CLXVIII.

Il fut un temps où l’on se donnait rendez-vous, rue aux Juifs, au Grès d’Alsace. Clientèle fashion, pas mal de gens du Palais, des cadres, majorité d’hommes. On lisait Lui, Candide ou l’Express, ce qui ne nous rajeunit pas. Bref, on savait s’y mélanger. C’est aujourd’hui, au coin de la rue Thouret, Le Bristol, un hôtel à ce qu’il semble. Rien de ce qu’on a connu. A l’heure de l’apéritif, c’était plein. Bavardages, vantardises et cancans rouennais. Que de mythes entretenus ! Et quand on y songe, pour à peine une coupelle de cacahuètes !

Il y avait là, piliers à cravates et costumes de chez Sigrand-Covett, C***, V*** et H***, avocats, avoués ou huissiers, tous plus hâbleurs les uns que les autres. Que sont devenus ces gens-là ? Retraités ou morts, ce qui parfois ne vaut guère mieux. Pour l’un d’eux, vraiment mort. Assassiné (ça arrive aussi aux avocats). Un soir de réveillon, un client irascible, à l’entrée du cabinet. Histoire rouennaise, pas gaie, comme beaucoup.

Le Grès d’Alsace avait une façade en petites briquettes, des fenêtres en forme de meurtrières, à l’ancienne. Éclairage tamisé, tables et chaises de bois, vues de Colmar sur les murs, au trait, coloriées à la Hansi. Mais ça n’était pas lui. Bière à la chope, choucroute en tous genres.

Rien ne dure jamais longtemps ici. Ni choses, ni gens. Au mieux elles reviennent. Comme dans les manèges de la Saint-Romain, le tour de piste. Pompon en prime. Et les croustillons. Ou, métaphore pour métaphore, la loterie. Comme disent les annonces « Pas de perdant ». Personne ne gagne ou ne perd. Bref, tout revient au même.

Grès d’Alsace ou pas, en ce temps là on lisait les bons auteurs. Les solides du pessimisme ambiant. Les oubliés Camus, Sartre, Beckett, Ionesco… Le plus curieux, c’est que ça nous engageait à voter communiste. Question d’indulgence, toujours. Comprenne qui voudra ou pourra. Enfin, c’est valable pour certains d’entre nous. Pas beaucoup. Au vrai, en politique, rien n’est bon ou mauvais dans l’absolu ; tout doit être comparé. Qui a dit ça ? Peut-être l’amie Evelyne, Alsacienne de nation, laquelle nous initia en ces lieux au Picon-bière. C’est excellent, mais l’effet euphorisant ne tarde guère. Comme en politique, du reste.

Au début on croit tenir le coup, on en reprend, puis on dit bêtises sur bêtises. Le lendemain matin, on s’en veut. On se promet de ne pas repiquer au truc. Serment d’ivrogne, bien connu. C’est plus fort que soi. La politique, l’alcool, le sexe. Le jeu aussi. La religion parfois.

Le plus fort de tout, c’est la ville où l’on vit. Rouen en l’occurrence. Ça persiste, ça résiste (sauf en temps de guerre, notez bien). On a beau vouloir en partir, s’exiler, s’établir ailleurs, on remet à plus tard, à la belle saison. Passés la Saint-Romain, les fêtes de Noël, le Jour de l’An, après l’hiver, après les élections, quand il fera beau. Quand la bouteille de Picon sera vide. Elle n’est jamais vide. On en achète toujours une autre. On ne part pas. Plus. Ou alors…

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