CLXXXIX.

Pour qui baguenaude dans Rouen, il y a toujours à voir. Un magasin, une vitrine, une boutique oubliée, telle maison disparue. Des travaux aussi. Du changement. Des variations. La couleur des saisons. Bref, la vie qui va, qui vient. Celle qu’on attrape à chaque coin de rue. Qu’en fait-on ? Des souvenirs. Rendus, ils le sont, mais de la façon la moins convaincante. Ce qu’il en reste : des anecdotes. Rien de la vie tangible.

Ainsi d’une affichette rue du Maulévrier, d’un graffiti rue de l’École, d’une porte rue de la Champmeslé, d’un linteau rue Saint-Amand… Autant de signes qui disent. Quoi ? On a beau vouloir restituer le passé par des récits, on ne réussit qu’à s’enferrer davantage. A moins d’en faire du littéraire. Lorsqu’on s’y applique avec un peu de distinction, ce n’est déjà pas si mal. L’habitude est de dire : le reste n’est que littérature… Non, c’est le principal qui l’est. Enfin façon de dire, car ce n’est ni le lieu, ni le moment.

Passant rue des Bons-Enfants, ce qui m’arrive souvent, j’ai cherché à retrouver ce fameux boulanger qui faisait un si excellent pain. Cuit chaque jour au feu de bois, au même prix que l’ordinaire, par petite fournée, sans guère de choix que la petite ou la grosse baguette. Et aussi ces gâteaux incroyables, qu’on ne reverra plus. Flans et tartes, parfois trop cuits, d’une robustesse ancienne. Leur saveur vous offrait le parfum des temps révolus.

Bien sur, rien retrouvé. A se demander si tout ça n’a jamais existé. La rue des Bons-Enfants est aujourd’hui une rue à trop de mémoire. Trop longue pour trop de souvenirs. Il y avait là un bar, là un marchand de charbon, une épicerie, un libraire, un chauffagiste, une laveuse… on s’y perd, on s’y lasse.

Hasard des jours, je ne suis jamais entré dans la synagogue. Pas eu l’occasion. Ou plutôt si, mais qu’y ferai-je ? Avouez que ce n’est pas une église comme une autre. L’autre jour, j’y passais. La tentation fut grande. Mais toujours fermée. Hermétique (dans tous les sens). Curieux bâtiment pour curieux quartier. Un anachronisme de plus.

Longtemps, durant des années, ma mère m’emmena visiter une très vieille dame qui habitait rue Porte aux Rats. On n’y allait pas pour rien : il s’agissait de raccommodage. Entendez que Marianne, petite boule à blouse brodée, prenait chez elle du linge à repriser. Des torchons, des maillots, des serviettes, des napperons… Toute une époque ! Il fallait monter deux étages puis on débouchait sur un palier (on disait le carré), là encore trois marches d’une sorte d’escabeau. On pénétrait chez Marianne par une porte basse qui, alors que j’étais enfant, me paraissait déjà petite. L’intérieur, une soupente, quelque chose d’à peine croyable. Un gourbi.

Pourquoi Marianne ? Pourquoi ces visites ? Quelle obligation secrète ma mère avait-elle à venir en aide à cette malheureuse ? Aucune idée, aucun souvenir.

Aujourd’hui personne ne ravaude. On ne garde rien. On jette. Qui use ? Personne. Notre époque veut du neuf, du frais. Choses, paroles et gens, tout ce reste parle au cœur. C’est sans doute pour ça qu’on n’aime plus.

1 Réponse à “CLXXXIX.”


  • Je me souviens de cette boulangerie EXCEPTIONELLE rue des Bons Enfants.
    Effectivement pas de choix pour le pain, mais quel pain.
    Avec sur la gauche le four à bois…
    Moi aussi j’ai cherché ou était cette boulangerie, mais sans reconnaitre l’emplacement.
    A ce jour je n’ai jamais mangé du pain aussi bon que celui de la rue des Bons Enfants.

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