Archive mensuelle de mars 2010

CXCIX.

Fut un temps où ce qui se passait sur le port allait de soi. Entendez qu’on y travaillait et qu’on y vivait. Cela suffisait aux souhaits. Vint le temps de la dispersion, du déplacement, de l’évanouissement. Le port s’est éloigné, a disparu. Ce qu’il en reste a valeur de vestiges : hangars, chai à vin, diverses enseignes, quelques souvenirs… Le social et culturel ont pris le relais. Là où les dockers roulaient des mécaniques, de virevoltants jeunes gens s’épuisent en arabesques patineuses. D’autres pédalent à qui mieux mieux. Les plus raisonnables vont, à pied, jusqu’à l’extrême bout de la presqu’île que longe le bassin Saint-Gervais.

Pour plus longtemps. Depuis peu on s’ingénie à y mettre autant de grillages qu’il nous faudra bientôt courir au long comme des lapins. A ce bout de presqu’île, il y a un escalier. On peut y descendre… et s’évader tout à fait, n’était-ce l’eau glacée et le souvenir des trépassés.

Mais comme on est raisonnable, on revient par le boulevard Richard-Waddington, gloire oubliée. Cette avenue, déserte, est bordée d’immenses platanes où logent des corbeaux. Dernier endroit romantique de la ville. Je dis romantique, ça pourrait être aussi romanesque. Au choix. Passons devant ce qui reste du chai à vins, dédaignons le Hangard 23, et pas plus fier, dirigeons-nous vers les Docks marchands. Si l’on croise des dockers, des marins ou de filles à matelots, ils différent d’autrefois. Quand aux bars qu’on y trouve…

Un souvenir disparu, c’est celui, sur le port, du restaurant des dockers. Un grand bâtiment faisant angle, impossible de me souvenir au coin de quelles rues, quelque chose d’arrondi en briques rouges et baies vitrées comme on en faisait tant alors. Cantine de la Cgt, de la carte d’adhésion et des timbres fédéraux. Menu à pas cher, comptoir à casse-croûtes, du pain, du rôti de porc, de la moutarde en veux-tu en voilà, le tout à l’avenant. Le bleu de travail, la chemise à carreaux, les pataugas de 1954. Tu bois un coup ? Non, j’suis de nuit… Là traînait l’Humanité, La Vie ouvrière… Qui lit encore ça ?

Voilà pourquoi, l’autre soir, dînant au Comptoir des Docks (lieu passe-partout, mais plutôt sympathique), la jeunesse attablée m’a rempli de mélancolie. Ça bavardait cinéma, à propos de je ne sais quoi. Dieux qu’ils sont sérieux ! Et jeunes. Trop. Du reste, ils ne lisent rien. Ils regardent les images. Boivent de la bière, sortent dehors pour fumer. Les filles bavardent avec les filles, les garçons avec les garçons. Ces derniers se nomment Antonin, Tibert ou Anicet. Quel Aragon futur saura nous les conter ?

La Flammekuech du Comptoir ne vaut pas les casse-croûtes de Madame Joyeux. Qu’est-elle devenue ? Morte sans doute. En a-t-elle servi, elle, des plats du jour au restaurant des dockers ! Et briquer les tables, et laver le carrelage ! Rentrait le soir chez elle, rue Chasselièvre, dans ce grand immeuble neuf dominant le port. Retrouvait son Robert de mari, docker lui aussi. Lundi soir, devant ma coupe Campanella, j’observais la serveuse du Comptoir… J’avais peine à retrouver Madame Joyeux et pourtant, en y rêvant bien… Je suis revenu, petitement, à pied.

CXCVIII.

La démolition du Palais des Congres (nom d’un poisson) est l’attraction première. Chacun y va de sa photo et, au final, j’en jurerais, de son léger regret. Gageons que la trop fameuse exposition de l’été qui vient ne suscitera pas la même ferveur. Pour ma part, je compte m’enfermer et n’en rien voir, sinon ce que m’en imposeront les autorités. Car hélas, pour l’occasion, on nous prépare un joli lavage de cerveau à la mode 1880. Ça promet dans le genre caboulot, partie de canotage, bal Bullier et cabaret du Père Lathuile. Tout dans la pacotille, l’à-peu-près et la suffisance locale. Tiens, j’aurais quarante ans de moins, j’y jouerais le Ravachol de service.

Bon, mais pour l’heure, il me faut trouver une fixation afin de changer celle qui supporte (supportait) un accessoire de salle de bains (j’épargne les détails). Constat rouennais : plus une quincaillerie en ville. Me dit-on, il faut aller du côté d’Isneauville, Darnétal, voire Barentin. Piéton impénitent, je longe le Mont-Riboudet vers un grand container brico quelque chose. Rien qui vaille.

Carabine m’indique au bas de la rue Beauvoisine, une droguerie où on trouve tout. Pas faux, mais pas tout à fait vrai. En tous cas pas ce que je cherche. Inutile de parler de défunt Deconihout (rue du Gros-Horloge) ou Delabarre et Godart (itou). Tout ça, passé d’un passé dépassé. Et Ragot, rue de l’Hopital ! Saint-Gilles, rue de la République ! Sauvé, place Saint-Vivien ! Boimare, rue de la Pie ! Boissière, rue aux Juifs ! Ah, j’arrête là, c’est trop triste.

Eva Molineux, à qui j’en parle, épaule consolatrice, me rappelle la grande quincaillerie Gilles, sise elle rue des Carmes. Coup de massue ! J’oubliais ce temple ! Sa façade de faïence noire, ses grandes vitrines, ses chromes, ses nickels… crochets de 12, boulons de 16, tire-fonds à l’anglaise… Sur trois niveaux, néons éblouissants, vendeurs en blouse, clientèle de pros… Des choses comme on n’en verra plus.

C’est aujourd’hui le siège d’une parfumerie. Son nom ? Celui d’une des épouses du prophète Moïse. Les belles fashionables qui en franchissent le seuil ignorent peut-être, ignorent sans doute, que ladite épouse, nomade africaine, n’est pas étrangère à la pratique vénérée de la circoncision. Laissons nos contemporaines méditer sur ce point.

Nous revoici au défunt Palais, car si je ne m’abuse, la grande pince cisaillante ou cisailleuse (on me voit venir) ne va pas tarder à mettre à jour de ce qui reste de la quincaillerie Gilles d’autrefois. La boucle sera bouclée. Il faut toujours, dans quelque temple, adorer l’Éternel…

Notre temps a celui qu’il mérite. On ne le sait que trop, l’époque est vouée à Mammon. Lequel est omniprésent rue du Gros-Horloge, rue des Carmes, rue du Bec et alentours. Chaque samedi que Dieu fait, il guette nos âmes aux coins du quadrilatère marchand (terme de management) de nostre belle cité (terme médiéval).

Notez que si l’ange déchu, valet de Lucifer, se balade chez Armand-Thierry, l’Union rationaliste saura le reconnaître : ils portent le même blazer.

CXCVII.

Le moyen de rajeunir ? Une panne d’électricité ou de gaz. Ou encore de chaudière. Les douches à l’eau froide, très peu pour moi. Et trois jours sans douche, dame, de nos jours et à mon âge… Accaparer la salle de bains des autres, amis ou voisins, me répugne. J’aime être chez moi. Ou ailleurs. Aussi ai-je, en attendant le plombier, pris le chemin de la rue Orbe et des douches municipales de notre bonne ville. J’y mets aussi, autant l’avouer, un peu de perversité. Se doucher avec les clodos, rien que ça !

Les lieux sont simples, propres, sans chichis. Tarifs imbattables, y compris pour les produits nécessaires. L’accueil y est, à noter, d’une rare politesse, par une jeune femme qui, c’est visible, à autre chose à faire. Peut-être parce que je suis un vieux monsieur ? Non, je crois que l’hôtesse est comme ça. A moins que ce ne soit Florence Aubenas dans un nouveau rôle ? A la façon dont elle manie l’Ajax, non.

Accueil parfait, prestations correctes, excellent séjour. Bref, adresse recommandable. A l’heure où le guide Michelin retire une étoile à je ne sais quelle table estampillée du Vieux-Marché, Bibendum ferait bien d’en attribuer une aux bains-douches de la rue Orbe. On me dira que ce n’est pas comparable. C’est vrai.

Une seule chose pourrait écorner cette réputation naissante : l’eau n’est pas très chaude. Moi qui prends des douches brûlantes (ce dont se plaint le plombier, paraît que ça entartre la tuyauterie) j’ai souffert de cette douche tiédasse. Mais bon, il fallait que je sois puni de ma forfanterie.

Autrefois, les douches municipales (dites bains en pluie) se trouvaient rue Martainville. Aucun souvenir d’y être allé me refroidir les os. En revanche (façon de dire), je me souviens des bains-douches de la rue Jacques Le Lieur. Ceux-là je les ai fréquentés un bout de temps. Jeunesse des années Soixante où un lavabo dans une chambre suffisait au bonheur d’être chez soi. Rue Jacques Le Lieur, l’eau était chaude. Vraiment. Et puis il y avait des salles avec baignoire. Un genre sauna aussi. Et du personnel un peu strict. Un peu trop pour qui aime à rigoler. Toujours la même histoire, celle de la réputation. Le côté guide Michelin.

Autre chose. Le printemps est là. Il recommence à faire beau. Les élections sont passées et presque oubliées. Pas de soucis en amont, en aval, ou ailleurs. Tout va bien. Rien aujourd’hui ne me mettra en colère. Rien ? Ouvrant Paris-Normandie daté de ce lundi 22 mars, je m’astreins à lire un papier d’analyses du scrutin, signé Sophie Bloch. Je la crois (volontiers) rédactrice en chef ou approchant. Concernant le score inattendu de la troisième liste, elle écrit : Il [ce parti] fait mieux que sauver les marrons du feu… 

Phrase heureuse car ledit parti aurait aussi bien pu tirer les meubles. Mais ça, cette plume insouciante se garde bien de l’affirmer…

Il y a peu, j’ai daubé avec un brin de méchanceté sur une jeune journaliste (Céline Bruet) coupable à mes yeux de servir la soupe à un élu. Qu’on veuille bien lui transmettre mes excuses et lui dire pourquoi.

CXCVI.

L’autre nuit, brusque réveil, vers quatre heures. Là, dans l’espace blanc du mur, un mot inscrit devant moi : Rosébleu. Qui s’en souvient, ce fut, rue des Carmes, un magasin de fringues pour petits chéris. A qui cherche des balises, dans la partie ancienne de la rue, sur la gauche en descendant, à proximité de la confiserie Héloin. Cette dernière éclaire comme un phare : tant qu’on voit Héloin, tout va bien. Surtout sa vitrine côté Fossés Louis VIII avec ses coupelles de pastilles, boules de gommes et bonbons à la violette. Rien que le pain d’épices !

Mais Rosébleu ? Aucun rapport avec Citizen Kane (encore que… on a les boules de neige que l’on peut !) Oui, pourquoi s’éveiller avec c’teu boutique ? Mystère des songes ! Mais non, à y réfléchir, à y revenir, ce rêve de la nuit du samedi 13 au dimanche 14 est lumineux. Il me fallait rêver Rosébleu pour deviner Rose ou Bleu, à savoir : qu’allais-je voter ? Notez que je n’ai pas rêvé Le Ballon Rouge (magasin de jouets rue du Général-Leclerc) ou Les Raisins Verts (épicerie rue Saint-Nicolas), non, j’ai rêvé Rosébleu. Je sais qu’il y aussi la Boutique Orange rue Guillaume le Conquérant, mais enfin, comme on dit pas de quoi rêver.

Mon cher neveu, reparti je ne sais où (en fait, il est à Malte) m’a chargé de son vote. Je vais avoir deux bulletins. Ce turlupin vote Front de Gauche après avoir voté Vert. On lui aurait, chez ces derniers, fait des misères. Bref, n’a plus qu’une position : faire monter les enchères. Qu’en adviendra-t-il ? On verra. De mon côté je vais voter inutile, voter pour rien, voter pour voter. Tiens, MoDem. Au final, c’est le seul qui me mobilise. Que n’entend-t-on sur lui : Pas d’alliance ! Pas d’alliance ! S’ils sont là, on s’en va. S’ils s’en vont, on vient !

Tout ça la conscience tranquille : ces lignes, écrites dimanche 14 mars au matin, telle la mère Verdurin trempant son croissant, seront publiées après le premier tour. Elles auront un bon goût de réchauffé (comme toute politique). Cela ne résoudra rien : au second tour, pas de pari, j’aurai à voter Rosébleu.

Mercredi 17, au su des résultats et face aux nouvelles échéances, je constate. Mon Jérôme s’est fourvoyé. Son attelage d’occasion n’a pas fait pas les chiffres espérés. Aurait-il, par ma procuration, voté Vert de Vert qu’il n’en aurait pas été plus jovial. Là encore, c’est médiocre. Moi seul, vieux briscard politique, ai obtenu le résultat escompté : votant inutile, votant MoDem, j’ai voté pour la voiture-balai, pour le RPF de 1953 (allez les jeunes, à vos manuels !)

Bon. Mais dimanche 21 ? Réflexion faite, j’ai décidé de découper un rectangle blanc dans une feuille de papier. Un rectangle ou un carré, et de le glisser dans l’enveloppe. Mais dites, ce papier blanc, ce carré, cet espace de papier, encore une indication ! Ce Carré Blanc, n’est-ce pas une trouble boutique, genre sex-shop, logée rue de la Champmeslé ? Il paraît que oui. Donc Rosébleu devenu Carré Blanc ne serait qu’un rêve… comment dire… Me voilà propre.

CXCV.

L’habitude salutaire – et régulière – de vider ses placards, implique un retour incessant sur ce qu’on a fait ou vécu. Dès lors, cette manie se solde par un effet de sur-place. Croyant avancer, on ne fait que revenir. Ce jour, rouvrant un carton d’archives étiqueté avec un soin relatif du mot divers, émerge, parmi d’autres inutilités, la facture d’achat d’un réveil. Datée du 19 novembre 1954, elle provient de la bijouterie A la Gerbe d’or, maison Barbeau, 76 rue Cauchoise, pour 3.850 francs de l’époque.

Qu’est devenu le réveil ? La bijouterie ? Peu de Rouennais se souviennent de ce magasin, situé au coin de la rue Cauchoise et de la rue des Bons-Enfants. Boutique à l’ancienne, avec de grandes vitrines, des volets roulants en bois et deux entrées. Celle de l’angle, vu la forte pente de la rue, obligeait à descendre trois marches pour être de plein pied dans le magasin. A l’intérieur, autant de bijouterie que d’horlogerie, innombrables reflets de chez Burma, Fix, Murat… innombrables instants de chez Jaz, Bayard, Jaeger

Quid de ce fameux réveil ? Mort, sans doute. Remplacé désormais par un cube Sony, à chiffres lumineux. Pour lui, la nuit n’est jamais la nuit, c’est la nuit verte. Comme la chandelle. Mais Ubu est loin, autant que Jarry. La Pataphysique, science des exceptions et des solutions imaginaires m’a toujours parue être une fumisterie. Enfin, pas loin. Cependant, consultant une édition de La Chandelle, la prière d’insérer précise qu’il s’agissait pour l’auteur de spéculer sur le sens possible des événements, de battre en brèche les évidences, de révéler le dessous des choses.

Beau dessein. Devant mes cartons, facture à la main, je tente de me souvenir d’un réveil. Acheté dans cette boutique, ce jour là, réveil, parait-il, Jaz, modèle Balsic, boîtier et socle or, chiffres en relief.

En regard, chose bizarre et que je ne m’explique pas, deux pages de Paris-Normandie de ce fameux jour. Pourquoi dans ce carton ? Papier d’emballage ? Encore un mystère.

Ce jour était celui où se poursuivait le procès de Gaston Dominici et où il déclarait au tribunal ne pas vouloir payer pour un autre. Jour où la presse titrait sur un accord de principe pour la solution du problème des Fellagha. Jour où au cinéma on projetait La Belle du Pacifique avec Rita Hayworth et José Ferrer (a-t-on jamais vu ça ?). Jour où paraissaient Les Mandarins de Simone de Beauvoir et l’oublié Fin d’une jeunesse de Roger Stéphane (a-t-on jamais lu ça ?) Où on attendait pour samedi Witold Malcuzynski à Sainte-Croix des Pelletiers (encore ! mais non, déjà) et qu’à l’issue du concert, le maître signera ses disques que vous pouvez vous procurer chez Verhaegen, 3 rue des Carmes. Jour où… Etc.

Mais rien ne valant le réel, ce même le jour, on apprenait, fait divers, que M. Gérard Courville, élève architecte, 4 rue d’Ernemont, a porté plainte pour vol de son scooter, devant son domicile le 17 novembre entre 18h45 et 19h. Préjudice : 110.000 francs.

Alors, mon réveil…

CXCIV

Bien que l’ayant beaucoup fréquentée, je ne suis pas entré dans Sainte-Croix des Pelletiers depuis belle lurette. Rien de ce qui s’y passe désormais ne me concerne. Pas seulement moi du reste, à entendre ça et là les bavardages. A peine croyable qu’elle ait servi à d’aussi magistrales exhibitions musicales que celles qu’on y a vues et entendues. On recenserait tout ce que ces vieilles pierres ont abrité ! En cinquante ans de Théâtre des Arts, rien de comparable, rien d’approchant.

Sortant vers dix ou onze heures, on descendait la rue vers un monde aussi varié que vivant. Le Vieux-Marché, encore et toujours. Le Français, Le Parisien, La Moulière… Il en reste l’ombre, mais comme dit Carabine : C’est pas aussi bien. Ah, tout était simple autrefois ! Ceci pour mériter mon qualificatif de nostalgique. Voilà qui m’évitera les contresens habituels.

Il y a deux jours, à l’heure du petit-déjeuner, j’ouvre le Fanal de Rouen. Ça y est, les aigreurs d’estomac commencent. J’ai beau changer de marque de petits pains suédois, les douleurs débutent toujours à ce moment. Ce jour, à la Une, on m’entretient d’un coup de neuf dans ladite salle des Pelletiers. L’informateur le constate lui-même : du neuf à pas cher. Le temps de vitrifier le parquet, de débarrasser la salle de ses rangées de fauteuils, roule ma poule. Ces fauteuils ! Encore du Rouen qui s’en va ! Je les ai toujours connus. Skaï vert, dos arrondis, strapontins en bout de rang, vernis solide… A la fin des années Soixante ou Soixante-dix, le placage commença à s’effriter. Combien de bas filés en écoutant la Sonate n° 1 en fa mineur. Ça gâchait la sortie.

Voilà qui est fini, bien fini. D’abord parce que les belles ne portent plus de bas, que Wilhem Kempff est mort en 1991 et que nos municipes, sans moyens, se sont résolus à nous pourvoir de chaises en plastique blanc. Me dit-on, il s’agit du modèle Cnossos de chez Collec-Buro à 14,90 euros l’unité. On a pris blanc parce que si c’est plus salissant, c’est aussi plus neutre. Pensez, par les temps qui courent, des chaises bleues, rouges, vertes, voire noires…

Pouvait-on choisir plus moche ? Non. Record établi, il sera difficile à battre. La photo illustrant l’info montre la nouvelle salle avec en premier plan, l’adjoint prescripteur et livreur, le solide Bruno Bertheuil. Je lui trouve le sourire crispé et l’air malheureux. Il rappelle la toile célèbre Le Curé de Sainte-Croix repoussant les Révolutionnaires, tableau représentant le saint homme aux prises avec la foule de 1789 venue confisquer les biens d’église. Pour qui aime l’histoire, cette grande machine est visible au musée des Beaux Arts de notre ville. Demander au gardien.

Tel, l’adjoint d’aujourd’hui, à l’aube des Régionales, attend d’un pas aussi ferme les futurs membres de l’Assemblée constituante (d’où cette réfection rapide, n’en doutons pas). Mardi, meeting du Parti Socialiste, mercredi grande réunion des Verts… Résultat : dimanche, huit chaises cassées. En voilà pour 119,20 euros. Car on les connaît ces sans-culottes, tout foutre par terre, rien payer et guillotiner à qui mieux-mieux. Ah, tout était simple autrefois !

CXCIII.

Depuis un certain temps, on ne voit plus ce fameux chat dans ma cour. Certains s’en félicitent, d’autres s’en désolent. S’aventurant dans l’escalier, il aurait profité d’une porte entrouverte pour s’introduire. Et voler, bien sur, comme ceux de sa race. C’est ce qui a été dit lors de la dernière réunion de copropriété. A ce sujet, le bureau d’un syndic est l’endroit où on entend les plus faux aveux et les serments les moins fiables. Bref, résultat, plus de chat. N’empêche, l’habitude était prise, chaque matin, de vérifier d’un coup d’œil s’il était là.

Quelque chose qui disparait et qu’on ne verra plus, c’est le Palais des Congrès. Vais-je me fendre d’un ultime hommage ? Il le faut car tout le monde se félicite de la disparition du mastodonte. Il faut voir la foule (enfin presque) massée derrière la pince destructrice et admirer le désastre. Chacun y va de sa photo. Attendons de voir la tête qu’ils feront devant la nouvelle construction. Ah, la pince, c’était mieux

L’amusant c’est que la communication faite autour de l’opération de démolition utilise à l’envie de jolies photos magnifiant l’immeuble et montrant, en écho direct, à l’arrière-plan la tour Saint Romain. Cela indique bel et bien l’inspiration et le référent architectural. Ultime et subliminal hommage à Jean-Pierre Dussaux, architecte honorable, dont la réputation n’aura eu à souffrir que de l’inculture des propriétaires ou utilisateurs du bâtiment.

Qu’on revoit les plans d’origine, déjà amendés par les bailleurs, qu’on se souvienne de l’énergie mise à stigmatiser l’ouvrage à peine construit, et qu’on n’oublie jamais la désinvolture d’élus trop heureux de n’avoir à reprendre cet immeuble qui leur fut proposé à vil prix.

Ils l’ont laissé pourrir et signé là la marque ultime de leur incurie. Ce Palais aurait pu être une maison d’art, une maison des associations, une maison citoyenne, une médiathèque, une maison de la Ville… ça n’était qu’à peine une question d’argent (on en a mis ailleurs et dans d’autres proportions). Tout ça n’était qu’une question d’idées et de jugeote. Sans parler de courage. Toutes choses que mon matou a emportées avec lui.

Comme il m’a emporté une tranche de rôti de dinde, ce saligaud. Je peux bien le dire ici, l’ayant nié devant le syndic.

Il y a peu, chez un brocanteur du clos Saint-Marc, pour un euro, je déniche un vinyle d’autrefois. Airs d’opéras français par Mady Mesplé. Ce n’est que le volume premier d’une série de deux, mais il contient, entre autres, la barcarolle des Contes d’Hoffmann, ce qui me suffit. Mady Mesplé ! Je l’ai vue il y a longtemps, au Théâtre des Arts, dans La Somnambule. Pas au mieux de sa forme, ce soir là d’ailleurs, mais tout de même. Au sortir, je me suis précipité chez Record Shop (rue Ganterie) pour n’importe quel titre disponible. André Junement, qui présidait aux lieux, m’a fourgué Lakmé sous la direction d’Alain Lombard. Mais Lakmé… enfin bon. C’était quand ? Début des années Soixante-dix, il me semble. Tout ça est loin. Aux dernières nouvelles, Mady Mesplé, toujours de ce monde, revient à la mode. André Junement aussi. Et les vinyles itou.

Tous comptes faits, peut-être que mon chat aussi va revenir.

CXCII.

Encore une inhumation ! Cette fois en l’église Saint-Romain, ce lundi 22 février. Pour Roger Balavoine, voilà une nombreuse assistance. Et que des cheveux blancs ! Enfin presque. Ce vieux (pas tant) journaliste avait beaucoup d’amis. Et nous savions pourquoi nous étions là. Ce pauvre Bala, toujours fébrile, est parti sans avertir. Milieu de nuit, la machine qui s’embrouille. Hop, terminé. On préférera ça plutôt qu’à l’imaginer en petite voiture.

Saint-Romain est bien froide. L’assistance guère à la fête. Une dame chantait. Ni bien ni mal. Toute la cérémonie dans le convenu, y compris la lecture d’une dernière balade écrite par Roger Balavoine. Le baladin au mieux de sa forme, soit : rien à en dire, ni en bien ni en mal. Comme la dame qui chantait. Il le faut.

Pendant près d’un quart de siècle, Roger Balavoine fut le rédacteur culturel du quotidien local. Il prenait ce rôle très au sérieux. Avec conscience, régularité et détermination. Son vrai combat fut de faire admettre à ses différents rédacteurs en chef que la culture, ça pouvait intéresser encore les lecteurs. Malgré tout. Autant que le reste. Comme on ne lui demandait rien d’autre (à condition de faire court) il avait le stylo libre. A toutes les premières de théâtre, musique, peinture, cinéma, et tutti quanti, on voyait se faufiler Bala, l’éternel imper, la mèche en bataille, sa sacoche en bandoulière qu’il remontait d’un coup d’épaule, presque un tic.

Bala avait sa limite : il ne critiquait rien. Dans ses articles, son manque d’espace (ou d’ambition ?) le limitait aux louanges sincères et généreuses. Cette posture ne l’avantageait pas en stature mais beaucoup en renommée. D’où cette assistance d’un lundi où la moitié de la salle (ce n’est pas le bon terme) pouvait s’incliner devant son cercueil en pensant : grâce à toi, nous avons été quelque chose il y a quarante ans !

Au vrai, il y avait là comme un défilé de ratés (je peux le dire, j’en étais). Si nous sommes redevables de quoi que ce fut à Bala, ce n’est pas la part la plus intéressante de notre histoire. Alors quoi ? Moi comme écrivain, lui comme barbouilleur, l’autre comme saltimbanque… Un vrai critique nous aurait dit le nécessaire, pas le superflu. Comme il nous mettait dans le journal, on croyait que c’était arrivé. Nous étions les artistes du moment, bref de la mode… Sans trop savoir et pensant bien faire, il nous encourageait à continuer. Continuer quoi ? D’être dans le journal, pardi !

On me dira pourquoi aller à une inhumation pour débiner son mort ? Par souci de la nuance et d’un peu de vérité, du genre de celle qui dit : Bala, on l’aimait bien, mais on ne l’estimait pas. Pourquoi ? Parce que maintenant, on a compris : il nous aimait bien, mais il ne nous estimait pas.

A la sortie de Saint-Romain, que de retrouvailles, que de visages vieillis, que d’esprits amis ou oubliés. Tiens, Untel, sommes-nous toujours brouillés ? Chacun s’en retournait de son côté, là d’où il n’aurait jamais dû sortir. Seule interrogation désormais : à qui le tour ?




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