CXCV.

L’habitude salutaire – et régulière – de vider ses placards, implique un retour incessant sur ce qu’on a fait ou vécu. Dès lors, cette manie se solde par un effet de sur-place. Croyant avancer, on ne fait que revenir. Ce jour, rouvrant un carton d’archives étiqueté avec un soin relatif du mot divers, émerge, parmi d’autres inutilités, la facture d’achat d’un réveil. Datée du 19 novembre 1954, elle provient de la bijouterie A la Gerbe d’or, maison Barbeau, 76 rue Cauchoise, pour 3.850 francs de l’époque.

Qu’est devenu le réveil ? La bijouterie ? Peu de Rouennais se souviennent de ce magasin, situé au coin de la rue Cauchoise et de la rue des Bons-Enfants. Boutique à l’ancienne, avec de grandes vitrines, des volets roulants en bois et deux entrées. Celle de l’angle, vu la forte pente de la rue, obligeait à descendre trois marches pour être de plein pied dans le magasin. A l’intérieur, autant de bijouterie que d’horlogerie, innombrables reflets de chez Burma, Fix, Murat… innombrables instants de chez Jaz, Bayard, Jaeger

Quid de ce fameux réveil ? Mort, sans doute. Remplacé désormais par un cube Sony, à chiffres lumineux. Pour lui, la nuit n’est jamais la nuit, c’est la nuit verte. Comme la chandelle. Mais Ubu est loin, autant que Jarry. La Pataphysique, science des exceptions et des solutions imaginaires m’a toujours parue être une fumisterie. Enfin, pas loin. Cependant, consultant une édition de La Chandelle, la prière d’insérer précise qu’il s’agissait pour l’auteur de spéculer sur le sens possible des événements, de battre en brèche les évidences, de révéler le dessous des choses.

Beau dessein. Devant mes cartons, facture à la main, je tente de me souvenir d’un réveil. Acheté dans cette boutique, ce jour là, réveil, parait-il, Jaz, modèle Balsic, boîtier et socle or, chiffres en relief.

En regard, chose bizarre et que je ne m’explique pas, deux pages de Paris-Normandie de ce fameux jour. Pourquoi dans ce carton ? Papier d’emballage ? Encore un mystère.

Ce jour était celui où se poursuivait le procès de Gaston Dominici et où il déclarait au tribunal ne pas vouloir payer pour un autre. Jour où la presse titrait sur un accord de principe pour la solution du problème des Fellagha. Jour où au cinéma on projetait La Belle du Pacifique avec Rita Hayworth et José Ferrer (a-t-on jamais vu ça ?). Jour où paraissaient Les Mandarins de Simone de Beauvoir et l’oublié Fin d’une jeunesse de Roger Stéphane (a-t-on jamais lu ça ?) Où on attendait pour samedi Witold Malcuzynski à Sainte-Croix des Pelletiers (encore ! mais non, déjà) et qu’à l’issue du concert, le maître signera ses disques que vous pouvez vous procurer chez Verhaegen, 3 rue des Carmes. Jour où… Etc.

Mais rien ne valant le réel, ce même le jour, on apprenait, fait divers, que M. Gérard Courville, élève architecte, 4 rue d’Ernemont, a porté plainte pour vol de son scooter, devant son domicile le 17 novembre entre 18h45 et 19h. Préjudice : 110.000 francs.

Alors, mon réveil…

1 Réponse à “CXCV.”


  • Ce billet est lui-même un petit bijou, qui mérite de trôner en pleine vitrine de « la Gerbe d’Or », donc au paradis de magasins disparus et des souvenirs poétiques

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