CLXXXIV.

Qui se souvient du passage de l’Hôtel du Nord ? Et qui se souvient de l’Hôtel du Nord l’hôtel où l’on dort ? Bientôt (déjà !) il faudra préciser que ce fantôme des lieux se trouvait à six pas du Gros-Horloge, aujourd’hui au fond d’un bout de couloir entre deux magasins Etam. Bien sûr, ici et maintenant, plus de passage et encore moins d’hôtel. Une impasse menant à un sas pour le Musée du Temps (c’était l’entrée de l’Hôtel) et à un mur de panneaux bricolés. Ce qui reste de la galerie doit être derrière. A présent, paraît-il, une extension puis dépendance, de Monoprix.

Ce fut là une assemblée de magasins éclairés par une haute verrière, des pans de marbre beige ornés de bas-reliefs, un pavage en mosaïque, d’imposantes surfaces vitrées… un ensemble art-déco qu’éclairait une lumière jaune et froide. Celle-ci, au fil des ans, il est vrai, de moins en moins brillante.

De tout cela, rien ne subsiste. Ou plutôt si, cet entonnoir sombre dont je parlais, quatre marbres et trois pauvres ornementations, bas-reliefs en série, tous semblables, un brin crasseux, montrant une sorte d’amphore et des grappes de raisin (ma vue n’est guère solide). Voilà.

Il y avait là, logés dans de minuscules boutiques, un tailleur, une modiste, un marchand de poste de radio (puis de télévision), un institut de beauté, un coutelier, un coiffeur… et aussi des portes donnant accès à des escaliers menant à des activités improbables : école de secrétariat, fabriques de corset, bureaux d’associations ou de syndicats, courtiers en tout et rien, offices divers et variés… bref ce qu’on trouve dans les étages.

Lieu étrange, presque magique, propre à échauffer l’imagination et troubler la mémoire. Certes on n’y trainait pas. On venait là pour quelque chose. Ou, admettons, pour quelqu’un. A noter aussi que ce passage était un vrai passage, qu’on pouvait le traverser, en sortir par d’autres portes et un vaste escalier donnant sur la rue des Vergetiers. Faut-il dire quelque chose de la rue des Vergetiers ? Dire quelque chose de ce grand ratage de la Reconstruction ? En plein centre-ville, un tel espace, ne menant à rien et ne servant à rien, sinon à illustrer l’utilité d’un grand magasin. Quel ratage ! Passons ou plutôt fuyons (j’en reparlerai).

Donc la galerie, ses magasins, ses habitants, et faisons un sort à Denisélie dont j’appris plus tard que cela signifiait Denise et Élie, prénoms des propriétaires, les Tazartès. Ça aussi, qui n’a pas connu cette boutique de nouveautés (façon de dire !) n’a rien connu. Chemise, sous-chemise, caleçon molletonné, bas, chaussettes… déclassés, reclassés, surclassés… le textile d’avant la Chine à prix soldés.

Chez le marchand de récepteurs (était-ce Telefunken ?), j’ai souvenir d’avoir vu les premières images (depuis diffusées et rediffusées ad nauseam) de la marche sur la lune. C’était en juillet 1969, un peu tard le soir, la boutique étant restée ouverte pour l’occasion. J’avais trente huit ans et me trouvait, pas tout à fait par hasard, à huit pas, au Café de Rouen. Mais alors là, ça va nous entraîner loin.

5 Réponses à “CLXXXIV.”


  • michel perdrial

    Juste réparer une petite erreur: les deux magasins Eram (et non Etam).

  • Je me souviens aussi d’une remailleuse de bas nylon installée à la sortie du passage du côté de la rue des Vergetiers. Et je crois bien que pendant plusieurs jours, à la fin des années cinquante, le fakir Burma y a été exposé dans une cage de verre, allongé sur un lit de tessons de bouteilles.

  • Au coin de la rue des Vergetiers et de la rue aux Ours était anciennement une droguerie, là où se trouve actuellement un marchand d’instruments de musique. Juste à coté, rue aux Ours (actuellement un restaurant), se trouvait un horloger, « La Clinique de la Montre » tenue par M. Anquetil qui fut mon patron d’apprentissage pendant 3 ans entre 68 et 71. Chaque jour j’empruntais ce passage pour aller prendre mon bus à l’hôtel de ville; matin, midi et soir… Malgré ces centaines d’allées et venues je n’en avais qu’un souvenir confus; merci d’avoir ressuscité cet endroit quelques instant.

  • Ce Monsieur Bernard est-il un client de l’Abbé Bazire ?

  • et dans quelques années nous nous rappellerons qu’il y avait au coin de la rue aux ours un marchand de musique et à côté un restaurant, là où il y aura, dans un « futur maintenant »,…allez savoir!
    Les rues du centre ville sont des rues du commerce, qui vont et viennent au fil des vies, des familles, des bombes aussi.
    Denisélie s’est contracté en zélie, j’y achète toujours des chaussettes à bon prix en ayant l’impression de faire plaisir au marchand, comme mon papa du temps de Tazartés, son copain d’école.
    Un peu plus loin le bazar du bizarre emmmène beaucoup de jeunes dans cette si charmante rue aux oies. C’est une de mes préférées.

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