CLXXVIII.

Si quelque chose ne fait plus partie de notre paysage urbain, ce sont les baraques à frites. Il en existait bon nombre autrefois. Puis une à une, elles s’enfoncèrent dans la nuit. Pour ce que j’en sais, subsiste celle de la place du 39e d’Infanterie, par chance là où j’ai un ou deux souvenirs attachés. J’en parlerai un jour. Il y avait aussi celle du bas de l’avenue Pasteur, celle-là bel et bien disparue. Et depuis longtemps.

Lorsque mes journées se passaient, du temps de l’imprimerie, dans ce quartier, il n’était pas rare qu’on aille, tard le soir, y chercher de quoi. A dix ou onze heures, vent et pluie battants, vite fait, l’un de nous rapportait de ces barquettes de léger carton, débordant de frites bien grasses et saturées de sel. Loi de l’équilibre ou de l’harmonie, deux Strasbourgs d’un rouge luisant soulignaient l’ensemble de sang et d’or.

Les jeunes fidèles de nos kebabs ont pris le relais. Se brûlent-ils autant les doigts ? D’une baraque l’autre, des frites, il y en existait aussi du côté de la piscine Gambetta, une rue du Ruissel, une autre place Saint-Hilaire, encore une autre sur l’avenue Champlain. Cette dernière, là où j’attendais Stella à la sortie de son travail. Années Cinquante, vers la fin.

Place Cauchoise, autre souvenir, toujours une femme, Solange. Encore une histoire. Parlez d’un romantisme ! Mes baraques, mes frites et mes amours… J’en souhaite autant à nos kebabs. Mais mes amies d’alors avaient un meilleur estomac. Vrai aussi qu’on ne négligeait pas les femmes rondes. Passons.

Mon grand âge (sans parler de mes digestions !) m’interdisent de hanter les kebabs. Je le regrette. Il me semble qu’à s’y attarder on doit savoir (apprendre) ce que la jeunesse espère. Ce qui la déçoit, ce qui la fait vibrer. Y perçoit-on assez la médiocrité, le génie, le renoncement, la détermination ? C’est là, avec la formule à 4,50 euros, coca compris, qu’on doit découvrir ce qu’ils pensent du monde. Et de nous, les vieux, les parents.

Pour ce que j’en perçois en passant, les frites n’y ont plus l’odeur d’autrefois. L’oignon domine. C’est déjà un signe. Le mouton y remplace le porc (on sait pourquoi). C’en est un autre. Et il est inutile de parier que l’huile de friture n’est plus l’antique graisse de cheval que j’ai connue. Énièmes changements : le papier d’aluminium et le polystyrène. Bref, ces temps-là et ces temps-ci. Ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d’autres.

A tout prendre, ma baraque à frites faisait dans l’art minimal sinon conceptuel. Patates, saucisses, moutarde, sel… basta. Lorsqu’apparut le ketchup, certains se récrièrent. Idem pour les barquettes de carton poreux qu’on vit fuir (c’est le cas de le dire) devant l’invasion du format translucide et cannelé. Ce qui a tué ce petit commerce : la diversité, le choix, les nouvelles « normes ». Misère, quel monde ! Mais ainsi va-t-il. Et viendra le temps où notre belle jeunesse regrettera Sultan, Zem-Zem, Royal, Atlas, Istanbul… plus et y compris, comme dit la chanson, le temps du lilas.

1 Réponse à “CLXXVIII.”


  • thierry ferrer

    L’un des meilleurs articles autour des frites que j’ai lu depuis une bonne paye. Bravo.

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