• Accueil
  • > Archives pour janvier 2010

Archive mensuelle de janvier 2010

CLXXXIV.

Qui se souvient du passage de l’Hôtel du Nord ? Et qui se souvient de l’Hôtel du Nord l’hôtel où l’on dort ? Bientôt (déjà !) il faudra préciser que ce fantôme des lieux se trouvait à six pas du Gros-Horloge, aujourd’hui au fond d’un bout de couloir entre deux magasins Etam. Bien sûr, ici et maintenant, plus de passage et encore moins d’hôtel. Une impasse menant à un sas pour le Musée du Temps (c’était l’entrée de l’Hôtel) et à un mur de panneaux bricolés. Ce qui reste de la galerie doit être derrière. A présent, paraît-il, une extension puis dépendance, de Monoprix.

Ce fut là une assemblée de magasins éclairés par une haute verrière, des pans de marbre beige ornés de bas-reliefs, un pavage en mosaïque, d’imposantes surfaces vitrées… un ensemble art-déco qu’éclairait une lumière jaune et froide. Celle-ci, au fil des ans, il est vrai, de moins en moins brillante.

De tout cela, rien ne subsiste. Ou plutôt si, cet entonnoir sombre dont je parlais, quatre marbres et trois pauvres ornementations, bas-reliefs en série, tous semblables, un brin crasseux, montrant une sorte d’amphore et des grappes de raisin (ma vue n’est guère solide). Voilà.

Il y avait là, logés dans de minuscules boutiques, un tailleur, une modiste, un marchand de poste de radio (puis de télévision), un institut de beauté, un coutelier, un coiffeur… et aussi des portes donnant accès à des escaliers menant à des activités improbables : école de secrétariat, fabriques de corset, bureaux d’associations ou de syndicats, courtiers en tout et rien, offices divers et variés… bref ce qu’on trouve dans les étages.

Lieu étrange, presque magique, propre à échauffer l’imagination et troubler la mémoire. Certes on n’y trainait pas. On venait là pour quelque chose. Ou, admettons, pour quelqu’un. A noter aussi que ce passage était un vrai passage, qu’on pouvait le traverser, en sortir par d’autres portes et un vaste escalier donnant sur la rue des Vergetiers. Faut-il dire quelque chose de la rue des Vergetiers ? Dire quelque chose de ce grand ratage de la Reconstruction ? En plein centre-ville, un tel espace, ne menant à rien et ne servant à rien, sinon à illustrer l’utilité d’un grand magasin. Quel ratage ! Passons ou plutôt fuyons (j’en reparlerai).

Donc la galerie, ses magasins, ses habitants, et faisons un sort à Denisélie dont j’appris plus tard que cela signifiait Denise et Élie, prénoms des propriétaires, les Tazartès. Ça aussi, qui n’a pas connu cette boutique de nouveautés (façon de dire !) n’a rien connu. Chemise, sous-chemise, caleçon molletonné, bas, chaussettes… déclassés, reclassés, surclassés… le textile d’avant la Chine à prix soldés.

Chez le marchand de récepteurs (était-ce Telefunken ?), j’ai souvenir d’avoir vu les premières images (depuis diffusées et rediffusées ad nauseam) de la marche sur la lune. C’était en juillet 1969, un peu tard le soir, la boutique étant restée ouverte pour l’occasion. J’avais trente huit ans et me trouvait, pas tout à fait par hasard, à huit pas, au Café de Rouen. Mais alors là, ça va nous entraîner loin.

CLXXXIII.

A Rouen, un soir de 1937, à la suite d’une représentation, un chef d’orchestre fut assassiné. Son meurtrier, vite arrêté, s’il n’avoua rien, mit fin à ses jours quelques jours après le crime. L’affaire fut classée. Sans être une énigme policière d’importance, l’affaire comportait une part de mystère propre à éveiller l’intérêt des amateurs.

Donc, au mois de novembre 37, le chef d’orchestre du théâtre-cirque de la place du Boulingrin fut assassiné. La représentation achevée, une partie de la troupe et quelques musiciens se retrouvèrent à la brasserie d’à-côté, s’apprêtant à fêter la fin d’une série de représentations à succès. On attendait, pour débuter la fête, le chef d’orchestre. Au bout d’un moment, le retard étant jugé anormal, le premier violon et l’alto rejoignirent les coulisses. Dans une loge réservée au corps de ballet, ils découvrirent le corps, lardé de plusieurs coups de couteau. Police-Secours fut aussitôt appelée.

Plusieurs témoignages et des indices découverts sur place ne laissèrent guère de doute. L’enquête s’orienta vite vers un proche, ami de la victime, un homme qui s’avéra être, de notoriété publique, l’amant de sa femme, cette dernière fille d’un notable local. Ce suspect fut arrêté le lendemain ou surlendemain. Cependant, à la suite d’un manquement aux règlements, on ne l’emmena non pas au commissariat central de la ville, mais il fut maintenu, contre toute logique, sur son lieu d’arrestation, au quatrième étage d’un immeuble, siège de son cabinet (médecin ? avocat ?) et de son appartement.

Là, profitant d’un relâchement de la surveillance, il ouvrit une fenêtre et se jeta dans le vide. Il mourut lors de son transfert à l’hôpital. A noter que tout au long de sa détention, il n’avoua quoi que ce soit, mais garda un silence obstiné.

Il est curieux que cette histoire ne figure pas dans la chronique locale et que ce meurtre, sans parler de ses protagonistes, soit aujourd’hui totalement oublié. L’affaire étant classée, elle n’eut aucune publicité et on cherche aujourd’hui, en vain, dans la presse locale un quelconque compte-rendu de ce fait-divers. Ni de l’arrestation, ni du suicide, ni de la disparition du chef d’orchestre dont on peu s’étonner qu’elle n’ait pas donné sujet à commentaires. Quant au prétendu suspect…

De quoi, déjà, voulais-je parler ? Ah oui, d’Hélène Claudine. Elle fut, longtemps, le chef d’orchestre attitré du Théâtre des Arts, lorsque celui-ci, après la guerre, logeait au théâtre-cirque. Ni bon ni mauvais chef du reste, mais chef par raccroc, dans le genre médiocre (au sens strict). Paul Ethuin lui succéda peu après la réouverture du Théâtre des Arts. Elle disparut alors de la scène locale. Jeune, la femme était jolie (elles le sont toutes). L’âge venant, elle voulut maintenir cet avantage. Ce défaut mérite l’indulgence. Par ailleurs, caractère impossible.

Inutile de préciser quels furent ses appuis locaux. Peut-on le dire ? Y a-t-il prescription ? Et si ça nous regarde, cela ne nous intéresse pas. Sa fin de carrière fut un naufrage. Un soir, au Théâtre des Arts, lorsqu’elle entra en scène, quelqu’un cria : A la retraite, Madame ! C’était cruel. Mais, de temps à autre, il faut l’être. Question de générations.

CLXXXII.

Clos Saint-Marc du dimanche. Comme les autres ou presque, sinon le temps maussade. Je croise D***, fidèle lectrice. Paraitrait que je suis l’auteur d’une belle erreur : à propos de cinéma, j’ai avancé qu’une salle disparue, le Studio 34, se trouvait rue des Carmes. Or, comme l’écrivent les journaux, c’est rue de la Tour de Beurre qu’il fallait lire. D*** en experte (elle est de la partie), m’indique que rue des Carmes c’était le France, autrefois Ciné France. Dont acte.

Comment ai-je oublié ? Ce Studio 34, je l’ai fréquenté. Peu, car guère cinéphile, je préfère le théâtre aux images glacées. L’ennui du théâtre contemporain, c’est qu’il a tendance à rejoindre l’écran mouvant. Forme et fond. Pour preuve les renouveaux du théâtre dit de boulevard et de la gaudriole genre Belle Époque. Le premier est devenu boulevard chic, le second élevé au grade de digne représentant du théâtre de l’absurde. Je pourrais en dire plus long. Est-ce ici le lieu ? Non.

Donc le Studio 34, ancêtre des Melville et Ariel. A l’époque on ne se battait pas pour sa survie (façon de parler, car en l’occurrence, plus que de se battre, on s’agite). Petite salle, rendez-vous d’initiés, presque une « danseuse » pour Clément Leroy, propriétaire ici de plusieurs écrans, lequel pensait, à juste titre, qu’il existait un public pour ce genre de films. De là à gagner de l’argent avec… il n’y fallait pas compter. Alors qu’aujourd’hui, n’est-ce pas…

Il y conviait (pas lui, son gendre) les fins Rouennais à découvrir des films inconnus, exaltants, ennuyeux. Russes, brésiliens, tchèques (on disait tchécoslovaques), polonais, italiens, danois, suédois… Des classiques aussi, d’hier ou de demain. En juin 62 (souvenir précis) j’y ai vu L’Année dernière à Marienbad. Personne n’a idée, de nos jours, du foin que ça faisait d’aller voir un film comme ça. Le voir, le défendre, l’aimer.

Clément Leroy ! Ce philistin fit fortune dans le grand écran. Bien lui en prit. De nos jours, lui qui ne reçut jamais un franc de subvention, entendrait d’une oreille ébahie nos débats. Il avait d’autres chats, en un temps où nos élus locaux trouvaient nécessaire de lui interdire la projection des Liaisons dangereuses. C’était en 1959, autant dire peu après le Déluge.

Mais bast, à l’époque on allait tous au ciné, au cinoche, au cinématographe. Dans ce temps là, celui des consternantes histoires du cinéma du samedi soir. Et aussi celui de L’Année dernière à Marienbad. Bref, au temps où on aimait le cinéma. Aujourd’hui c’est différent, la vie est si brève : on n’aime plus le cinéma, on aime ses références. On va voir quoi ? On ne sait pas. On va au Melville (plus pour longtemps) avec Télérama sous le bras. Voir quoi ? On ne sait pas. Ou plutôt si, pour avoir vu.

J’ai tort de faire le malin. Après tout, pourquoi allais-je voir Marienbad, plutôt que La vache et le prisonnier ? (en fait, soyons honnêtes, j’ai vu les deux). Oui, pourquoi ? Ah, là, oui, je pourrais en dire plus long. Est-ce ici le lieu ? Non.

CLXXXI.

Passant rue Damiette, je cherche à revoir Le Bijou Bar. Je le savais mort et enterré, mais à ce point là… Impossible de retrouver l’endroit. Y ai-je passé des longues soirées pourtant ! Un bar de nuit. Un bar à filles. Un rad’. Pas autre chose. Comme dit la chanson Que reste-t-il de nos amours… Ce qui reste des rues de ce quartier, de ces temps-là, les années Cinquante, lorsque je fréquentais rues et places. Du Lieutenant-Aubert, du Père-Adam, Martainville, d’Amiens, Malpalu, impasses et couloirs, arrière-cours accueillantes… La Pipe (devenu Le Tabarin, devenu La Walsheim, des hôtels dont celui de la mère Tapdur ou le Studio-Hôtel. D’autres bars : l’Argentan, le Raymond, Aux Amis des dominos, La Pomme… l’empire de l’alcool dur, de la nuit s’achève, et de la passe à mille francs.

Comme dit Carabine parlant de ce temps là : Qu’est qu’on a pu rigoler… Vrai. Et dire que de vieux choparts me serinaient : Ça c’est rien mon gars t’aurais connu avant guerre ! Rue des Charrettes, des Cordeliers, de la Savonnerie, Les Princes, Chez Simone, le Jack’s Bar… Rien de ce qu’ils avaient vraiment connu. Moi je les trouvais incroyables. Sens propre et sens figuré.

Si j’en avais le temps, l’humeur, l’aplomb, je fréquenterai la jeunesse. Celle qui me dirait où ça se passe, aujourd’hui, maintenant. Me risquer dans le bruit, la fumée, la sueur. Mais à y réfléchir, peine perdue. N’ayant plus le goût, j’ai oublié l’aptitude. Et que dire de l’imagination !

Force est de se rabattre sur les faits divers. Ainsi, tant que la police en a l’entrain, le reflet dans la presse locale de ces affaires de racolage actif où l’on nous entretient de Roumanie, de Kenya, de fesses à l’air, de Caudebec lès Elbeuf, de Boisguillaume, de Citroën, de Renault, de transaction, de préservatif, etc. Récits plus techniques que romantiques, un brin répétitifs, mais le genre le requiert.

Aujourd’hui plus de rue Damiette ou des Charrettes, mais le boulevard des Belges ou de la Marne. Et flagrant délit (lui aussi requis) opéré dans des rues aussi obscures que tranquilles, souvent perpendiculaires. Rue du Contrat-social (notez que c’en est un…) ou plus loin, tenez, l’autre jour, rue Amiral-Cécile. Pour qui connaît le quartier, pas de quoi partir hisser les voiles…

Il y a peu, on lisait dans Paris-Normandie (rubrique judiciaire) le récit du tabassage d’un travesti péruvien par un marin pêcheur dieppois. Suçage mal négocié, tromperie sur la marchandise, vol de portable… nébuleuse affaire. Le journal nous apprends cependant que ledit péruvien se prostitue trois fois par semaine et qu’une fellation se négocie à partir de 30 euros. Ça, c’est de l’info.

Travesti péruvien et marin pêcheur dieppois ! Pour qui aurait un brin de talent, avouez que… Encore faut-il en avoir le temps, le talent, ou tout bêtement le cœur à ça. Constatons que les temps ne sont plus au romanesque. Pas pour une question de décor, d’atmosphère, ou d’expérience. Non, ce qui manque, c’est l’imagination. Ou encore la croyance. Le réel, c’est comme la fiction : ça se travaille.

CLXXX.

Paraîtrait qu’il y a du rififi en ville, rapport au cinéma. La multiplication des écrans des grands hangars à films (Ugc, Pathé Docks et Gaumont de Quevilly…) entraîne, ispo facto, la fermeture de salles indépendantes vouées aux programmes d’Art et Essai. N’allant plus au cinéma, regardant des films par ci par là, à la télévision, je ne sais rien de ce qui va suivre. Voici donc du ouï-dire parfaitement rouennais.

Le Gaumont de la rue de la République (l’antique Omnia) étant voué à la fermeture, la Municipalité a décidé d’acheter murs et fonds. Fort cher. On y a imaginé une manière de cinémathèque locale (six salles, des milliers de films…) dont la gestion sera confiée à quelqu’un qui s’y connaît. Ou pas. Ou tout comme. Bref, la Ville pourra se targuer là d’une jolie vitrine culturelle.

La question qui agite : quid du Melville, ex-Clubs, ex-Cinédit de la rue Général-Leclerc. Fermera, fermera pas ? Déclarations, pétitions, serments et contre-vérités se succèdent… dans l’épaisseur et le bonheur du débat politico-cinématographique local. Amusant de constater que le public cinéphile local, votant comme un seul homme (ou quasi) à Gauche, devra ingurgiter le projet municipal et s’en féliciter. Il le fera. En politique (il ne s’agit que de ça) on ne doit pas se déjuger.

Le cinéma à Rouen a son histoire. Rien que d’évoquer le Cinédit, c’est de la mémoire qui s’agite. Ou le Normandy. Aussi le Studio 34, petite salle de la rue des Carmes, là où, vers la fin des années Cinquante, on passait des films « difficiles » ou réputés tels. Ou encore l’Éden, rue Jeanne d’Arc. J’y ai vu, souvenir précis (qui ne regarde que moi) Attaque de Robert Aldrich. En quelle année ?

Puisque nous en sommes aux adresses du passé, qui se souvient de l’Omnia d’avant le multisalle ? Son décor années Cinquante, ses fresques, ses staffs, ses moquettes, ses rideaux et ses jeux de lumière… Outre des films porteurs on pouvait y voir des soirées de gala ou des tournées de chanteurs. J’y ai applaudi Gilbert Bécaud (genre oublié). En quelle année ? J’arrête, ça vire au troisième âge. Sinon au quatrième.

Autre chose (quoique). Une attentive lectrice (sans la connaître, je l’imagine charmante) me réclame des nouvelles d’un bouquin de Simone de Beauvoir cité dans une dernière chronique. Dit-elle : Mais c’est quoi Tout compte fait ? Vous me le conseillez ? Il s’agit de la quatrième et dernière partie des mémoires de la célèbre. En fait plus un essai qu’un récit autobiographique, paru en 1972 chez Gallimard. Pour ce que j’en ai retenu car pas relu ça. Je dois en avoir un exemplaire, dédicacé s’il vous plait, dans ma bibliothèque. Mais je ne vais pas risquer de ma casser la figure à aller vérifier. A cause de ce traître d’escabeau, je ne lis que ce qui est à portée de main. Dit-elle : Vous me le conseillez ? Chère amie, je déconseille aux filles la lecture de Simone de Beauvoir. C’est un auteur pour les garçons.

CLXXIX.

Mon humeur m’amène à consulter le catalogue des bibliothèques de Rouen. J’y cherche Répertoire des délicatesses du français contemporain de Renaud Camus, et Paris dans la Collaboration de Cécile Desprairies, tous deux parus l’année passée. Qui en douterait : inconnus. Histoire d’en avoir le cœur net, je fais un passage à la bibliothèque Villon. Toujours aussi sinistre et durablement installée dans le provisoire, voici le désert. Je réitère ma demande. Même réponse qu’avec mon ordinateur. Voilà qui indique une évidente détermination.

Mais indique surtout qu’à haut niveau moins en fait mieux on se porte. Ce n’est pas (peut-être pas) que ces bouquins soient le fin du fin (en tant que lecteur, c’est à moi d’en juger) mais leur acquisition par les bibliothèques de ma ville semble être un minimum requis. Cette dernière phrase, trop longue, est à la mesure de ma résignation.

Qu’une municipalité s’en contente me navre. Car enfin, nos élus ne sont pas avares de satisfecit à propos de tout et de rien (je vous en épargne la trop facile liste). Vrai que l’achat de livres ça ne se voit guère. Pour communiquer en grand, c’est mince. Sans doute, au cabinet du maire, réserve-t-on ses forces pour alimenter la future bibliothèque Simone de Beauvoir. Y trouvera-t-on Tout compte fait ? Probable.

Pas grave ou plutôt tant mieux. Au final je me passerai de Cécile Desprairies et de Renaud Camus. Vrai aussi que si je suis tenté par ces lectures, j’ai les moyens de me les offrir. C’est ce que doivent penser nos dits élus : les bons livres à ceux qui les méritent. La lecture populaire, c’est pour les autres. La culture (sens large) doit claquer, briller, pas autre chose. La mesure, la discrétion, la réserve, ça ne rapporte pas. Au sens strict : ça ne vaut rien.

Autre chose (encore que). Sortant de Villon, le hasard m’amène à emprunter (à défaut de mes deux livres) la rue Beffroy. Il y avait là, autrefois, un restaurant du même nom. Dans les années Soixante-dix, j’y ai parfois (souvent) dîné. Excellente table, dans le genre ancien, pas compassée, un peu routinière, tout ce qu’il me faut (me fallait). En revanche, pas un restau pour les pauvres qui le sont trop. Mais dans cet ordre, il y aurait beaucoup à dire.

Le Beffroy n’est plus. Fermé depuis pas mal de temps, c’est devenu une maison particulière. Rien que de normal à en juger par la dégringolade de ce quartier autrefois vivant. De fait, la rue est sinistre, sans clarté ou lumière, sans boutique ou devanture. Rien pour attirer le flâneur. Rue que l’on traverse, ni plus ni moins. Donc passons.

Restaurant devenu maison particulière, l’immeuble a (avait) un aspect médiéval bien trempé. Histoire de coller au label Ville d’art et d’histoire mais dans une note contemporaine, on s’est empressé de transformer le rez-de-chaussée. Désormais, à la place d’une porte sculptée et d’une fenêtre à petits carreaux, nous avons une porte de garage en PVC. Elle est blanche, mais j’en jurerai, on va la peindre. Moi je verrai bien l’orangé, symbole d’enthousiasme et d’ambition.

Adresse à la Municipalité : laissez tomber mes deux livres.

CLXXVIII.

Si quelque chose ne fait plus partie de notre paysage urbain, ce sont les baraques à frites. Il en existait bon nombre autrefois. Puis une à une, elles s’enfoncèrent dans la nuit. Pour ce que j’en sais, subsiste celle de la place du 39e d’Infanterie, par chance là où j’ai un ou deux souvenirs attachés. J’en parlerai un jour. Il y avait aussi celle du bas de l’avenue Pasteur, celle-là bel et bien disparue. Et depuis longtemps.

Lorsque mes journées se passaient, du temps de l’imprimerie, dans ce quartier, il n’était pas rare qu’on aille, tard le soir, y chercher de quoi. A dix ou onze heures, vent et pluie battants, vite fait, l’un de nous rapportait de ces barquettes de léger carton, débordant de frites bien grasses et saturées de sel. Loi de l’équilibre ou de l’harmonie, deux Strasbourgs d’un rouge luisant soulignaient l’ensemble de sang et d’or.

Les jeunes fidèles de nos kebabs ont pris le relais. Se brûlent-ils autant les doigts ? D’une baraque l’autre, des frites, il y en existait aussi du côté de la piscine Gambetta, une rue du Ruissel, une autre place Saint-Hilaire, encore une autre sur l’avenue Champlain. Cette dernière, là où j’attendais Stella à la sortie de son travail. Années Cinquante, vers la fin.

Place Cauchoise, autre souvenir, toujours une femme, Solange. Encore une histoire. Parlez d’un romantisme ! Mes baraques, mes frites et mes amours… J’en souhaite autant à nos kebabs. Mais mes amies d’alors avaient un meilleur estomac. Vrai aussi qu’on ne négligeait pas les femmes rondes. Passons.

Mon grand âge (sans parler de mes digestions !) m’interdisent de hanter les kebabs. Je le regrette. Il me semble qu’à s’y attarder on doit savoir (apprendre) ce que la jeunesse espère. Ce qui la déçoit, ce qui la fait vibrer. Y perçoit-on assez la médiocrité, le génie, le renoncement, la détermination ? C’est là, avec la formule à 4,50 euros, coca compris, qu’on doit découvrir ce qu’ils pensent du monde. Et de nous, les vieux, les parents.

Pour ce que j’en perçois en passant, les frites n’y ont plus l’odeur d’autrefois. L’oignon domine. C’est déjà un signe. Le mouton y remplace le porc (on sait pourquoi). C’en est un autre. Et il est inutile de parier que l’huile de friture n’est plus l’antique graisse de cheval que j’ai connue. Énièmes changements : le papier d’aluminium et le polystyrène. Bref, ces temps-là et ces temps-ci. Ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d’autres.

A tout prendre, ma baraque à frites faisait dans l’art minimal sinon conceptuel. Patates, saucisses, moutarde, sel… basta. Lorsqu’apparut le ketchup, certains se récrièrent. Idem pour les barquettes de carton poreux qu’on vit fuir (c’est le cas de le dire) devant l’invasion du format translucide et cannelé. Ce qui a tué ce petit commerce : la diversité, le choix, les nouvelles « normes ». Misère, quel monde ! Mais ainsi va-t-il. Et viendra le temps où notre belle jeunesse regrettera Sultan, Zem-Zem, Royal, Atlas, Istanbul… plus et y compris, comme dit la chanson, le temps du lilas.

CLXXVII.

Au début des années Soixante-dix, au coin des rues Beauvoisine et de l’Hôpital, ouvrit un lieu qui se voulait incontournable, Le Drugstore. Chose à peine croyable, se dessina là, un temps, l’énième visage de la modernité. Volonté affichée car l’enseigne prit le nom de D 1, comme pour en attendre d’autres. Le commencement d’une nouvelle ère. Celle du nouveau commerce, de l’achat sans besoin, de la dépense sans compter, bref l’exemple assumé et révéré de la société de consommation. Celle dont on voudrait aujourd’hui la disparition, mais qui, en même temps, guide (toujours) nos actes. Mon Bon Plaisir, sans réserve.

Comme d’habitude, Rouen résista. De drugstore, nous n’eûmes qu’un ersatz, un semblant. A l’origine les lieux étaient occupés par un magasin de vêtements, à l’enseigne de Jerslen. C’est là que, vers 1962 ou 1963, j’ai acheté mon premier shetland, griffé d’une prestigieuse signature. Au bar de l’Hôtel d’Angleterre, on me jalousa.

Frénésie des Model Shop, d’habiles entrepreneurs convinrent qu’était venu le temps. Sous l’invocation des Beatles ou des Rolling Stones, on se lança dans les travaux. Durant des mois, le Drugstore fut l’un des principaux chantiers de la ville. Immeuble débarrassé de ses plâtres, entièrement désossé, mis au goût des poutres apparentes, avec espaces explosés, étages à claire-voie, spots partout, du crépi blanc en veux-tu en voilà… toute une mise en scène propre à révolutionner le commerce local.

Qui ne révolutionna rien. C’était trop grand, trop petit, trop neuf, trop vieux, pas assez ceci, pas assez cela. Ambitions heurtées et bornées, les boutiques firent long feu, la galerie solda ses sculptures cinétiques, la librairie vira marchand de journaux, la pharmacie envahit le rez-de-chaussée… seul résista le grill à la sauce western. Tout s’acheva par la transformation de la cave en pizzeria.

On aura peine à croire qu’exista, au dernier étage, un disquaire, spécialisé dans les importations étasuniennes et les tubes électro-acoustiques. Une certaine Sylvia y jouait les vendeuses, rôle tout de composition (façon de parler). Dans ce qui reste de ma discothèque vinyle je repêche un splendide Edgar Varèse contenant Déserts, Hyperprism, Intégrales et Density 21,5. Sur la pochette, mention de l’Ensemble instrumental de musique contemporaine de Paris, de son directeur Konstantin Simonovitch, du flûtiste Michel Debost… aussi de Georges Charbonnier qui y va d’un texte introductif, et d’extraits de presse venus de Claude Rostand, Léonce Petitot, J.J. Normand (Le Monde 1966), Martine Cadieu (Les Lettres Française 1965), Antoine Goléa (Carrefour 1968), Raoul Parisot (La France 1965)… Ce n’est plus un disque, c’est un cimetière.

A ce propos, que sont devenus Moineau, Jacky, Philippe, Marcelline… et Sylvia l’amoureuse de Carl Stockhausen, Georgy Ligeti, Mauricio Kagel, et d’Edgar Varese dont elle m’ouvrit les portes ? Inutile d’insister.

Il ne reste plus rien du Drugstore, venu trop tôt, trop tard. C’est souvent le cas ici. A peine a-t-on l’idée d’imiter la capitale que cette dernière brille d’autres feux. En l’occurrence, comme toujours, on hésitait. Si la clientèle s’en alla, était-elle jamais venue ? Moi, ce que j’en dis, c’est pour causer. Et aussi pour signaler la chose aux tenants et aboutissants des tous nouveaux tous beaux Docks 76.




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......