CLXXVII.

Au début des années Soixante-dix, au coin des rues Beauvoisine et de l’Hôpital, ouvrit un lieu qui se voulait incontournable, Le Drugstore. Chose à peine croyable, se dessina là, un temps, l’énième visage de la modernité. Volonté affichée car l’enseigne prit le nom de D 1, comme pour en attendre d’autres. Le commencement d’une nouvelle ère. Celle du nouveau commerce, de l’achat sans besoin, de la dépense sans compter, bref l’exemple assumé et révéré de la société de consommation. Celle dont on voudrait aujourd’hui la disparition, mais qui, en même temps, guide (toujours) nos actes. Mon Bon Plaisir, sans réserve.

Comme d’habitude, Rouen résista. De drugstore, nous n’eûmes qu’un ersatz, un semblant. A l’origine les lieux étaient occupés par un magasin de vêtements, à l’enseigne de Jerslen. C’est là que, vers 1962 ou 1963, j’ai acheté mon premier shetland, griffé d’une prestigieuse signature. Au bar de l’Hôtel d’Angleterre, on me jalousa.

Frénésie des Model Shop, d’habiles entrepreneurs convinrent qu’était venu le temps. Sous l’invocation des Beatles ou des Rolling Stones, on se lança dans les travaux. Durant des mois, le Drugstore fut l’un des principaux chantiers de la ville. Immeuble débarrassé de ses plâtres, entièrement désossé, mis au goût des poutres apparentes, avec espaces explosés, étages à claire-voie, spots partout, du crépi blanc en veux-tu en voilà… toute une mise en scène propre à révolutionner le commerce local.

Qui ne révolutionna rien. C’était trop grand, trop petit, trop neuf, trop vieux, pas assez ceci, pas assez cela. Ambitions heurtées et bornées, les boutiques firent long feu, la galerie solda ses sculptures cinétiques, la librairie vira marchand de journaux, la pharmacie envahit le rez-de-chaussée… seul résista le grill à la sauce western. Tout s’acheva par la transformation de la cave en pizzeria.

On aura peine à croire qu’exista, au dernier étage, un disquaire, spécialisé dans les importations étasuniennes et les tubes électro-acoustiques. Une certaine Sylvia y jouait les vendeuses, rôle tout de composition (façon de parler). Dans ce qui reste de ma discothèque vinyle je repêche un splendide Edgar Varèse contenant Déserts, Hyperprism, Intégrales et Density 21,5. Sur la pochette, mention de l’Ensemble instrumental de musique contemporaine de Paris, de son directeur Konstantin Simonovitch, du flûtiste Michel Debost… aussi de Georges Charbonnier qui y va d’un texte introductif, et d’extraits de presse venus de Claude Rostand, Léonce Petitot, J.J. Normand (Le Monde 1966), Martine Cadieu (Les Lettres Française 1965), Antoine Goléa (Carrefour 1968), Raoul Parisot (La France 1965)… Ce n’est plus un disque, c’est un cimetière.

A ce propos, que sont devenus Moineau, Jacky, Philippe, Marcelline… et Sylvia l’amoureuse de Carl Stockhausen, Georgy Ligeti, Mauricio Kagel, et d’Edgar Varese dont elle m’ouvrit les portes ? Inutile d’insister.

Il ne reste plus rien du Drugstore, venu trop tôt, trop tard. C’est souvent le cas ici. A peine a-t-on l’idée d’imiter la capitale que cette dernière brille d’autres feux. En l’occurrence, comme toujours, on hésitait. Si la clientèle s’en alla, était-elle jamais venue ? Moi, ce que j’en dis, c’est pour causer. Et aussi pour signaler la chose aux tenants et aboutissants des tous nouveaux tous beaux Docks 76.

1 Réponse à “CLXXVII.”


  • Mais il ne vous a pas fait un grand usage, ce shetland, comme le drugstore d’ailleurs… Ils étaient toujours si courts ! Réduits à l’état de brassières, après quelques lavages…Un caprice, quoi !

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