CXCII.

Encore une inhumation ! Cette fois en l’église Saint-Romain, ce lundi 22 février. Pour Roger Balavoine, voilà une nombreuse assistance. Et que des cheveux blancs ! Enfin presque. Ce vieux (pas tant) journaliste avait beaucoup d’amis. Et nous savions pourquoi nous étions là. Ce pauvre Bala, toujours fébrile, est parti sans avertir. Milieu de nuit, la machine qui s’embrouille. Hop, terminé. On préférera ça plutôt qu’à l’imaginer en petite voiture.

Saint-Romain est bien froide. L’assistance guère à la fête. Une dame chantait. Ni bien ni mal. Toute la cérémonie dans le convenu, y compris la lecture d’une dernière balade écrite par Roger Balavoine. Le baladin au mieux de sa forme, soit : rien à en dire, ni en bien ni en mal. Comme la dame qui chantait. Il le faut.

Pendant près d’un quart de siècle, Roger Balavoine fut le rédacteur culturel du quotidien local. Il prenait ce rôle très au sérieux. Avec conscience, régularité et détermination. Son vrai combat fut de faire admettre à ses différents rédacteurs en chef que la culture, ça pouvait intéresser encore les lecteurs. Malgré tout. Autant que le reste. Comme on ne lui demandait rien d’autre (à condition de faire court) il avait le stylo libre. A toutes les premières de théâtre, musique, peinture, cinéma, et tutti quanti, on voyait se faufiler Bala, l’éternel imper, la mèche en bataille, sa sacoche en bandoulière qu’il remontait d’un coup d’épaule, presque un tic.

Bala avait sa limite : il ne critiquait rien. Dans ses articles, son manque d’espace (ou d’ambition ?) le limitait aux louanges sincères et généreuses. Cette posture ne l’avantageait pas en stature mais beaucoup en renommée. D’où cette assistance d’un lundi où la moitié de la salle (ce n’est pas le bon terme) pouvait s’incliner devant son cercueil en pensant : grâce à toi, nous avons été quelque chose il y a quarante ans !

Au vrai, il y avait là comme un défilé de ratés (je peux le dire, j’en étais). Si nous sommes redevables de quoi que ce fut à Bala, ce n’est pas la part la plus intéressante de notre histoire. Alors quoi ? Moi comme écrivain, lui comme barbouilleur, l’autre comme saltimbanque… Un vrai critique nous aurait dit le nécessaire, pas le superflu. Comme il nous mettait dans le journal, on croyait que c’était arrivé. Nous étions les artistes du moment, bref de la mode… Sans trop savoir et pensant bien faire, il nous encourageait à continuer. Continuer quoi ? D’être dans le journal, pardi !

On me dira pourquoi aller à une inhumation pour débiner son mort ? Par souci de la nuance et d’un peu de vérité, du genre de celle qui dit : Bala, on l’aimait bien, mais on ne l’estimait pas. Pourquoi ? Parce que maintenant, on a compris : il nous aimait bien, mais il ne nous estimait pas.

A la sortie de Saint-Romain, que de retrouvailles, que de visages vieillis, que d’esprits amis ou oubliés. Tiens, Untel, sommes-nous toujours brouillés ? Chacun s’en retournait de son côté, là d’où il n’aurait jamais dû sortir. Seule interrogation désormais : à qui le tour ?

1 Réponse à “CXCII.”


  • Cher « Rouen-croc »

    Je ne reconnais que partiellement et « en creux », pas dans ses nombreux « pleins » le portrait ci-dessus de Roger Balavoine.

    On peut être lucide et/ou avoir ses préférences sans pour autant être méchant, acide, décourageant ; ce que sont tout de même pas mal de critiques culturels (davantage au niveau national que local, c’est vrai).

    Quand Roger Balavoine n’aimait pas une oeuvre, ou un courant artistique, tout simplement il n’en parlait pas (un exemple parmi d’autres : il n’appréciait pas le néo-néo-néo impressionnisme rouennais, qui pourtant a pignon sur galerie, et se vend très bien), donc il n’écrivait quasiment rien à ce sujet. Il était très sollicité et ne répondait pas, loin de là, à toutes les sollicitations en question.

    Donc il détournait le dicton « qui ne dit mot consent » : quand il ne disait rien, ou disait peu, c’est qu’il ne consentait pas, ou guère.

    En revanche, en homme sage (et bon), il était conscient – et là pour le coup il adhérait à un proverbe populaire – que « la critique est aisée et l’art est difficile ».

    La gentillesse n’est pas forcément signe de complaisance, ou de bêtise ; cela peut être tout simplement une forme d’humanisme.

    La curiosité d’esprit de « Bala », son ouverture aux autres en a fait jusqu’au bout, malgré l’âge et la santé défaillante, quelqu’un de profondémeznt jeune. De ce point de vue, essayer de l’imiter peut être une bonne pioche.

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