en plus pouvoir. Ou vouloir.

Ce qui console, c’est que ça commence à se dire. A se ruminer. On perçoit comme un agacement. Pas toujours à bon escient, mais tout de même. On cherchera vainement cette dissidence dans la culture ou les loisirs. Pour ce, les ordres viennent toujours de Moscou. Sortir à Rouen revient aujourd’hui à arpenter les allées de la Fête de l’Huma. Pas l’actuelle, celle d’autrefois, celle des André Stil et André Fougeron. Les jeunes ne savent plus ce que c’était. A moins que… Mais non, impossible. Et pourtant, à bien y regarder….

Trop fatigué en ce moment. A revoir et développer.

CCVIII.

Deux fois par semaine, à heures fixes, et quand ça l’arrange, Carabine joue chez moi le rôle envié d’aide ménagère. Autrefois, disait-on, femme de ménage. Enfin, façon de parler, car il est peu question de ménage, de ménagère, d’aide et de femme. Tout mêlé, ça ne donne pas Carabine. On a connu Carabine vers la fin des années Cinquante. Déjà vieille. Du moins, flétrie. On l’a connu encore avant, femme tronc alors qu’elle jouait le rôle d’une caissière de cinéma. Pas encore vieille, toujours coquette. Son âge me dépasse et je ne suis pas le seul.

Qui l’aura connu jeune ? Il y a des types comme ça, jamais vieux, jamais jeune. Ni vieux, ni jeune. Éternels ou à peu près. Lorsqu’on bavarde tous les deux (c’est plus simple que de faire les poussières) Carabine me raconte des choses tellement anciennes qu’il me faut sans cesse raisonner. Elle ne vit qu’au travers de sa mère, de sa grand-mère. Et d’autres encore. S’appropriant un passé si présent, elle le dit en toute inactualité (ça existe, ce mot ?). Lancée, elle navigue d’années en personnages, d’anecdotes en mythologies. Jamais à court, toujours retombant sur ses pattes.

Carabine, c’est une enseigne : A la Rouennaise. C’est d’elle que je tiens les tenants des aboutissants sur lesquels s’échafaudent plusieurs de ces chroniques. Pas tant qu’elle m’en dise beaucoup (plutôt pas assez), mais son rôle est de m’y mettre. Je veux dire, au travail. Bien sûr, elle ignore tout ça, ne lisant jamais rien, sinon Point de Vue. Notez que…

Sa mère tenait une épicerie. Rue Coignebert, du temps où la rue était bordée de boutiques à ne pas le croire aujourd’hui. Carabine a cœur de préciser : pas une épicerie, les Coopérateurs. Ah, il ne faut pas la lancer sur les Coop. Ça, c’est du sacré. Les Coopérateurs de Normandie, les produits Coop, les lots, les ristournes, les actionnaires, les timbres et leurs carnets. Je sais ça par cœur. Les timbres qu’il fallait récolter et coller dans un carnet. Ceux à 1 F, ceux à 5 F et les rites y attachés. Bref, les Coop de la grande époque. Plus rien à voir avec ceux de maintenant. A peine si, dans la semaine, Carabine entre au Mutant de la rue Armand-Carrel. C’est pour ceux qui n’ont rien, dit-elle.

Allant chez Casitalia, elle s’imagine être chez Fauchon. C’est bien mon tour de prendre du bon temps. A ce propos, elle ne décolère pas contre la décision municipale de fermer les marchés à 13 heures. Un jour, y aura p’us d’ marché du tout ! Et d’ajouter : … et pourtant j’ suis pas pour les Arabes. Car pour Carabine, du plus petit au plus grand, tous les épiciers non-sédentaires sont des Arabes. Ou plutôt, selon son mystérieux décret : des Marocains.

C’est la fille de la gérante des Coopérateurs qui parle. Dans son esprit, les Marocains, alliés aux hypers et supers de tous poils, ont coulé l’épicerie maternelle. Maintenant c’est leur tour conclut-elle avec satisfaction. Va savoir.

Au fait, et ce surnom de Carabine ? Ah, ça, comme on dit chez Kipling, c’est une autre histoire.

CCVII.

Rien ne reste du Cirque, celui nommé, un temps, le Théâtre-Cirque. A son emplacement s’arrête le Métrobus. Terminus. Fini clowns, écuyères, opérettes, vedettes, et la grande musique. Rien ne se regrette, certes, mais aujourd’hui on serait, ici, content de posséder un tel lieu. Voir Elbeuf, simple exemple. Il faudra, dans pas longtemps, évaluer pourquoi et comment Rouen est devenue une attraction de seconde zone. Penser qu’on va visiter Le Havre ! Dire que c’est à Metz que ça se passe. Ou Bordeaux. Même à Caen…

Si rien ne reste du Cirque, que dire de ce qui reste de sa brasserie. Là où on allait après le spectacle. Durant la Saint-Romain, à l’occasion. Casser un morceau disait Sauviat. Excepté ces occasions, les lieux étaient déserts. Même lors des enterrements au Monumental ou au Nord, jamais on ne serait allé à la Brasserie du Cirque. Plutôt, en face, au Tabac. Question de décence, j’imagine. A cause du cadre.

A la Brasserie, ça brillait, ça rutilait. Néons, miroirs, cuivres dorés, banquettes de velours rouge… Et ces immenses fresques illustrant les arts de la piste. Qui avait peint ça ? De ces choses qu’on oublie. Qu’on perd. Pas un illustre, bien sûr. Ni même un autre, plus local. Tony Fritz-Villars ? Léonard Bordes ? Ça se saurait.

La première fois que je suis allé au Cirque, ce devait être avant la guerre (cherchez laquelle). Encore enfant, petit, sans doute à l’occasion de la foire. Je revois des chevaux. Un singe aussi. Des lumières. Un clown. Les blancs me faisaient peut. Encore maintenant. Était-ce Foottit ? Pas le vrai bien sûr, un de ses imitateurs, Géo, produit plus ou moins local, à la mort lamentable.

Par la suite, les occasions ne manquèrent pas. Opéras, opérettes, concerts, meetings politiques… jusqu’au catch où Sauviat, grand amateur, réussit à me traîner. Pour Gilbert Leduc, tu verras, ça c’est un as. Ce qui était imbattable c’était l’ambiance. Y compris pour la politique. Exemple, en mai 1969, lors des présidentielles. Un Cirque bondé. Six mille personnes pour Georges Pompidou, Roger Parment, Roger Dusseaulx… Quels autres ? En regard (façon de dire), à Sainte-Croix des Pelletiers, pour Alain Krivine, moins de monde. Je le sais, j’étais aux deux. Si au lieu d’Alain Krivine, on avait mis Gilbert Leduc…

Souvenir précis : j’ai dix-sept ans et mon père m’emmène au concert. Ce fut en octobre 1948, Paul Paray dirigeant Mort et Transfiguration de Richard Strauss. On s’en doute : je me demandais ce qui m’arrivait. Rien compris, rien entendu. A la suite, réception à la Mairie. Grand tra la la… Était-ce déjà Jacques Chastellain ? J’entrais, ce jour, dans les mondanités locales. En suis-je sorti ?

Je ne regrette pas Sauviat. Il avait mauvaise haleine. Je ne regrette ni Tony Fritz-Villars, ni Léonard Bordes. Je ne regrette pas mon père. Il avait un goût détestable, celui de son époque. Je ne regrette ni Geo Foottit, Georges Pompidou, Roger Parment, Roger Dusseaulx. Ou Alain Krivine. Ou Gilbert Leduc, Jacques Chastellain, Paul Paray. Personne ne regrette Richard Strauss. Ce que je regrette, c’est la lueur du néon éclairant les fresques de la Brasserie du Cirque.




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