CCIV.

Sans trop dire pourquoi, j’aime déjeuner à la Boucherie. Place Saint-Marc, une chaîne mais dans un genre qui me convient. Je m’y retrouve. Ses frites, tripes, tête de veau. L’ambiance. Arrêtons là cette présente critique gastronomique. L’autre jour j’ai réussi à y traîner Molineux (nous nous revoyons malgré nos désaccords). Au moment de passer la commande, il me dit : Tu te souviens des Tripes du Père Neveu ?

C’était rue du Gros-Horloge, dans la partie vers le Vieux-Marché, sur la gauche, à peu près à hauteur de C&A ou plus bas. Une charcuterie comme on n’en fait plus, dans le genre rouenno-normando-touristico années Trente. Le Rouen du temps du Syndicat d’initiative, de la Ville Musée, de l’Auberge de l’Écu de France, du Grand Hôtel de la Poste et du Comptoir National d’Escompte.

Du temps où le Musée de peinture se trouvait square Solferino et que les salles de peinture moderne se rehaussaient des noms de Félix Ziem, Henri Harpignies et Édouard Cibot. Ces huiles sont désormais à la cave. Certes, il y eu bien la Salle V dite « collection François Depeaux », mais qui alors allait voir ça ? Personne. Tandis qu’à présent qui mange des tripes ou de la tête de veau, sauf Molineux et moi ?

Cet été, dans le fameux happening conservating painting qu’on nous promet, il manquera une toile. Elle est signée Johan Barthold Jongkind et s’intitule La Boucherie du Père Neveu. On sait que l’artiste (né aux Pays-Bas en 1819, mort en Dauphiné en 1891) résida à Rouen et qu’une partie de son travail prend la ville pour thème. D’où cette grande toile (143 x 110 cm) qu’un collectionneur d’Oran posséda avant de la léguer (façon de dire) au Musée national des Beaux-arts d’Alger. Elle s’y trouve toujours. N’en sortira pas.

Là aussi, c’est bien dommage. On saurait à quoi ressemblaient cette boutique, son étal et la figure dudit père Neveu. Bref, une vue de Rouen à la fin d’un siècle. Une ou deux générations plus tard, un descendant Neveu, celui-là ou un autre, se spécialisait dans la tripe plutôt que dans la tête de veau. L’art pictural y fut-il pour quelque chose ?

Quel barbouilleur d’aujourd’hui nous croquerait, Molineux et moi, attablés à La Boucherie ? Guère. Les étudiants de l’École font dans l’art minimal ou conceptuel. Encore que nous en soyons un bel exemple tous les deux (ou séparés), on les en absout. A défaut de les approuver. Faut-il aimer ce que l’on peint ? Grande question. Jongkind les tripes, Chardin la raie, Cézanne les pommes, Warhol la soupe, etc.

Il fut un temps où j’ai rédigé un copieux travail sur Casimir Malevitch. Cet ouvrage, paru chez Gallimard au début des années Soixante, est oublié. La faute à l’éditeur et aux référencements. Vrai aussi que commande surfaite, le livre devait beaucoup (sinon tout) aux écrits de Nicolas Tarabukin, esthète soviétique. A l’époque, avec l’Union des Républiques, on faisait ce qu’on voulait. J’en suis resté là. A Malevitch et à ses carrés, pas à l’Union.

Tout ça pour dire quoi ? Rien. Ou autre chose. On prend un dessert ?

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