CXCIII.

Depuis un certain temps, on ne voit plus ce fameux chat dans ma cour. Certains s’en félicitent, d’autres s’en désolent. S’aventurant dans l’escalier, il aurait profité d’une porte entrouverte pour s’introduire. Et voler, bien sur, comme ceux de sa race. C’est ce qui a été dit lors de la dernière réunion de copropriété. A ce sujet, le bureau d’un syndic est l’endroit où on entend les plus faux aveux et les serments les moins fiables. Bref, résultat, plus de chat. N’empêche, l’habitude était prise, chaque matin, de vérifier d’un coup d’œil s’il était là.

Quelque chose qui disparait et qu’on ne verra plus, c’est le Palais des Congrès. Vais-je me fendre d’un ultime hommage ? Il le faut car tout le monde se félicite de la disparition du mastodonte. Il faut voir la foule (enfin presque) massée derrière la pince destructrice et admirer le désastre. Chacun y va de sa photo. Attendons de voir la tête qu’ils feront devant la nouvelle construction. Ah, la pince, c’était mieux

L’amusant c’est que la communication faite autour de l’opération de démolition utilise à l’envie de jolies photos magnifiant l’immeuble et montrant, en écho direct, à l’arrière-plan la tour Saint Romain. Cela indique bel et bien l’inspiration et le référent architectural. Ultime et subliminal hommage à Jean-Pierre Dussaux, architecte honorable, dont la réputation n’aura eu à souffrir que de l’inculture des propriétaires ou utilisateurs du bâtiment.

Qu’on revoit les plans d’origine, déjà amendés par les bailleurs, qu’on se souvienne de l’énergie mise à stigmatiser l’ouvrage à peine construit, et qu’on n’oublie jamais la désinvolture d’élus trop heureux de n’avoir à reprendre cet immeuble qui leur fut proposé à vil prix.

Ils l’ont laissé pourrir et signé là la marque ultime de leur incurie. Ce Palais aurait pu être une maison d’art, une maison des associations, une maison citoyenne, une médiathèque, une maison de la Ville… ça n’était qu’à peine une question d’argent (on en a mis ailleurs et dans d’autres proportions). Tout ça n’était qu’une question d’idées et de jugeote. Sans parler de courage. Toutes choses que mon matou a emportées avec lui.

Comme il m’a emporté une tranche de rôti de dinde, ce saligaud. Je peux bien le dire ici, l’ayant nié devant le syndic.

Il y a peu, chez un brocanteur du clos Saint-Marc, pour un euro, je déniche un vinyle d’autrefois. Airs d’opéras français par Mady Mesplé. Ce n’est que le volume premier d’une série de deux, mais il contient, entre autres, la barcarolle des Contes d’Hoffmann, ce qui me suffit. Mady Mesplé ! Je l’ai vue il y a longtemps, au Théâtre des Arts, dans La Somnambule. Pas au mieux de sa forme, ce soir là d’ailleurs, mais tout de même. Au sortir, je me suis précipité chez Record Shop (rue Ganterie) pour n’importe quel titre disponible. André Junement, qui présidait aux lieux, m’a fourgué Lakmé sous la direction d’Alain Lombard. Mais Lakmé… enfin bon. C’était quand ? Début des années Soixante-dix, il me semble. Tout ça est loin. Aux dernières nouvelles, Mady Mesplé, toujours de ce monde, revient à la mode. André Junement aussi. Et les vinyles itou.

Tous comptes faits, peut-être que mon chat aussi va revenir.

2 Réponses à “CXCIII.”


  • Fidèle lectrice anonyme de votre blog depuis bientôt une année, jeunette d’à peine 25 printemps, je m’exprime ici pour la première fois, profitant de la tribune ouverte que sont les commentaires. Tantôt approuvant vos propos, tantôt m’abreuvant de vos anecdotes de vi(ll)e, et tantôt désapprouvant : mais jamais indifférente.

    N’ayant qu’une attache récente à la ville de Rouen (deux ans et demi que j’y ai posé bagages et chats), cela ne m’empêche pas néanmoins de me sentir à la fois impliquée par la vie de la Cité, tout comme me sentir affectée par la disparition du Palais des Congrès, qui a fait partie intégrante de mon mémoire de fin d’année (la pièce maîtresse, dirais-je).

    Edifice imposant et tranchant singulièrement dans le paysage, le Palais des Congrès m’a semblé hideux la première fois que je l’ai vu, aux côtés de la Cathédrale. De l’eau a coulé sous le Pont Flaubert depuis, et je m’y suis attachée, car il est – à mon avis – le pendant contemporain de ladite cathédrale : tant par son esthétisme architectural (et je ne crois pas dire de gros mots en parlant d’esthétisme, car contrairement à ce que ses détracteurs pensent, le Palais des Congrès est réellement le fruit d’une réflexion plastique aboutie) que par son rôle finalement (bien que les fidèles amenés dans les lieux n’étaient pas les mêmes !).

    J’y suis allée de ma petite photo (ah fidèle mouton !), et ai été surprise de trouver aussi « tant de monde » qui en faisait de même ou qui s’arrêtaient pour observer l’avancement de sa destruction. Cela me parait tout à fait dommage que l’on ne s’intéresse à ce Palais trop méconnu uniquement parce qu’il va disparaitre (et pour s’en féliciter comme vous le précisez).

    Sachez que j’aime le Palais des Congrès, et que l’on pourra bien construire un Espace Mots Niais Cathédrale à son endroit, que je garderai en mémoire ce pan d’architecture renié par sa propre ville.

  • Bonjour,

    Juste pour signaler une petite faute d’orthographe, vous qui n’êtes
    pas coutumier du fait (et dont j’apprécie la prose)

    « à l’envi(e)  »

    GP

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